Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).

mercredi 29 juillet 2026

Pleine Lune sur Bagdad- 1 : Bagdad – Fruits secs, vers et vipères

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Pleine Lune sur Bagdad
(Érik Bonnier Éditions, Paris, 2017)

Le 20 mars 2003, par une nuit de pleine lune, les États-Unis d’Amérique, et leurs alliés, déclenchent l’invasion de l’Irak pour renverser le président Saddam Hussein et son régime. Au même moment, de Bagdad à Casablanca, de Gaza, Tunis, Washington à Paris, des destins basculent, des drames se nouent à huis clos. Deux contrebandiers s’enfoncent dans le Najd saoudien, un couple de Koweïtiens se retrouve face à ses démons, des amis récitent des vers dans une vieille demeure de Damas, un chirurgien algérien évoque la guerre, un commando mène un coup de force à Beyrouth tandis qu’un chauffeur de taxi jordanien et ses passagers font une bien étrange rencontre dans le désert irakien…


I- Bagdad

Fruits secs, vers et vipères

Bagdad est blême. Ses toits et terrasses sont couverts par un linceul d’albâtre qui s’unit à la nuit. Dans les eaux lourdes du Tigre, les carpes remontent à la surface, attirées par les faisceaux lumineux qui trouent le ciel et par les reflets de la pleine lune qui s’émiettent tels des perles échappées d’un écrin de velours. Ce n’est pas encore l’aube mais la ville ne dort pas. Ou plutôt, elle ne dort plus. Des explosions retentissent à l’ouest et au sud, là où se dressent quelques palais du tyran. À chaque fracas, un souffle puissant fait trembler le sol et les murs. C’est l’ombre de la guerre, encore une, certainement pas la dernière, qui déploie ses ailes.
Bagdad tremble. Elle regrette ses trois murailles rondes évanouies dans l’obscurité des siècles. Mais à quoi pourraient-elles bien servir face à la vague qui va déferler ? Bagdad s’affole. Elle sent roder le spectre de Houlagou Khan. Impatient de voir déferler ses successeurs, le loup des steppes hume l’odeur du sang et de la peur. Il prend la forme d’une nuée de fils sombres et sillonne en sifflant les rues désertes. Dans les foyers, dans les rares caves et les vieux abris délabrés, des index se tendent et des soupirs ponctuent la profession de foi résignée qui sied à ces instants annonciateurs de malheurs. L’Heure approche et, avec elle, le temps de la Lune fendue, ce signe manifeste de la fin des temps. Nul ne l’ignore parmi les Bagdadis. Tous, ou presque, croyants ou non, implorent la miséricorde du Maître de l’univers ou la protection de la Vierge Marie, meilleure femme de tous les temps.

À l’est de la ville, en bordure de Saddam-City, dans la chambre à coucher d’une petite maison en briques grises, un nouveau-né hurle. Allongé dans une corbeille en feuilles de palmiers, les poings serrés, il projette les pieds vers l’avant, ses yeux noirs prêts à jaillir de leurs orbites. Gamra, sa mère, la trentaine, le corps bien en chair et le visage fin, bondit du lit et manque de se prendre les pieds dans sa robe de tissu rouge. Wathiq, le père qui s’est levé aussi, la rattrape brutalement par le bras.
– Laisse-le pleurer, ordonne-t-il d’une voix caverneuse creusée par le mauvais tabac.
Habillé d’un pantalon de pyjama à rayures et d’un maillot de corps militaire, il semble furieux sans que sa femme ne sache si c’est à cause des explosions ou des pleurs de l’enfant. C’est un homme roux, chétif, presque malingre, au regard intense et dont le visage osseux est barré par une moustache en aiguilles brûlées par la cigarette. Il a quinze ans de plus qu’elle mais en paraît le double.
– Je te dis de le laisser, gronde-t-il alors qu’elle essaie de se dégager.
Gamra obéit. Elle connaît depuis longtemps le pouvoir dévastateur de ses colères. À l’université, comme tous les autres étudiants de sa section, elle vouait déjà un respect craintif à cet ancien officier devenu douktour, docteur en littérature, après sa mise à la retraite. Prompt à s’embraser, il était capable de saccager un bureau, de piétiner des copies ou de se colleter avec plus costaud que lui. Pour un rien. Pour un travail insuffisant, pour une réponse désinvolte, un mot de travers ou une plaisanterie anodine à propos des poètes et de cet art, la poésie, jugé superflu dans un pays affamé par l’embargo. Plus tard, une fois mariés, elle l’a vu faire mordre la poussière à des voisins bruyants ou trop familiers et manquer de les égorger, le corps et l’esprit possédés par une hargne soudaine.
– Ton fils a peur, proteste-t-elle sans hausser le ton. Tout ce fracas lui fait du mal.
– Il doit s’habituer. Plus il entendra les bombes et moins il en aura peur, marmonne Wathiq en ne lâchant pas prise.
La mère réprime un cri de douleur. Elle pense au bleu qu’elle ne pourra cacher au bain et aux réflexions moqueuses des autres femmes. Elle insiste.
– Il est terrorisé ! Ne laisse pas ton aîné pleurer comme un orphelin ! Tu auras tout le temps de lui enseigner la bravoure.
Le père hésite. Le bébé s’étouffe dans ses cris. Une sirène retentit au loin. Dans la rue, on entend des cavalcades et un homme qui crie d’une voix stridente « qassef ! », « qassef ! ». Un bombardement…
– C’est bon, maugrée-t-il en triturant sa moustache. Mais ne va pas m’en faire une mauviette.
– Sois tranquille, dit-elle. Ce sera un grand guerrier, fort et viril, comme tous les hommes de ce pays.
Elle s’assied en tailleur sur une peau de mouton et donne le sein au nourrisson. Wathiq se mord les lèvres en fixant le dos de sa femme. « Fort et viril » se répète-t-il en faisant craquer ses phalanges. Fort, il ne l’a pas toujours été. Mais viril, personne ne peut en douter. « Il y a douze ans, j’ai combattu les Américains et j’ai survécu. Je n’ai fui que parce que les chefs de Bagdad l’ont ordonné », pense-t-il encore. Il s’allonge sur le lit et récite une prière à voix basse.
Gamra reconnaît les versets de L’Aube naissante.
Elle se demande pourquoi il a choisi cette sourate quand de nouvelles explosions la font sursauter. Elle passe alors une main tremblante sur la tête de l’enfant qui tète avec voracité. Elle sait, elle devine, que ce n’est que le début du cauchemar. Les Américains, les Anglais, les Italiens, les Danois, les Espagnols, les Hongrois, les Polonais, les Portugais, les Tchèques – elle les cite tous en les maudissant – mais aussi Saddam et ses sbires sans oublier son époux et ses principes stupides : le monde entier lui semble ligué contre elle et son fils. Elle veut en appeler à l’intercession du Prophète et de son cousin et gendre auprès du Créateur mais les invocations habituelles lui paraissent dérisoires. Son esprit vagabonde et des souvenirs d’enfance lui reviennent. Tous les soirs à la télévision, défilaient des images en noir et blanc, de longues cohortes de prisonniers iraniens avançant pieds nus, mains sur la tête et concédant des sourires crispés à la caméra. Des hommes jeunes, parfois des enfants, tous écrasés par la honte. Suivaient ensuite les gros plans sur les cadavres mutilés de l’ennemi avec leurs nuées de mouches et les positions obscènes des corps empilés.
Gamra continue de caresser le bébé. Elle repense aux sirènes de Bassora et aux rumeurs incessantes qui annonçaient un bombardement à telle ou telle heure, pour telle ou telle occasion.
– Naître dans la peur, murmure-t-elle en s’adressant autant au nourrisson qu’à Wathiq dont elle sent le regard pesant. Grandir, vivre et enfanter dans la peur. La peur, toujours et encore elle… Tout est écrit, mon fils, mais je saurai te protéger.
L’enfant repu, Gamra le redresse, le colle contre sa poitrine et lui tapote doucement le dos. Elle reste de longues minutes à ruminer de sombres pensées, luttant contre l’accablement qui l’envahit. Son regard inspecte la pièce. Large, mais pauvrement meublée, sans décorations aux murs si ce n’est une petite tenture écarlate achetée à des Bédouins de l’ouest. Plusieurs tapis au sol – Wathiq déteste le contact froid du carrelage – une armoire anglaise un peu branlante et, dans un coin, un amas recouvert par une bâche militaire. « Ce vide est le stigmate de ma survie », pense-t-elle en étouffant un sanglot. Dans la rue, la même voix stridente implore les habitants du quartier d’éteindre leurs lumières.
– Il était affamé, dit-elle en se recouchant. Je lui ai mis de la ouate dans les oreilles. Ma mère faisait la même chose.
Dans son panier, le bébé dort les poings toujours serrés. On dirait qu’il sourit.
Le mari a un petit poste de radio collé à l’oreille. Il finit par l’éteindre et le repose d’un geste agacé sur le tabouret qui lui sert de table de chevet.
– La BBC est brouillée mais j’ai entendu l’essentiel, grommelle-t-il. L’attaque a commencé. Ces maudits Américains nous envahissent.
Gamra hausse les épaules.
– La dernière fois, ils se sont arrêtés en route…
Elle a failli rajouter « au mauvais moment ».
Wathiq secoue la tête. Il parle sans un regard pour elle, les yeux fixés au plafond où s’étalent de nombreuses plaques d’humidité.
– Nous allons perdre cette guerre. Les Américains viendront jusqu’à Bagdad pour capturer Saddam et ils le fusilleront ou bien le pendront : c’est écrit. Prends garde à ne pas le répéter. Nos têtes…
Gamra se mord les lèvres. Faire confiance aux Américains ? Oublier 1991 ? Effacer le massacre des siens par la Garde républicaine après la déroute au Koweït ? Là aussi, on annonçait la fin imminente de Saddam. Enrôlés avant l’invasion, ses frères avaient déserté l’armée et rejoint les rebelles. Ce fut une révolte pour rien, sans aide ni soutien malgré les promesses et les encouragements de l’Occident. Une immense tuerie. Des sacrifices inutiles pour que le sang des fosses communes remplace l’eau des marais asséchés. Pour que ses deux frères disparaissent à jamais. Pour que son père, un vétéran décoré de la guerre contre l’Iran mais « géniteur de deux traîtres », soit humilié en place publique et en meure de chagrin. Pour que Saddam reste en place. Pour que l’embargo transforme son peuple en mendiants épuisés par les privations, avilis par les cartes de rationnement. Pour que la vermine envahisse les musées de Bagdad et pour que les livres les plus rares se vendent au poids dans des ruelles crasseuses. Gamra ne peut ni oublier ni pardonner. « Même s’il mange un monstre, le démon reste une créature du diable », se dit-elle attentive à ne pas interrompre Wathiq.
– Les Américains s’installeront chez nous, poursuit ce dernier en allumant une cigarette. Comme les Anglais avant eux, ils imposeront un nouveau despote. Un maître chasse l’autre… Mais seul Allah est vainqueur et un jour viendra où nous serons libres, le buste droit et la tête haute. Je prie chaque jour pour que notre fils ne soit jamais hanté par la peur et les cris d’Abou Ghourayb. Je veux que personne ne l’oblige à dénoncer son frère ou ses voisins. Je ne veux pas qu’il subisse le sort de ses oncles.
Gamra se redresse. Son époux ne lui a jamais parlé ainsi ou, du moins, il n’a jamais parlé de la sorte en sa présence. Elle sent qu’une faille s’ouvre, que les mots qui vont être prononcés compteront à jamais.
– Alors, il va falloir survivre à cette guerre, lance-t-elle en se penchant pour qu’il croise enfin son regard. Le sort de Saddam est peut-être scellé mais pas le nôtre. Survivre, entends-tu ?
Un sourire triste adoucit les traits de Wathiq. À sa femme, il ne sait comment confier ses craintes mais aussi ses espérances. Il est certain que les choses vont changer, qu’un monde s’effondre déjà et il s’est juré d’en tirer profit. Ni pour lui, ni pour sa femme mais pour son fils. L’incendie débusque le gibier…, se répète-t-il souvent, feignant d’oublier que ce feu brûle parfois le chasseur. Il connaît les risques mais se sent capable de vaincre la peur et de tout défier : les bombes, la Sécurité générale, les polices secrètes et leurs mouchards. Fort et viril… En février 1991, n’a-t-il pas survécu à la route du massacre ? N’a-t-il pas gardé sa dignité à l’heure de la débâcle ? Ses frères d’armes et lui avaient été abandonnés par Saddam. Cette fois, Wathiq est décidé à ne rien faire pour Al-Tikriti. Il ne portera aucun fusil, n’écrira aucun poème, ne psalmodiera aucun verset et n’adressera aucune invocation. Il ne se battra pas. Advienne que pourra. Oui, il protégera son fils. Par Dieu, il trouvera le moyen et la force de le faire.
De nouvelles détonations retentissent au loin et le sol tremble encore. Wathiq se dit qu’il va devoir renforcer les bandes de papier collant posées sur les vitres. Il regrette de ne pas avoir eu le temps de creuser lui-même un abri dans le jardinet où poussent de maigres arbustes d’hibiscus. L’esprit en ébullition, il allume une nouvelle cigarette avec un mégot encore incandescent puis récite quelques vers d’une voix mal assurée :

                            Loin, derrière les nuages dont les
                            bouches s’ouvrent sur notre ruelle ignorée,
                            peut-être paraît une lueur, comme un voile,
                            promesse de lumière dans les pesantes ténèbres.

– Nâzik Al-Malâïka ! s’exclame Gamra. La pauvre… Que dirait-elle de tout cela si elle était encore de ce monde ?
– Mais elle vit toujours ! s’indigne Wathiq.
Gamra hoche la tête, étonnée.
– Tu plaisantes ?
– Je t’assure que non. Elle a quitté Koweït depuis longtemps et habite Le Caire. Je sais que plus personne ne parle d’elle dans ce pays mais ce n’est pas une raison pour l’enterrer.
Gamra est décontenancée. Ce matin, alors qu’elle donnait le sein à son fils, des vers d’Al-Malâïka, ceux-là mêmes que sa propre mère aimait à fredonner, se sont imposés à elle. 
« Mama Mama Mama Mama Mamama / la merveille au doux zézaiement cherche un somme / le somme derrière la colline prépare un rêve / le rêve de ses ailes monte jusqu’à l’étoile / l’étoile sur sa lèvre voudrait bien un baiser / le baiser réveillera mon enfant / Mama Mama Mamma… ». Et voilà que Wathiq égrène les mots de cette vieille poétesse qu’il ne cite jamais. Gamra aimerait trouver le sens caché d’une telle coïncidence.
– On dit qu’elle versifie encore, reprend Wathiq qui hésite quelques instants avant de poursuivre. Quand nous avons pris Koweït-City, c’est mon escouade qui devait l’arrêter. Les chefs voulaient qu’elle rentre à Bagdad. Mais elle était déjà partie pour l’Égypte.
– L’arrêter ? s’exclame Gamra. Mon Dieu, mais pourquoi ?
Son trouble est tel qu’elle réalise à peine que c’est la première fois que son mari évoque cette guerre. Cette guerre presque oubliée. Sa guerre.
Wathiq hausse les épaules, tenant la réponse pour évidente.
– Saddam détestait les exilés au Koweït… Je ne pense pas qu’il voulait l’exécuter. Il aurait juste exigé d’elle des louanges et un long poème d’allégeance. Ou peut-être une lecture publique d’un extrait des Longs Jours ou de Zabiba et le Roi.
Gamra se rallonge, amusée par l’allusion à l’hagiographie du président et à son « roman » publié de manière soi-disant anonyme. Elle repense aux séances de lecture collective imposées aux étudiants. Certains affichaient leur morgue goguenarde tandis que d’autres étaient terrorisés à l’idée d’éclater de rire pendant qu’un des leurs s’échinait à glorifier le style du grand auteur anonyme mais connu de tous grâce à une incessante propagande laudatrice.
– Un anonymat, lui-même voulu et décidé par le prestigieux auteur au nom de l’impératif d’humilité qui sied à tout grand homme, murmure Gamra en se souvenant de la formule officielle. Wathiq, qui l’a entendue, éclate de rire en même temps qu’elle.
– L’exceptionnel auteur qui veut rester à l’abri de la renommée mais qu’il est interdit de ne pas connaître et de ne pas admirer, ajoute-t-il gaiement.
– L’inconnu le plus connu et le plus vénéré d’Irak, renchérit Gamra en se disant qu’il y a bien longtemps qu’elle n’a pas partagé pareille complicité avec son mari.
Mais très vite, des pensées dérangeantes chassent cette distraction. Elle repense à l’invasion du Koweït. Elle imagine Wathiq flottant dans un treillis poussiéreux, un béret noir vissé sur sa tête. Elle le voit déambuler dans la maison abandonnée par la poétesse, certainement à la recherche de sa bibliothèque. Elle s’apprête à l’interroger quand de nouvelles explosions se font entendre. Dans la rue, la voix aiguë annonce la fin des temps. Une autre, grave et menaçante, lui enjoint de se taire et de prier pour la victoire finale. Plus loin, au fond de l’impasse, quelqu’un annonce que des Américains ont été faits prisonniers sur les berges du fleuve. Gamra se lève pour vérifier que la fenêtre et ses volets sont bien fermés.
– Ils visent toujours les palais, chuchote-t-elle. S’ils pouvaient nous en débarrasser dès ce soir, la guerre serait vite terminée.
– Ne sois pas naïve, s’irrite Wathiq. Tu sais bien qu’il n’y dort jamais. Ce n’est qu’un message pour lui dire qu’il n’a aucune chance de sauver sa peau. Et même s’ils le tuent cette nuit, ils viendront quand même. C’est tout le pays qui les intéresse : le pétrole, l’eau… D’autres trésors que nous ne connaissons pas. Les Américains ne font jamais rien au hasard. Jamais ! Ils savent des choses que même Saddam ignore…
La plainte d’une sirène de pompiers oblige Gamra à se lever encore. Elle s’assure que le bébé dort bien sur le dos puis se rassied au bord du lit.
– Il va falloir acheter du lait, dit-elle songeuse. Je vais essayer de l’allaiter le plus longtemps possible mais nous devons être prévoyants. Il va y avoir des pénuries.
Wathiq fronce les sourcils. Il préfère éviter la conversation qui s’annonce.
– Combien de boîtes ? demande-t-il néanmoins en écrasant son mégot dans un gros cendrier de verre martelé.
– Autant que possible, répond-elle en appuyant sur chaque mot. Dix, vingt, cent. Tout ce que tu peux trouver. Pas de boîtes turques ou syriennes. Je ne veux pas non plus du lait iranien. Il n’y a pas mieux que les boîtes de la Croix-Rouge.
– Et où en trouver ? proteste l’époux en rallumant une cigarette. Tu me vois frapper à la porte des Suisses et tendre ma carte de rationnement ? Tu veux que je me fasse embarquer ?
– Ce lait se vend au marché noir, s’irrite Gamra. Le vieux Yazid en possède un stock dans son arrière-boutique. Je lui ai parlé. Il accepte de nous garder vingt boîtes jusqu’à la fin de la semaine. Il en exige deux cents dollars mais je pense que tu peux obtenir un rabais.
Wathiq se lève brusquement et fait quelques pas dans la chambre.
– Deux cents dollars ? Crois-tu vraiment que j’aie cette somme ? gronde-t-il en pointant un doigt menaçant sur elle. Ce Yazid n’est pas des nôtres. Il nous méprise. Il passe son temps à épier les gens et à manigancer je ne sais quoi avec l’îlotier du Parti et les Feddayin de Saddam. De toutes les façons, c’est un âne à qui je n’adresserai plus la parole. Je l’ai vu arracher les pages d’un livre pour en faire des cornets pour fruits secs ! Te rends-tu compte ? Déchirer un livre pour des pistaches ! Non, ce chien d’analphabète ne me fera jamais de rabais même si je lui promets de maudire mille fois Ali et ses fils.
– Il t’en fera, réplique Gamra avec un soupçon de rage dans la voix.
Son visage s’est fermé. Son corps qui se ramasse et ses mains crispées la font ressembler à une lutteuse prête à en découdre.
– Il sait qu’il va bientôt avoir besoin d’amis et de protecteurs, poursuit-elle. Crois-moi, il a vu le regard de nos jeunes. Il sait ce qui l’attend. Sa femme et ses enfants sont déjà partis à Ramadi et il sera heureux d’écouler toute sa marchandise et de décamper. Je suis même sûre qu’il acceptera des dinars swissris. Il ira les dépenser chez les Kurdes…
Wathiq a hâte de clore la discussion. Sa femme et lui savent comment trouver l’argent mais il se tait, considérant que c’est à elle d’aborder le sujet. Il attend la demande. Le genou qui ploie, la supplique qui oblige et l’incontournable gratitude qu’engendre la prière exaucée. Gamra, quant à elle, connaît ce jeu qui lui est imposé. Elle aimerait se rebeller. Une fois. Juste une seule fois. Mais une petite voix l’incite à penser à son fils et au lait dont il ne pourra se passer.
Les minutes filent. Tout semble suspendu. Plus aucun bruit ne parvient de l’extérieur et la maison s’installe dans le silence cotonneux qui précède l’aube. Wathiq est assis sur le tabouret et fume cigarette sur cigarette. Gamra ne veut pas s’endormir. Elle sait que la partie se joue maintenant et que, dans quelques heures, il lui faudra déployer encore plus d’énergie pour obtenir ce qu’elle veut.
– Je te demande d’en vendre un ou deux, murmure-t-elle enfin en contenant son amertume. C’est ton fils autant que le mien et je n’ai pas de fortune.
Wathiq opine. Maintenant que la requête a été formulée, il peut l’agréer. Il sait qu’il n’a pas le choix. Personne, pas même un membre de sa tribu, ne lui prêtera l’argent.
– Alors, je vais vendre le Diwan d’Al-Jawâhiri, dit-il d’une voix faible et en fermant les yeux.
– Non ! s’emporte Gamra. Pas ça !
Wathiq fait mine de ne pas l’avoir entendue.
– C’est une édition très rare des années quarante. Je n’ose même pas la faire photocopier parce que je sais que cela attirerait les voleurs. On pourrait nous tuer pour ces volumes. Mais je sais où trouver un acheteur de confiance. Il m’en offrira une belle somme. Nous aurons de quoi tenir quelques mois.
– Je te l’interdis, entends-tu ? hurle presque Gamra. Ce serait un acte honteux ! Vends tout ce que tu veux d’autre !
Wathiq affiche un air détaché. En réalité, il n’a pas l’intention de se séparer de ce recueil. Comment pourrait-il trahir le père de la poésie irakienne moderne ? Ce descendant d’hommes illustres, joyaux de Najaf, cette ville bénie où lui-même est né. Al-Jawâhiri… Chantre de l’Euphrate et arpenteur inspiré des berges du Tigre. L’emblème vivant de l’Irak mais pourtant forcé à l’exil comme Al-Malâïka et tant d’autres. Lui, l’Irakien, le vrai, dont d’insignifiants étrangers, venus du Yémen ou de Syrie, ont osé dénier l’identité en le sommant, telles des hyènes enragées, de retourner en Iran. Al-Jawâhiri, l’âme du peuple d’Irak. Ce peuple qu’il n’a jamais cessé de défendre, se faisant l’écho avisé des mots d’ordre du Parti. Oh, pas le Baas, mais l’autre parti qui comptait aussi, le seul qui aurait dû compter. Celui des poings levés, du marteau, de la faucille et de la longue bataille menée au nom de l’Histoire.
Wathiq serre les dents. Il cherche dans sa mémoire des vers qui refusent d’affleurer. La seule chose qui lui vient à l’esprit est cette question jadis posée, après moult précautions, par un vieil ami de Najaf : « Comment l’Irak a-t-il pu produire à la fois un Al-Jawâhiri et un Saddam ? ». Wathiq n’a pas trouvé de réponse. Aujourd’hui encore, il en serait bien incapable.
– Te souviens-tu de quelques vers de La Berceuse ? demande-il soudain d’une voix épaisse à Gamra.
Celle-ci, bien que prise au dépourvu, répond presque aussitôt :
                                Dormez, gens affamés, dormez
                                Les dieux féconds veillent sur vous
                                Dormez, si l’éveil ne vous rassasie point
                                Alors, le sommeil vous comblera
– Bravo à toi ! Je ne vendrai donc pas le Dîwan, lance le mari avec un sourire ironique.
Il sait depuis la naissance de l’enfant qu’il devra sacrifier d’autres ouvrages. Le céder réellement, pas juste le photocopier en liasses pour en tirer quelques milliers de dinars glanés un vendredi matin sur un étal désordonné et poussiéreux de la rue Al-Moutanabi.
Il sait que la seule solution est de se séparer à jamais d’un livre et d’abandonner une part de lui-même et de ce qui lui reste de son père et des pères de ses pères. Vendre un livre, de la main à la main : un déchirement, une blessure inguérissable… Vendre et perdre de sa dignité, de son honneur. Se dire que l’on attente à son pays, que l’on dilue et souille ce qui est et qui devrait rester à jamais. Vendre un livre pour manger. Pour survivre. Céder la vieille édition de Kitâb Al-Hayawân d’Al-Jâhiz pour payer la clinique de Gamra. Sacrifier tous les volumes de Lisân Al-‘Arab, une vieille collection libanaise, enluminée et très rare, pour refaire une partie du toit ou pour payer, en partie seulement, le mariage d’un frère ou d’un proche cousin… Comme à chaque fois qu’il se retrouve dans cette situation, Wathiq fait appel au Très Miséricordieux pour lui en donner la force. Pour l’empêcher de hurler sa rage et de maudire à la fois Saddam et ses fils, les Américains et leur embargo, leur injustice et leurs guerres, sans oublier les autres peuples arabes si indifférents aux souffrances de l’Irak.
Gamra se tait. Elle connaît les lamentations silencieuses de son mari. Elle connaît ce discours intérieur dont elle souffrait, il y a peu encore, les éclats et les morsures. Elle sait aussi qu’elle doit insister, qu’elle doit l’obliger à prendre la décision. À choisir le livre qui devra être sacrifié.
– Un jour les choses changeront, finit-elle par dire. Tu pourras en acheter d’autres et les donner à tes fils qui les transmettront aux enfants de leurs enfants.
– Peut-être, soupire Wathiq. Mais il y en a que je ne retrouverai jamais. J’ai vendu Talkhîs Bârîz d’Al-Tahtâwî. C’était une édition bilingue, en arabe et en turc, de la fin du dix-neuvième siècle. Elle était annotée par mon arrière-grand-père. Il utilisait l’encre verte pour dire son admiration et la noire pour signifier un désaccord ou son incompréhension. Du vert et du noir. Qui est capable de cela aujourd’hui ? Annoter un livre… Page après page… Et j’ai cédé cette merveille au Consul d’Égypte pour deux mille dollars. Une bêtise…
Gamra le dévisage avec un mélange de curiosité et d’irritation.
– Tu veux dire que tu aurais pu en obtenir plus ?
– Mais bien sûr ! Ce mangeur de fèves l’a revendu dix fois son prix. Vingt mille dollars…
Gamra n’en croit pas ses oreilles.
– Mais qui a payé une telle somme ?
Wathiq a un geste de mépris. Il pense même cracher dans le cendrier mais se retient en laissant échapper un juron.
– Un homme d’affaires du Qatar ou d’Abou Dhabi, je ne sais plus. Il paraît que c’est un grand collectionneur. Il posséderait plus de cinquante mille livres anciens. On m’a parlé d’un Coran vieux de plusieurs siècles qu’une famille de Mossoul a fini par lui vendre pour s’installer en Allemagne. Du cuir de Koufa pour la couverture, du papier de Khorasan à l’intérieur et la calligraphie d’un lettré de Bassora. Voilà notre monde : des pêcheurs de perles pillent notre héritage. J’espère qu’ils finiront comme Al-Jâhiz, ensevelis sous leurs bibliothèques ! Vingt mille dollars…
Gamra n’en peut plus. La fatigue, le sommeil, mais aussi la peur, lui font perdre patience.
– Si j’avais des bijoux, je les vendrais, dit-elle en haussant le ton. Si j’avais un riche parent, j’irais me jeter à ses pieds.
Wathiq agite ses deux mains pour signifier que ce n’est pas ce qu’il souhaite. Il abandonne son tabouret et se dirige d’un pas traînant vers l’extrémité de la pièce. Après quelques instants d’hésitation, il tire la bâche puis s’accroupit avec peine pour ouvrir une vieille cantine couleur kaki dont il fait grincer les ridelles.
– Je pourrais vendre celui-ci, lâche-t-il d’une voix chevrotante en brandissant un livre relié en cuir sombre.
– Je n’arrive pas à lire le titre ! s’irrite Gamra restée assise sur le lit.
Wathiq lui lance un regard étonné. Elle ne lui parle jamais sur ce ton. « La guerre, peut-être », se dit-il.
– C’est une compilation des premiers poèmes de Badr Châker As-Sayyâb. Un livre très rare. On m’en a proposé cinq cents dollars. Je suis sûr que je peux en obtenir le double ou même le triple.
Gamra se détend. Elle inspire puis récite d’un trait :
                Le poète est ainsi à l’heure où jaillit le poème
                Il ne le voit pas battre son rythme d’éternité
                Il détruira ce qu’il aura bâti
                Il éparpillera les pierres de son édifice,
                puis les enfouira sous la cendre du silence et du repos.
Wathiq hoche la tête d’un air satisfait. Il secoue le livre et une feuille de papier, pliée en deux, tombe à ses pieds. Il s’en saisit avec lenteur. Sa main tremble quand il en parcourt les premières lignes. C’est une copie d’examen aux lettres minuscules écrites à l’encre turquoise. Wathiq la lit à voix basse mais de façon à être entendu par Gamra :

« Propos liminaire pour un manifeste poétique dédié à l’incomparable Badr Châker As-Sayyâb :

Par les vers du poète.
Par la puissance des mots et du verbe.
Par les femmes et les hommes. Par le fleuve et le village. Par la palmeraie et l’argile. Par la colline et la lumière. Par la montagne et le marais. Par le désert et la rocaille…
Il est une vérité que tout lettré honnête se doit de rétablir. L’Irak, notre Irak, celui d’aujourd’hui et celui de demain, n’est pas la création des Abbassides, des Ottomans ou des Anglais et encore moins celle des Américains. Il est la vision du poète qui a su le définir et en dessiner les contours. Notre patrie n’est pas la fille de révolutionnaires en uniformes ni de comploteurs en costumes. C’est le poète et lui seul qui l’a engendrée.
Par le poète et ses vers.
Par les saintes processions, par la croix, le croissant, l’étoile et l’âtre. Par les ruines et les pas du patriarche.
C’est le poète, et lui seul, qui a donné corps à notre nation en la révélant à notre peuple. Mais le poète a trahi et s’est condamné au silence. Il a célébré le parti, les quintaux de blé et la supposée révolution. Il a chanté les louanges des uns et ladite gloire des autres. Mais par l’exilé qui n’oublie rien et par l’emmuré qui ne cesse de versifier, le poète revient à lui-même et toujours préfère l’ombre créatrice à la gloire empoisonnée.
Par les bras usés du père.
Par la mère drapée de noir.
Nous devons écouter Badr Châker As-Sayyâb quand il nous abjure de ne pas renier les bienfaits de l’Irak. Oui, le vent nous crie Irak et la vague gémit Irak. Notre chance est d’habiter le meilleur parmi les eaux et la verdure, cette terre bénie que le soleil, lumière de Dieu, inonde été comme hiver. Non, nous ne devons pas oublier l’Irak pour un autre ! Ce pays est un paradis. Craignons la vipère qui glissera sur sa terre fraîche. Et faisons des mots du poète une incantation sacrée car seule la poésie libère l’âme et vainc les vipères. »

Wathiq replie la feuille en hochant la tête d’admiration. Il accorde un bref regard à Gamra qui reste sans voix. Elle se souvient de cette copie, la sienne, et de ces lignes écrites dans une exaltation extrême, durant un jeûne de plusieurs jours. Une exaltation de celles que l’on vit à vingt ans quand on est persuadé d’avoir trouvé sa voie et que l’on se dit qu’un chemin vient de s’ouvrir, fût-il celui des déboires et des persécutions.
Mais il ne s’était rien passé. Ni convocation ni réprimandes. Wathiq, alors son professeur, avait prétendu avoir perdu les copies et il avait noté d’autres travaux. Effrayée a posteriori par son audace, Gamra s’était dépêchée de rejoindre le terne anonymat qui caractérisait les étudiants sans but ni idéal. Elle était restée dans la lumière rassurante et avait tourné le dos à l’ombre créatrice.
– Cette copie aurait pu changer ma vie, dit-elle enfin en essayant de contrôler sa voix. Malgré sa colère, elle n’oublie pas les boîtes de lait du vieux Yazid.
– Tu ne serais pas mère à cet instant, réplique Wathiq d’un air détaché, un trait méprisant dessiné sous sa moustache. « Je ne pouvais pas remettre cette copie au rectorat. Quelqu’un aurait alerté les autorités et tu aurais disparu. Comment alors demander ta main ? Je cherchais une compagne pas une martyre.
Puis, alors que Gamra reste figée, il poursuit en brandissant le recueil d’As-Sayyâb.
– Il y a même une dédicace en l’honneur de l’ancien propriétaire. Cela augmente sa valeur.
– Ce livre, l’as-tu pris dans la bibliothèque d’Al-Malâïka ? interroge alors l’épouse d’une voix glaciale.
Le visage de Wathiq se ferme. Il va pour crier mais se ravise en haussant les épaules. Pourquoi se justifierait-il ? Et pourquoi maintenant ? À cause de la guerre qui vient de commencer ? À cause de ces bombes que l’on n’entend plus exploser. Il continue à fouiller dans la malle, déplaçant un volume, caressant un autre. Ce qu’il a fait là-bas ne regarde personne. Non, il n’a pris aucun livre à la poétesse. Quand les bérets rouges ont pillé la villa, emportant avec eux toute la bibliothèque, il les a regardés faire sans protester, sans même essayer de se servir. Non, il n’a rien volé. Ou si peu. Le feu débusque le gibier… Cette phrase, il ne la prononçait pas à l’époque, croyant encore aux discours de Saddam sur la grandeur de l’Irak et la noblesse de cœur de ses enfants. Voler des livres ? Jamais. Surtout après une si belle victoire. L’heure était à l’euphorie. L’Irak régnait sur le Koweït. Il allait dominer le Golfe, faire ployer le genou des émirs et des roitelets flatulents.
Non, il n’a pris aucun livre. Par contre, les lettres, oui. Et de l’argent aussi. Oh, si peu d’argent. Deux cents dollars américains trouvés dans un tiroir. Les lettres, elles, avaient bien plus de valeur. Une correspondance entre Al-Malâïka et As-Sayyâb. Un trésor littéraire. Deux Irakiens, deux poètes qui s’écrivent et qui s’encouragent mutuellement. Deux artistes qui évoquent leur art avec modestie et détachement. Ah, ces lettres, source de réconfort pendant la fuite vers le nord. Lues et relues pour oublier l’abandon et la désinvolture. Les chasseurs américains mitraillaient la route semant des dizaines de morts à chaque passage. Une colonne de fourmis écrasée par des géants… La mort tombait du ciel, au hasard de leurs caprices. Une bombe ici mais pas là. Une compagnie décimée, l’autre épargnée. Sans que personne ne comprenne de quelle logique cela procédait. Ces lettres… Lues et relues dans un fossé puant la mort, à quelques mètres des carcasses de chars encore fumantes. Ces lettres déchirées dans un accès de rage et de folie. Ces lettres éparpillées aux mille vents de la défaite avec la conviction de ne jamais être capable d’en écrire d’aussi belles. Avec la certitude définitive de vivre dans un monde de folies et de trahisons qui ne voulait pas d’une telle beauté.
Non, il n’a pas volé les livres de la poétesse. Que sont-ils devenus ? Peut-être vendus à un riche collectionneur du Golfe. Ou bien encore, certainement même, effeuillés au fil du temps par un quelconque Yazid, vendeur de pistaches et d’amandes grillées. Quant à l’argent… Deux cents dollars en billets de dix, usés et poisseux, vite dépensés, vite oubliés. Wathiq ne veut pas y repenser. Il entend oublier la honte de ce chapardage indigne de l’officier qu’il était. Du lettré qu’il a toujours prétendu être. Et là, maintenant, cette méchante allusion sortie de la bouche de la mère de son fils…
– Je n’ai volé aucun livre, dit enfin Wathiq sans même regarder sa femme. Tu viens de m’offenser. Je ne te punirai pas parce que l’heure est grave mais ne recommence plus jamais. Insinue encore une fois que je suis un voleur de livres et je te tue.
Gamra encaisse sans broncher. Elle espérait une confession. Un récit. À l’heure où la mort rôde, les hommes ne sont-ils pas supposés se raconter ? Elle en veut à Wathiq. Tous ses griefs se mélangent et fondent en une seule rancœur. Cette menace… Ce lait qu’il ne veut pas acheter. Ce livre qu’il aurait pu vendre bien plus cher. Cette copie jamais notée gardée au fond d’une malle comme on enterre un trésor ou comme on cache un cadavre. Les silences et les secrets de son époux. Ce qu’il a fait de l’autre côté de la frontière. Les vraies raisons de sa mise à la retraite et celle de son entrée à l’université.
Un militaire colérique et violent qui enseigne la poésie… Que d’histoires invérifiables a-t-elle pu entendre à son sujet…
Mais la vision de son mari qui continue de farfouiller dans la malle finit par la calmer. Il lui paraît si vulnérable. Si vieux… Elle se dit qu’il ne verra pas son fils grandir.
– Vends ce que tu veux, lance-t-elle. Mais fais vite avant que le chaos ne s’installe.
Wathiq secoue la tête d’un air buté et lui fait signe de le rejoindre.
– Voici notre avenir, chuchote-t-il alors qu’elle s’agenouille à ses côtés.
Il tient avec précaution quelques feuillets manuscrits et un paquet de revues ficelées.
– Du vieux papier ? De journaux jaunis ? s’étonne Gamra.
Il fait un geste pour l’interrompre.
– Un trésor rare, s’enthousiasme-t-il. Ce vieux papier, c’est du Khorasan. Il date de plusieurs siècles. Ce sont des extraits du premier volume de Kitâb Al-Aghâni. Les collectionneurs du monde entier en paieront des milliers de dollars. Et ces vieux journaux, comme tu dis, sont la collection complète d’Al-Hassid.
– La revue littéraire des années trente ? s’exclame Gamra. Mais c’est interdit d’avoir ça !
Wathiq éclate de rire.
– C’est ce qui lui donne de la valeur. Il y a des articles d’Anwar Shaoul, de Mourad Mikhael ou de Meir Basri. Cette collection ne vaut plus rien ici mais je suis sûr qu’une université américaine ou même israélienne en donnera un bon prix. Cela fera beaucoup de lait et de vêtements pour ton fils...
Gamra est saisie par un soudain sentiment d’oppression.
– Wathiq, murmure-t-elle. Je sais que ce pays est un piège mais je ne veux pas que nous le quittions…
Son mari la regarde, étonné.
– Mais qui te parle de partir ? Nous resterons ici. Nous n’échangerons rien contre l’Irak. Demain ou dans une semaine, une bombe nous pulvérisera peut-être dans cette maison. Yazid ou un autre vendeur de fruits secs viendra enjamber nos cadavres pour récupérer le papier qui n’aura pas brûlé. Si c’est ce qui est écrit alors que ce qui doit arriver arrive. Mais nous resterons dans ce pays malgré les vipères qui vont déferler. Nous devons rester car, comme tu l’as écrit, seule…
Gamra l’interrompt d’un geste brutal. Cette phrase, c’est la sienne. C’est à elle, et à elle seule, de la prononcer comme on psalmodie une prière sacrée :
– Car seule la poésie vainc les vipères, murmure-t-elle en regardant le bébé qui dort.
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mercredi 10 juin 2026

La Coupe du monde de Trump ? Non merci !

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Mercredi 10 juin 2026

Je ne regarderai pas la Coupe du monde de football qui débute ce jeudi aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Contrairement à 2018 et 2022, il n’y aura pas d’écriture de chroniques, de commentaires à chaud sur les réseaux sociaux, pas de vignettes à collectionner, pas de talk-show à subir. La presse (écrite) m’informera, ce sera déjà assez. Le côté positif, c’est que je n’aurai pas à me lever à l’aube pour suivre certaines rencontres qui, de toutes les façons, seront vite oubliées. Cela va être une expérience étrange mais c’est une question de principe et d’éthique. Commençons par dire que je n’ai pas de griefs contre deux des trois co-organisateurs. Ils n’ont rien à voir avec cette décision de boycotter une compétition que je suis pourtant depuis 1974 (je n’ai que quelques vagues souvenirs de celle de 1970, ne l’ayant découverte quelques années plus tard grâce au documentaire Les Géants du Brésil). Les raisons de cette défection sont multiples mais la principale est qu’il y a un génocide qui se poursuit à Gaza. Des nettoyages ethniques et des transferts forcés de population se déroulent en Cisjordanie et dans le sud du Liban. Et l’Iran continue de subir une guerre infondée et criminelle. Si Israël peut mettre le Proche-Orient à feu et à sang, c’est parce que l’Amérique de Donald Trump le veut bien. Nous ne vivons pas une période comme les autres. C’est un moment marqué par le sang, la fureur et l’injustice. Des peuples sont en danger de mort. Face à cela, les moyens pacifiques d’agir et de protester ne sont pas nombreux. Essayons donc au moins de ne pas être complices de cette gigantesque opération indécente de softpower. Il n’est pas question de contribuer, fut-ce de manière infinitésimale, au succès planétaire qu’espère le locataire de la Maison-Blanche. 

Car il ne faut pas s’y tromper. C’est d’abord et avant tout, « sa » Coupe du monde qui va se dérouler et ce sinistre personnage, qui fait bien pire que « Genocide Joe » Biden, rêve déjà à l’instant où il remettra le trophée en mondovision.

Qu’est-ce donc que c’est que cette Coupe du monde où certains supporters issus de pays du sud n’ont pas le droit de se déplacer pour soutenir leur équipe ? Qu’est-ce donc que c’est que cette compétition où d’autres supporters, toujours du Sud, doivent verser d’énormes cautions pour obtenir un visa (coucou les Algériens, kèche nif…) ? Qu’est-ce que ce « grand rendez-vous planétaire » où des équipes africaines sont fouillées dès leur arrivée sur le tarmac, où le meilleur arbitre africain, somalien de nationalité, est refoulé après avoir été traité comme un grand criminel. Quelle humiliation, quel mépris pour l’Afrique et le monde arabe ! Quel racisme. C’est cela la « fête mondiale du football » ? Non merci. 

Et ne parlons même pas du gigantisme effréné de la FIFA. Cette organisation bien particulière, qui brasse des milliards de dollars – et qui se déclare être une « association sans but lucratif » (on ne rigole pas) –, est en train de tuer le football. Trop de tout. Trop d’argent, trop de sponsors, trop de scandales et de magouilles extra-sportives, trop d’équipes qualifiées, trop de technologies et de statistiques : ce n’est pas un hasard si le ballon rond devient un jeu insipide et lassant. Jusque-là, l’indulgence et l’espoir d’un renouveau primaient. Par exemple, on vit depuis quarante ans dans l’attente que le Brésil redevienne ce qu’il fut. On se dit que les Pays-Bas vont bien nous resservir un beau néo-football total. Mais on sent bien que la machine est devenue folle et que l’argent règne. Le football se meurt et la Coupe du monde de Trump est une sinistre farce qui ne fera qu’aggraver les choses. 

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mardi 24 mars 2026

𝐑𝐚𝐜𝐢𝐬𝐭𝐞 𝐞𝐭 𝐜𝐨𝐦𝐩𝐥𝐢𝐜𝐞

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Israël terrorise le Proche-Orient et toi, pauvre de toi,
tu applaudis, justifies, relativises ou excuses.
Ou bien te tais-tu.
Pourquoi ?
Parce que tu es raciste.
Tout simplement.
Parce que tu considères les populations de la région comme secondaires et n'ayant aucun droit face à la volonté israélienne de domination.
Raciste au plus profond de toi.
Peut-être même à l'insu de toi.
Raciste.
Il n'y a pas d'autre explication.
Raciste et complice.

jeudi 19 février 2026

Avant-propos aux Chroniques du ramadan

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𝐀𝐯𝐚𝐧𝐭-𝐩𝐫𝐨𝐩𝐨𝐬
« 𝑂𝑛 𝑝𝑒𝑢𝑡 𝑑𝑖𝑟𝑒 𝑞𝑢𝑒 𝑙𝑒 𝑟𝑎𝑚𝑎𝑑𝑎𝑛 “𝑠𝑒 𝑝𝑜𝑟𝑡𝑒 𝑏𝑖𝑒𝑛”. 𝐴̀ 𝑐𝑒𝑢𝑥 𝑞𝑢𝑖 𝑝𝑟𝑒́𝑑𝑖𝑠𝑎𝑖𝑒𝑛𝑡 𝑢𝑛 𝑎𝑓𝑓𝑎𝑖𝑏𝑙𝑖𝑠𝑠𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑑𝑒𝑠 𝑟𝑖𝑡𝑒𝑠 𝑒𝑡 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑝𝑟𝑎𝑡𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑟𝑒𝑙𝑖𝑔𝑖𝑒𝑢𝑠𝑒, 𝑖𝑙 𝑎𝑝𝑝𝑜𝑟𝑡𝑒 𝑢𝑛 𝑠𝑒́𝑟𝑖𝑒𝑢𝑥 𝑑𝑒́𝑚𝑒𝑛𝑡𝑖. 𝑀𝑖𝑒𝑢𝑥, 𝑖𝑙 𝑔𝑎𝑔𝑛𝑒 𝑑𝑢 𝑡𝑒𝑟𝑟𝑎𝑖𝑛 […] 𝐸𝑛 𝑚𝑒̂𝑚𝑒 𝑡𝑒𝑚𝑝𝑠, 𝑖𝑙 𝑒́𝑣𝑜𝑙𝑢𝑒, 𝑖𝑙 𝑐ℎ𝑎𝑛𝑔𝑒, 𝑖𝑙 𝑠’𝑎𝑑𝑎𝑝𝑡𝑒, 𝑜𝑛 𝑝𝑜𝑢𝑟𝑟𝑎𝑖𝑡 𝑑𝑖𝑟𝑒 𝑞𝑢’𝑖𝑙 “𝑠’𝑒𝑚𝑏𝑜𝑢𝑟𝑔𝑒𝑜𝑖𝑠𝑒” » écrivait, en 2000, l’historien François Georgeon dans la présentation d’un livre consacré au rapport entre le ramadan et la politique (1). Ce constat est plus que jamais d’actualité. La pratique du jeûne diurne concerne des centaines de millions de personnes aux motivations religieuses, mais aussi culturelles et identitaires. Durant trente jours, dans les pays musulmans, les mosquées ne désemplissent pas lors des prières surérogatoires du soir, l’économie tourne plus ou moins au ralenti alors que la consommation a le vent en poupe et que les restaurants affichent complet pour les repas de rupture du jeûne. Les feuilletons télévisés tournés spécialement pour cette période et diffusés tous les soirs passionnent des millions de foyers. Ils créent une éphémère communion nationale tandis que la pratique de repas collectif ressoude les rangs de la société et permet aux initiatives de solidarité de s’exprimer.
En Occident, et notamment en France, le ramadan est de plus en plus visible. La grande distribution entend désormais en tirer de bonnes affaires et dans de nombreuses villes, la multiplication de points de vente de confiseries, dont la 𝑧𝑙𝑎𝑏𝑖𝑎 - cette fameuse pâtisserie ronde gorgée de miel dont il sera question dans ce livre –, n’échappe à personne. Comment décrire les principaux aspects du ramadan tout en évitant les simplifications d’une approche trop pédagogique ou, à l’inverse, les pesanteurs inhérentes à l’analyse scientifique et académique ? Musulman de confession, je jeûne depuis l’âge adulte et ce mois m’a toujours fasciné car il constitue un moment singulier dans la vie des sociétés concernées. Au début des années 1990, alors que je collaborais avec plusieurs journaux français à partir d’Alger, j’ai écrit de nombreux articles et reportages à ce sujet. L’étonnement de mes interlocuteurs, leur enthousiasme quant aux scènes quotidiennes décrites et leur intérêt pour les logiques socio-économiques en jeu m’ont toujours fait penser que le sujet méritait un ouvrage. Éclipsé par d’autres thèmes, ce projet a mis deux décennies à se concrétiser. J’ai, de plus, longtemps hésité sur la forme que devait prendre ce livre, décidant finalement que la chronique, mélange d’approche journalistique et littéraire, conviendrait le mieux pour tenter de cerner ce « 𝑓𝑎𝑖𝑡 𝑠𝑜𝑐𝑖𝑎𝑙 𝑡𝑜𝑡𝑎𝑙 » (2). J’y livre des réflexions nourries par des expériences personnelles qui vont de l’Algérie et du Maghreb aux routes du Sinaï en passant par les mosquées du Golfe, l’ambassade américaine à Paris ou les gargotes de Barbès et de Ménilmontant. Les jeûneurs habituels y trouveront matière à réfléchir sur la pratique de l’islam et sur leur rapport au 𝑠𝑎𝑤𝑚 (« jeûne »). Les non-jeûneurs apprendront à mieux connaître cet événement, et ce qui l’entoure.
J’ai bien conscience que tout ce qui touche à l’islam génère souvent des tensions et des crispations politiques, culturelles et identitaires. En France, les lignes de clivage se multiplient, l’islamophobie est un excellent fonds de commerce pour qui veut engranger des voix. Mais je reste persuadé que la lutte contre l’ignorance et la porte que l’on ouvre pour laisser entrer la lumière sont des moyens efficaces pour lutter contre les haines et les antagonismes. Il n’y a rien de mystérieux ni de prosélyte dans la pratique du jeûne du ramadan. Dire ce qu’on fait et pourquoi, assumer son identité sans chercher à l’embellir ou à la magnifier, c’est la meilleure manière de revendiquer le respect. Ceux qui espèrent trouver dans ce livre une énième charge contre l’islam et les musulmans peuvent vite le refermer car il ne colle pas à l’air du temps. C’est à une découverte, à la fois apaisée et réaliste, que j’invite. Un voyage à travers des référentiels islamiques mais aussi économiques, politiques, identitaires, sociétaux et, bien entendu, culinaires.
Au cours de la rédaction de cet ouvrage, j’ai perdu, à trois mois d’intervalle, ma mère puis mon père. Il va de soi que mon écriture en a été affectée mais aussi nourrie par de soudaines réminiscences. Je ne remercierai jamais assez mes deux parents de m’avoir accompagné de concert dans deux voies qui, quoi que l’on dise, ne sont en rien incompatibles : celle de la foi et de la spiritualité et celle de la rationalité.
(1). Fariba Adelkhah et François Georgeon (sous la direction de), 𝑅𝑎𝑚𝑎𝑑𝑎𝑛 𝑒𝑡 𝑃𝑜𝑙𝑖𝑡𝑖𝑞𝑢𝑒, CNRS Éditions, Paris, 2000.
(2) Ibid.

𝐏𝐫𝐞́𝐚𝐦𝐛𝐮𝐥𝐞 Jeûner après Gaza

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𝐏𝐫𝐞́𝐚𝐦𝐛𝐮𝐥𝐞
Jeûner après Gaza
Durant le mois de ramadan, le neuvième du calendrier lunaire hégirien, les musulmans doivent s’abstenir de manger et de boire du lever au coucher du soleil. Cette obligation, la principale mais pas la seule, constitue le quatrième des cinq piliers de l’islam. S’interdire ainsi la nourriture et les boissons durant de longues heures et pendant vingt-neuf à trente jours fait notamment ressentir ce qu’un démuni éprouve au quotidien. Cela peut être très éprouvant et exige une certaine endurance, mais je ne considère cela ni comme un tour de force ni comme un exploit. Car cette privation, tout comme le jeûne intermittent ou thérapeutique, n’est que temporaire. Il y a toujours un après.
Quand on sait qu’un repas complet, souvent pantagruélique, vous attend à l’heure de l’iftar – le repas qui marque la rupture du jeûne –, alors cette faim n’est pas une vraie faim. Alors, la soif n’est pas une vraie soif. La faim, réelle, absolue, est celle où il n’existe rien au bout de la journée ou de la nuit, où aucune table n’a été dressée, aucune soupe chaude préparée, aucune viande grillée, aucun dessert appétissant. La faim, la vraie, c’est celle qui fut éprouvée par le militant irlandais Bobby Sands au terme d’une grève de plus de deux mois qui le mena au trépas en 1981. La faim, la vraie, est un cauchemar extrême, absolu, qui mène à l’épuisement, au décharnement puis, pour finir, à la mort.
C’est ce que la population de Gaza a enduré durant des mois. C’est ce qu’elle endure encore alors que j’écris ces lignes. C’est celle où le corps finit par abandonner, comme le confiait en août 2025 Abou Abed Moughaisib, coordinateur de Médecins sans frontières (MSF) dans l’enclave palestinienne. La faim, la vraie, est impitoyable, elle détruit et laisse des séquelles irrémédiables, même si l’on reprend ensuite un mode de vie normal. En comparaison de ce martyre, le jeûne du ramadan, avec son aspect festif et convivial, n’est qu’une aimable promenade de santé. Jamais plus je ne pourrai jeûner sans penser aux morts de Gaza. Puissent-ils reposer en paix.
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Parution : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne

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Table
Préambule. – Jeûner après Gaza
Avant-propos
1. – Dans quarante jours
2. – La Nuit du doute
3. – De table en table, de Mascate à Ménilmontant
4. – Iftar, ftour et souhour
5. – Premier jour
6. – Une histoire de dattes
7. – Et la salive, tu peux ?
8. – Acheter plus et payer plus cher
9. – Un amour de chorba
10. – C’est bon pour la santé ?
11. – Que va-t-il nous tomber sur la tête ?
12. – Un iftar chez les Yankees
13. – Arrêtez tout, je jeûne !
14. – Pitié pour les dé-jeûneurs
15. – Jamais sans brick
16. – Joyeux ramadan !
17. – Prier
18. – Quand le ciel s’entrouvre
19. – Une passion nommée zlabia
20. – Quel beau jour qu’aujourd’hui
La recette de la chorba à ma façon
Glossaire
Remerciements
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samedi 22 novembre 2025

Gaza et l'Algérie

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Les débats et discussions à propos du vote de l'Algérie au Conseil de sécurité en faveur du pseudo "plan de paix" à Gaza démontrent qu'au-delà des crispations chauvines et narcissiques, il existe bel et bien un courant droitier en Algérie qui ouvrira grand les bras à une normalisation avec Israël.

L'Algérie a voté une résolution néocoloniale concernant Gaza (abstention de la Russie et de la Chine).
Cela n'enlève rien au soutien du peuple algérien au peuple frère palestinien.
C'est le monde réel qui s'impose.
Et qui met fin à la fantasmagorie et à la grandiloquence.

Les Gazaouis sont seuls et bien seuls.
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vendredi 21 novembre 2025

Séries, narcotrafic et violences

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C’est une scène comme on en voit des dizaines dans les séries traitant du trafic de drogue.
Elle se déroule dans 𝑃𝑙𝑎𝑖𝑛𝑒 𝑜𝑟𝑖𝑒𝑛𝑡𝑎𝑙𝑒 récemment diffusée par Canal+.
On y voit Reda, le personnage principal, abattre de sang-froid un homme à terre (un petit soldat du trafic) déjà blessé.
Le dit Reda ne montre aucune émotion.
Je sais que beaucoup de personnes récuseront mon opinion – car c’est une opinion et non pas un travail de recherche sociologique – mais on ne m’enlèvera pas de la tête l’idée que cette banalisation et, pire, cette esthétisation, de la violence par armes à feu contribuent aux dérives fatales liées au narcotrafic.
Combien de soldats perdus du deal ont eu ou ont encore pour modèles des personnages (abjects) comme Tony Montana (𝑆𝑐𝑎𝑟𝑓𝑎𝑐𝑒), Stringer Bell (𝑇ℎ𝑒 𝑊𝑖𝑟𝑒) ou même Walter White (𝐵𝑟𝑒𝑎𝑘𝑖𝑛𝑔 𝑏𝑎𝑑) ?
Bien entendu, la violence des fictions ne saurait être la principale raison des violences liées au trafic de drogue. Elle ne saurait faire oublier toutes les conditions politiques, économiques et socio-urbaines qui génèrent cette économie malfaisante.
La solution n’est certainement pas la censure.
Mais peut-être faut-il aussi que les scénaristes et réalisateurs réfléchissent aussi à ce qu’ils génèrent comme représentations.
Et n'oublions pas les images réelles de violence que charrient désormais les réseaux sociaux.
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lundi 3 novembre 2025

Israël et Sparte

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En septembre 2025, le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a déclaré : "Nous allons devenir super-Sparte".

https://information.tv5monde.com/international/nous-allons-devenir-super-sparte-netanyahu-defend-lisolement-croissant-disrael-et-suscite-des-critiques-2791339

Un salut au troll mono-neurone genevois !

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lundi 20 octobre 2025

Entretien avec Mohamed Arkoun : Islam et éducation

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Le Monde de l’Éducation, Paris, septembre 1996

Propos recueillis par Mohammed et Akram Belkaïd

 


Intellectuel et penseur d’origine algérienne, Mohamed Arkoun (1) est docteur ès lettres et professeur émérite à la Sorbonne nouvelle-Paris-III. À travers une œuvre très importante, Mohamed Arkoun a développé une nouvelle discipline, l’« islamologie appliquée » destinée. confronter les discours islamiques aux exigences de l’homme et de la société.

 

 

« Peut-on envisager une éducation de type moderne en Islam ?

– Poser la question de cette manière n’est pas correct parce que le mot « islam » est trop général aujourd’hui. À quoi se réfère-t-il exactement ? Est-ce un système de croyances et de non-croyances, à un corps de doctrines théologiques, à un code éthico-juridique, ou à ses expressions culturelles variées selon les pays et les groupes ethnoculturels répandus à travers le monde ? On ne peut mélanger tous les niveaux, comme le fait la pratique actuelle des discours militants répercutés par la littérature politologique et les médias. Il est donc préférable, de parler de contextes islamiques.

En matière d’éducation en contextes islamiques, il faut distinguer l’éducation religieuse proprement dite et l’enseignement des disciplines scientifiques, plus ou moins conditionné par un cadre de pensée théologique. Dans la période classique (750 – 1258), l’enseignement religieux a bénéficié de la pluralité d’écoles théologiques, juridiques, mystiques ; progressivement, des traditions fixées dans des manuels se sont imposées à l’extérieur de chaque école. Aujourd’hui, le même enseignement religieux est étatisé et introduit dans l’école publique obligatoire, gratuite, mais fort éloignée de la neutralité laïque. Les maîtres chargés de cet enseignement n’ont accès qu’à des fragments insignifiants, parfois dangereux, d’une théologie popularisée depuis le siècle.

Une éducation plus centrée sur la connaissance philosophique s’est répandue aussi à l’époque classique, comme en témoignent les ouvrages de Miskawayh et de Ghazali (tous deux du XIe siècle). Cette ligne philosophique a été abandonnée après la mort d’Averroès (1198). Aujourd’hui, l’idéologie nationaliste, relayée par l’idéologie islamiste, a accentué le fossé entre sciences exactes étudiées comme en Occident et sciences sociales et humaines fortement contrôlées par plusieurs États-nations-partis.

 

– Mais existe-t-il en dehors de cette idéologie islamiste des points de repère en matière d’éducation ?

            – Les points de repère riches d’enseignements sont tous situés dans la période arabe classique, c’est-à-dire la période médiévale en Europe. Les musulmans aiment à s’y référer pour opposer leurs richesses intellectuelles à un Occident fier de sa modernité. Ce débat et cette attitude vis-à-vis d’un passé lointain pèsent lourdement sur l’enseignement de l’histoire aujourd’hui. En vérité, il convient d’admettre que tout ce qui s’est passé dans la pensée moderne en Europe depuis le XVIe siècle est rigoureusement inconnu de la pensée en contexte islamique. Le fait est qu’on ne peut faire référence à des auteurs en contexte islamique classique que par curiosité historique et surtout pas en tant que références applicables aujourd’hui. Il y a donc un vrai travail de réévaluation à accomplir. Comment investir des outils modernes vis-à-vis d’un public scolaire qui plonge justement dans le désordre sémantique créé par l’idéologie nationaliste et islamiste dans les sociétés qui se disent musulmanes ? Comment débroussailler un terrain occupé par des idées fausses avant même d’installer un certain nombre d’idées modernes au sujet de l’éducation ?

            À la Sorbonne, je suis confronté aux résistances de certains de mes étudiants, largement influencés par des auteurs qui ont reçu un enseignement fortement marqué par l’apologétique de l’islam et de la nation arabe. C’est contre cette vision qu’il faut lutter aujourd’hui si l’on veut introduire une approche nouvelle d’un enseignement moderne qui serait donné à un auditoire caractérisé par le pluralisme ethno-culturel, et la nécessité démocratique de respecter toutes les convictions et les positions cognitives.

 

– Face aux problèmes que peuvent poser les jeunes d’origine maghrébine en France, faut-il leur fournir un enseignement sur l’islam ?

            – Il est hors de question dans le contexte français, où l’école est laïque, d’enseigner l’islam sous ses expressions « orthodoxes » destinées à conforter les croyances propres à une communauté. Je vois mal comment on pourrait enseigner l’islam dans un pays qui a exclu même l’enseignement du fait religieux. En revanche, ce qu’il faut défendre en France, c’est un enseignement de l’histoire comparée des religions et, bien entendu, celle des trois religions monothéistes qui sont le plus représentées dans le contexte européen. Il s’agit là d’une nécessité scientifique et culturelle.

            En éliminant tout ce qui est religieux, l’État laïciste a éliminé une partie considérable de la culture de chacun, de son histoire culturelle, intellectuelle et artistique. Ce n’est pas de la neutralité, mais de l’atrophie culturelle et intellectuelle, si bien que nombre de Français sont aujourd’hui analphabètes en matière d’histoire des religions.

            On a supprimé les outils les plus élémentaires pour comprendre des données millénaires qui ont marqué profondément toutes les sociétés et les cultures dans le monde. La laïcité comprise de façon militante s’est traduite en France par l’élimination totale de la pensée théologique, qui est pourtant une activité intellectuelle aussi intéressante et aussi instructive que l’activité philosophique. Si on introduit une histoire comparée des religions, le musulman de France sera immédiatement transformé dans sa perception de ce qu’il appelle l’islam. Nos « beurs » partagent l’ignorance générale, qui est une ignorance institutionnalisée et transmise par l’institution éducative telle qu’elle a été définie par la IIIe République.

 

– Les pays du Maghreb n’ont pas suivi le même chemin en introduisant l’enseignement de la religion dans leurs programmes, et le résultat est pourtant loin d’être positif…

– Ces pays ont également enseigné une ignorance institutionnalisée payée par l’État, consignée par les programmes officiels et perpétuées par un grand nombre d’enseignants improvisés qui n’ont pas été formés à l’histoire de la pensée islamique. Que n’a-t-on pas lu et entendu au sujet par exemple des chrétiens et des juifs, dont le Coran a beaucoup parlé en des termes qui méritent une relecture moderne, tenant compte de la critique historique. Nous avons enseigné officiellement dans nos écoles, après les indépendances, une ignorance institutionnalisée à propos de l’islam lui-même et des autres religions. Cet enseignement a produit des esprits fortement conditionnés à propos de la notion même de vérité religieuse et de la place de l’islam devant les autres systèmes de vérité. Ce qui est enseigné à propos de l’Islam n’a rien à voir avec ce que les penseurs musulmans ont enseigné pendant la période classique.

 

– Pour en revenir à la France et à sa population d’origine maghrébine, on parle tout de même d’un « besoin d’islam ».

            — Je pose la question sous un angle culturel : comment donner des réponses adéquates à des demandes légitimes des musulmans qui vivent en France, sachant. Que, s’ils savent multiplier des demandes cultuelles, ils ne parviennent pas à articuler des demandes culturelles et intellectuelles modernes ? Il ne faut pas faire aussi l’erreur d’englober des populations ethnoculturelles et nationales différentes d’origine musulmane sous l’étiquette « islam ».

            L’État français, jacobin, centralisateur, a déjà fait prévaloir la construction de l’unité nationale sur le respect des cultures et des langues locales depuis la Révolution. Voyez la situation actuelle de la Corse. Sur le continuent, des régions comme la Bretagne, la Savoie, la Provence, l’Alsace sont « assimilées » dans le creuset de la nation française. Politiquement et philosophiquement, l’État français n’est donc pas préparé à répondre adéquatement à des demandes culturelles qui favoriseraient des « identités » arabe, turque, berbère, algérienne… Cela veut dire qu’il faut entamer un débat riche, ouvert sur l’avenir pour déterminer les évolutions nécessaires de l’État-nation européens dans un espace européen plus large, et la place des cultures nombreuses qui veulent s’affirmer et vivre au sein de cet espace. On voit que les revendications des Maghrébins, des Corses, des Africains… ne peuvent être prises en charge que dans un cadre renouvelé des rapports entre États de droit et sociétés civiles. En participant activement à la recherche de solutions, les musulmans de France et d’Europe auront la chance de traverser des étapes historiques pleines d’enseignements pour des orientations semblables en contextes islamiques.

 

– Vous proposez donc une autre forme d’intégration ?

            – Mon approche d’un pluralisme culturel affecte ainsi la conception de l’intégration à la manière de la IIIe République. Pour moi, l’intégration doit être pensée et construite dans le cadre d’une anthropologie politique, culturelle et religieuse qui reste elle-même à élaborer sous la pression grandissante des demandes « d’identité ». Il ne s’agira pas de céder à un relativisme généralisé des valeurs et des différences revendiquées dans chaque cas : une réévaluation critique de toutes les formulations identitaires sera aussi une tâche centrale permanente de l’anthropologie évoquée ici. Le conservatisme, le dogmatisme, les rigidités doctrinales ne sont pas uniquement du côté des religieux, on peut trouver ces traits même dans certaines postures de la raison moderne. C’est en tout cas dans cet effort de la pensée, tendu vers l’identification de solutions universalisables, porteuses d’avenir pour l’émancipation de la condition humaine, c’est dans cette direction que je m’efforce d’inscrire les contributions de toute pensée liée à un contexte islamique. »

 

Propos recueillis par Mohammed et Akram Belkaïd

 

(1) Mohamed Arkoun est notamment l’auteur de L’Humanisme arabe aux IVe/Xe siècles (Vrin, 1982), Essais sur la pensée islamique, Pour une critique de la raison islamique (Maisonneuve-Larose, 1984), Ouverture sur l’islam (J. Grancher, 1992).

vendredi 9 mai 2025

Gaza : Quand Tartuffe s’indigne

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Par Akram Belkaïd
Soudain, la conscience assoupie donne quelques signes de vie. Celles et ceux qui empêchaient – qui empêchent encore – les défenseurs du peuple palestinien de s’exprimer ont désormais des remords ou, simplement, ils sentent bien que la situation est intenable et que cette sanglante affaire va trop loin. Bref, ce qui se déroule à Gaza les indigne, du moins officiellement. Oh, certes, ils n’iront pas jusqu’à utiliser des termes et des expressions comme « génocide » ou «nettoyage ethnique» mais devant l’avalanche d’images abominables, de témoignages indiscutables sur les crimes répétés et délibérés de l’armée israélienne, leur vient un sursaut d’âme. L’exemple le plus caricatural est celui de madame Delphine Horvilleur qui évoque la « 𝑓𝑎𝑖𝑙𝑙𝑖𝑡𝑒 𝑚𝑜𝑟𝑎𝑙𝑒 𝑑’𝐼𝑠𝑟𝑎𝑒̈𝑙 » (1). Mieux vaut tard que jamais nous dira-t-on, mais qui est dupe ?
Nombre de journaux français ont écrit qu’Horvilleur sortait « de son silence ». Mais elle ne s’est jamais tue ! Bien au contraire, comme nombre de personnalités médiatiques qui prétendent décerner seuls les brevets d’humanisme (Joann Sfar, Anne Sinclair) elle a jusque-là contribué par ses sorties régulières à diaboliser les voix qui, dès octobre 2023, ont mis en garde contre le risque évident de génocide à Gaza (et cela tout en condamnant les atrocités commises par le Hamas le 7 octobre). Demandez à Blanche Gardin ou à Aymeric Caron ce qu’ils en pensent.
Les intentions du gouvernement israélien étaient pourtant claires dès le 8 octobre 2023 mais ce tir de barrage a permis au premier ministre Benjamin Netanyahou de gagner toujours plus de temps pour poursuivre sa basse besogne. À la moindre critique, à la moindre mise en cause de Tel Aviv, l’accusation infamante d’antisémitisme était brandie - elle continue à l’être -, pour empêcher que des sanctions concrètes ne soient prises à l’encontre d’Israël ou, encore, pour empêcher que l’opinion publique française ne prenne la mesure de l’immense drame humanitaire qui se déroule à Gaza et qu’elle fasse pression sur ses élus. Souvenons-nous ainsi du « soutien inconditionnel » à Israël revendiqué par la présidente de l’Assemblée nationale française Yaël Braun-Pivet. L’intéressée a regretté l’usage de ces deux mots mais bien des mois après qu’ils furent prononcés. De longs mois où l’armée israélienne a eu le temps. Le temps de détruire, de saccager, de tuer des foules de civils, de larguer sur Gaza plus de bombes que ne le fit l’aviation alliée sur l’Allemagne durant la seconde guerre mondiale. Le temps de tout raser.
Parmi les partisans de cet État – car il s’agit bien d’un État qui existe contrairement à celui de Palestine qui ne verra peut-être jamais le jour –, je ne doute pas que la majorité d’entre eux soient vraiment secoués, humainement écœurés, par ce qui se passe à Gaza (je mets de côtés les racistes anti-arabes et autres fanatiques islamophobes qui, pauvre d’eux, jubilent quotidiennement). Mais où sont les condamnations fermes ? Où sont les demandes de sanctions ? Où sont les protestations après que Paris a autorisé Netanyahou à emprunter l’espace aérien français alors qu’il fait l’objet d’un mandat d’arrêt international ? Bref, où sont les ruptures qu’exige une telle situation macabre ? Cela me rappelle cette phrase attribuée à Chadli Bendjedid, alors président de l’Algérie : « 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑠𝑜𝑚𝑚𝑒𝑠 𝑎𝑣𝑒𝑐 𝑙𝑎 𝑃𝑎𝑙𝑒𝑠𝑡𝑖𝑛𝑒 𝑞𝑢’𝑒𝑙𝑙𝑒 𝑠𝑜𝑖𝑡 𝑗𝑢𝑠𝑡𝑒 𝑜𝑢 𝑖𝑛𝑗𝑢𝑠𝑡𝑒 ». Cela avait alors alimenté nombre de discussions, plusieurs membres de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) n’ayant pas vraiment apprécié la possibilité d’un comportement « injuste » de la part de leur mouvement. Aujourd’hui, le slogan est passé de l’autre côté de la ligne de front. Soudaine prise de conscience ou pas, indignation sincère ou pas, peine profonde ou de surface, cela reste 𝑖𝑛 𝑓𝑖𝑛𝑒
« avec Israël quoi qu’il fasse ».
En réalité, et c’est tout le problème de la nature humaine, le dégoût face à l’abjection semble cohabiter avec le soulagement de voir qu’un « problème » majeur d’Israël est en passe d’être -enfin- réglé, fut-ce de la pire des manières. Interrogez un wasp américain à propos du génocide amérindien. Il adoptera une mine contrite, dira toute sa compassion puis il finira par lâcher que c’est ainsi, que l’histoire est violente, que le passé est le passé, que cela ne fera pas revenir Geronimo, que Kevin Costner a tout de même fait un film émouvant et la discussion passera alors à autre chose de plus convivial. Parlera-t-on ainsi des Gazaouis en 2048 ? Entendra-t-on ce genre de phrase « 𝑂𝑢𝑖, 𝑞𝑢𝑒 𝑣𝑜𝑢𝑙𝑒𝑧-𝑣𝑜𝑢𝑠, 𝑐’𝑒𝑠𝑡 𝑙’ℎ𝑖𝑠𝑡𝑜𝑖𝑟𝑒, 𝑚𝑎𝑖𝑠, 𝑠𝑎𝑣𝑒𝑧-𝑣𝑜𝑢𝑠 𝑞𝑢’𝑜𝑛 𝑡𝑟𝑜𝑢𝑣𝑒 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑏𝑜𝑛𝑛𝑒 maqlouba 𝑎̀ 𝑇𝑒𝑙 𝐴𝑣𝑖𝑣 ? »
L’expulsion annoncée d’une partie – voire de la totalité car tout est possible – des Palestiniens – nous savons tous que la prochaine étape sera la Cisjordanie, ville après ville - offrira de nouvelles terres aux colons israéliens et modifiera l’équation démographique dans l’aire géographique correspondant à la Palestine mandataire. Que des civils, dont des enfants meurent chaque jour pour cette raison, ne change rien à l’affaire pour celles et ceux qui ont ce « résultat » en tête même si cela serre – un peu – leur gorge. Gaza sera peut-être un fantôme qui hantera les bonnes consciences mais elle ne représentera plus cette menace sourde intériorisée par tant d’Israéliens. 𝑆𝑖 𝑐’𝑒𝑠𝑡 𝑙𝑒 𝑝𝑟𝑖𝑥, 𝑎𝑝𝑟𝑒̀𝑠 𝑡𝑜𝑢𝑡…
Leurs critiques, au demeurant très mesurées, permet à ces néo-bonnes consciences de continuer d’occuper le terrain médiatique, de revendiquer une sorte de monopole du cœur et de la raison tout en veillant au grain en s’opposant à ce que des sanctions soient prises par les pays occidentaux – comme, par exemple, l’arrêt des livraisons d’armes. En réalité, leurs larmes, qu’elles soient sincères ou de sauriens, ne gênent en rien Israël qui, jour après jour, continue d’avoir le temps d’agir.
(1) « Gaza/Israël : Aimer (vraiment) son prochain, ne plus se taire », 8 mai 2025, tenoua.org
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