Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mercredi 10 juin 2026

La Coupe du monde de Trump ? Non merci !

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Mercredi 10 juin 2026

Je ne regarderai pas la Coupe du monde de football qui débute ce jeudi aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Contrairement à 2018 et 2022, il n’y aura pas d’écriture de chroniques, de commentaires à chaud sur les réseaux sociaux, pas de vignettes à collectionner, pas de talk-show à subir. La presse (écrite) m’informera, ce sera déjà assez. Le côté positif, c’est que je n’aurai pas à me lever à l’aube pour suivre certaines rencontres qui, de toutes les façons, seront vite oubliées. Cela va être une expérience étrange mais c’est une question de principe et d’éthique. Commençons par dire que je n’ai pas de griefs contre deux des trois co-organisateurs. Ils n’ont rien à voir avec cette décision de boycotter une compétition que je suis pourtant depuis 1974 (je n’ai que quelques vagues souvenirs de celle de 1970, ne l’ayant découverte quelques années plus tard grâce au documentaire Les Géants du Brésil). Les raisons de cette défection sont multiples mais la principale est qu’il y a un génocide qui se poursuit à Gaza. Des nettoyages ethniques et des transferts forcés de population se déroulent en Cisjordanie et dans le sud du Liban. Et l’Iran continue de subir une guerre infondée et criminelle. Si Israël peut mettre le Proche-Orient à feu et à sang, c’est parce que l’Amérique de Donald Trump le veut bien. Nous ne vivons pas une période comme les autres. C’est un moment marqué par le sang, la fureur et l’injustice. Des peuples sont en danger de mort. Face à cela, les moyens pacifiques d’agir et de protester ne sont pas nombreux. Essayons donc au moins de ne pas être complices de cette gigantesque opération indécente de softpower. Il n’est pas question de contribuer, fut-ce de manière infinitésimale, au succès planétaire qu’espère le locataire de la Maison-Blanche. 

Car il ne faut pas s’y tromper. C’est d’abord et avant tout, « sa » Coupe du monde qui va se dérouler et ce sinistre personnage, qui fait bien pire que « Genocide Joe » Biden, rêve déjà à l’instant où il remettra le trophée en mondovision.

Qu’est-ce donc que c’est que cette Coupe du monde où certains supporters issus de pays du sud n’ont pas le droit de se déplacer pour soutenir leur équipe ? Qu’est-ce donc que c’est que cette compétition où d’autres supporters, toujours du Sud, doivent verser d’énormes cautions pour obtenir un visa (coucou les Algériens, kèche nif…) ? Qu’est-ce que ce « grand rendez-vous planétaire » où des équipes africaines sont fouillées dès leur arrivée sur le tarmac, où le meilleur arbitre africain, somalien de nationalité, est refoulé après avoir été traité comme un grand criminel. Quelle humiliation, quel mépris pour l’Afrique et le monde arabe ! Quel racisme. C’est cela la « fête mondiale du football » ? Non merci. 

Et ne parlons même pas du gigantisme effréné de la FIFA. Cette organisation bien particulière, qui brasse des milliards de dollars – et qui se déclare être une « association sans but lucratif » (on ne rigole pas) –, est en train de tuer le football. Trop de tout. Trop d’argent, trop de sponsors, trop de scandales et de magouilles extra-sportives, trop d’équipes qualifiées, trop de technologies et de statistiques : ce n’est pas un hasard si le ballon rond devient un jeu insipide et lassant. Jusque-là, l’indulgence et l’espoir d’un renouveau primaient. Par exemple, on vit depuis quarante ans dans l’attente que le Brésil redevienne ce qu’il fut. On se dit que les Pays-Bas vont bien nous resservir un beau néo-football total. Mais on sent bien que la machine est devenue folle et que l’argent règne. Le football se meurt et la Coupe du monde de Trump est une sinistre farce qui ne fera qu’aggraver les choses. 

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mercredi 26 janvier 2022

Allez les Lions !

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Pour mémoire, et avant le match Maroc-Égypte, voici le message écrit par une personnalité française à ses amis algériens après le match Algérie-Egypte du 18 novembre 2009 à Khartoum (Oum Dourman) :
« Je suis à Casablanca. Je suis tranquille en train de travailler. Une immense clameur surgit de la ville. Inquiet je téléphone à un ami. Il me dit l'Algérie vient de marquer un but. Je continue, tranquille. Une heure après les voitures hurlent dans toutes les avenues. Je téléphone à un ami. Il me dit « Nous avons gagné ». Je lui dis «qui ?». Il me dit « ben, l'Algérie ! » »
Et cette personnalité de conclure : « Le Maghreb existe enfin, je l'ai vu et entendu ».
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jeudi 23 décembre 2021

[Plus de trois cent prisonniers d’opinion] La chronique du blédard : Nos joies amères

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Jeudi 23 décembre 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

One, two, three, on a gagné et la vie est belle… 

La formule consacrée affirme que le football est l’opium des peuples. On peut aussi reprendre l’expression romaine « panem et circences » (du pain et des jeux du cirque) en l’adaptant : « panem et pila ludum pedites »(du pain et du football) [NDC, que le distingué latiniste me pardonne cette traduction approximative]. Du football donc, il en a été beaucoup question ces derniers jours avec la victoire de l’équipe A’ de l’Algérie à la Coupe arabe des nations disputée au Qatar.

 

Les lecteurs réguliers de cette chronique savent que son auteur est un passionné de ballon rond, aussi aurais-je du mal à feindre l’indifférence. Une victoire et une ligne supplémentaire dans un palmarès, somme toute bien maigrichon si on le compare à celui de l’Égypte ou du Nigeria (*), sont toujours bonnes à prendre. Mais de là à se comporter comme si nous avions remporté la Coupe du monde, il y a un immense pas que beaucoup ont franchi. On me dira que les manifestations de joie qui ont suivi le but de Brahimi contre la Tunisie et la remise de la coupe aux Verts (de grâce, cessez de les appeler « Fennecs ») sont le signe d’une triste époque. De celles où les occasions d’être heureux ne sont pas très nombreuses pour ne pas dire inexistantes. Conclusion, tout est bon pour se défouler un peu. D’accord, mais dans ce genre de joie, il y a une forme d’indécence qui pose problème.

 

Le football est une passion algérienne. Je crois même que les jeunes générations sont encore plus mordues que leurs aînées, du moins en ce qui concerne les manifestations d’enthousiasme comme celles auxquelles nous avons assisté dans le centre-ville d’Alger au moment de la parade des joueurs dans leur bus à impériale. Les chants, les cris, l’éclat des fumigènes, les lumières des milliers de téléphones portables filmant la scène donnaient à cette froide nuit de décembre un goût de juillet. Certes, ce n’était pas l’impressionnant feu d’artifice tiré la veille à Doha mais cela en imposait.

 

Mais il était impossible de ne pas se faire la remarque suivante : il y a deux ans, nos journaux titraient « marée humaine pour exiger le changement en Algérie ». Aujourd'hui, cette marée humaine célèbre une équipe vaillante mais la régression est là. Il est d’ailleurs symbolique que les images télévisées de cette liesse aient été aussi lugubres, comme si un filtre rappelant à la réalité s’imposait coûte que coûte. Le wanetoutrismefootballistique aura donc remplacé le Hirak interdit. Pour rester optimiste, on dira que ceci n’empêchera pas cela. Que la passion autour du sport précède et cristallise les contestations politiques, que cela fut vrai en février 2019, le Hirak s’étant annoncé dans les stades et dans les virages des ultras. Mais tout de même… 

 

L’évidente récupération de la victoire par les autorités du pays est manifeste. On pourra faire le parallèle avec le passé et se demander si Houari Boumediene aurait accepté de poser (de poser, pas de recevoir) avec les joueurs ayant remporté la médaille d’or aux Jeux méditerranéens de 1975. Les temps sont ce qu’ils sont et les statures d’antan sont peut-être démodées… Oui, je sais, il ne faut pas être naïfs. Tous les pouvoirs politiques, où que l’on soit, en France comme en Chine ou aux États-Unis, n’hésitent pas à récupérer une victoire sportive. Mais il me paraît évident que certains en ont manifestement un besoin plus pressant que d’autres…

 

Il ne s’agit pas ici de dire qu’il faudrait se priver d’être heureux parce que son équipe nationale a remporté une compétition au grand dam de ressortissants du Golfe. C’est d’autant plus vrai que ces « cousins arabes » sont d’autant plus enclins à nous détester que nous ne nous gênons pas pour afficher notre soutien aux Palestiniens quand leurs dirigeants préfèrent désormais les boîtes de nuit de Tel Aviv. Mais gardons les pieds sur terre. Le football n’arrange en rien la situation du pays. Une fois les clameurs tues, il reste la réalité. Et, sans parler de la situation économique et sociale, cette réalité est sordide : plusieurs centaines de nos compatriotes sont injustement détenus ou poursuivis parce qu’ils n’ont fait qu’exprimer une opinion ou parce qu’ils militent pour une vraie Algérie nouvelle, plus démocratique et plus libre. 

 

Samedi et dimanche soirs, alors que me parvenaient les images d’euphorie, j’ai pensé à ces femmes et à ces hommes. Qu’ont-ils pensé en entendant les clameurs de la rue ? Ont-ils reçu des messages de solidarité leur affirmant qu’ils n’étaient pas seuls ? One-two-three ou pas, tant qu’ils ne seront pas libres, nos joies auront un goût d’inachevé. Un sale goût d’amertume et d’échec. Et la coupe la plus dorée ne doit pas nous faire oublier ces prisonniers qui n’ont pour seule faiblesse que le fait d’aimer leur pays.

 

(*) 7 Coupes d’Afrique des nations et une Coupe arabe pour l’Égypte, 1 médaille d’or aux Jeux olympiques et 3 Coupes d’Afrique des nations pour le Nigeria.

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mercredi 25 août 2021

La chronique du blédard : L’emprise des paris en ligne

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 24 juin 2021

Akram Belkaïd, Paris

C’était en 2018, le 28 mai, un match de préparation de l’équipe de France de football en vue de la Coupe du monde dont on connaît aujourd’hui le résultat. Époque bénie d’avant-pandémie, le stade de Saint-Denis était plein à craquer malgré la pluie battante et malgré la modestie de l’adversaire du jour : l’Irlande (deux buts à zéro pour les Bleus). Un match agréable mais perturbé par le comportement bruyant de mes voisins. Dans la tribune où je me trouvais, juste derrière-moi, occupant quasiment toute la travée, des jeunes d’origine maghrébine semblaient, en effet, plus intéressés par leur smartphone que par les cavalcades de Mbappé. 

Nous étions alors en plein ramadan et nombre d’entre-eux ne cessaient de se lamenter sur ce temps qui file lentement quand on attend avec impatience la tombée du jour. En fait, avec leurs propos haut-perchés, personne ou presque dans la tribune ne pouvait ignorer qu’ils jeûnaient. Mais ce qui m’intéressait, et agaçait, dans leur comportement, c’était leur consultation frénétique de leur écran le tout accompagné de propos plus ou moins ésotériques : cote, bonus, trixie, bankroll, BTTS, freebet, etc. Vous l’avez compris, ces gaillards pariaient sur des sites en lignes. Ils faisaient du « live betting », autrement dit, ils pariaient sur le match qui se déroulait devant leurs yeux s’ils avaient pris la peine de lever la tête.

A la mi-temps, j’ai échangé quelques mots avec l’un d’eux qui semblait furieux d’avoir perdu sa mise alors que l’un de ses comparses avait empoché un gain de quelques dizaines d’euros. Vous pariez en ligne ? ai-je demandé. Puis, ayant reçu une brève réponse positive, j’ai posé une autre question qui a jeté un froid : donc vous jeûnez mais vous pariez quand même ? Silence. Je n’ai pas insisté. Ils ont continué à jouer et à ne suivre le match que d’un quart d’œil, attendant le moment d’avaler la première datte.

Cette histoire pourrait illustrer à merveille la schizophrénie qui caractérise la religiosité ostentatoire d’une partie de la jeune française d’origine maghrébine. Elle peut aussi aider à démontrer que cette pratique de la religion n’est, le plus souvent, que l’expression d’une tradition culturelle et que la foi bruyamment proclamée s’accommode fort bien de certains interdits – pas tous – offerts par la vie moderne. A la fin du match, alors que je m’apprêtais à quitter la tribune, l’un des parieurs, briefé par son camarade qui n’avait su quoi me répondre, m’a interpellé pour se justifier. Selon lui, l’islam interdit certes les jeux de hasard mais le pari sportif étant la résultante d’un vrai travail de réflexion (analyse des équipes, évaluation des cotes, etc.), on ne pouvait blâmer les joueurs. J’imagine que c’est sur Internet que cet apprenti ouléma a puisé la fatwa qui lui convenait pour se trouver une excuse pour parier.

Mais si je vous raconte cette histoire, c’est surtout parce que les paris en ligne sont devenus omniprésents au sein de cette jeunesse populaire. Il y a quelques mois, le Bondy Blog a même tiré la sonnette d’alarme, mettant en garde contre les ravages que ces jeux provoquent dans les quartiers (1). Addiction, drames familiaux, endettement, recours à des actes délictueux pour financer les paris : voilà une situation qui ne cesse de s’aggraver depuis l’autorisation des paris en ligne en 2010. A l’époque, déjà, plusieurs voix s’étaient élevées pour demander qu’elle soit plus encadrée et qu’elle soit interdite de réclame. En vain…

Pour qui regarde l’Euro de football, il est ainsi impossible d’échapper aux clips publicitaires mettant en scène des jeunes empochant la mise et donc, pour reprendre une expression algérienne, « sortant du sous-développement ». L’argument de l’un de ces sites est d’ailleurs clair : pour aider la daronne (la maman), il faut parier. Ces sites sont omniprésents. Pour vanter leurs mérites, ils embauchent des personnalités connues, des journalistes sportifs, des comédiens et des « influenceurs », terme désignant les stars des réseaux sociaux qui attirent à eux des centaines de milliers pour ne pas dire des millions d’internautes, souvent jeunes.

Quelle que soit la latitude, l’emprise des jeux de hasard sur les classes populaires n’est pas une nouveauté. Mais pendant longtemps, jouer demandait un (petit) effort, ne serait-ce que le fait de se déplacer dans les endroits dédiés à cela. J’ai toujours été frappé par l’atmosphère sordide qui régnait dans les salles où des parieurs suivaient avec inquiétude telle ou telle course de chevaux tout en grattant des tickets censés leur faire gagner des fortunes. Aujourd’hui, nul besoin de bouger de chez soi. Internet, un smartphone et un compte en banque suffisent. Si on hésite, le site vous offre un ou plusieurs paris gratuits. Vous êtes lecteur de la presse sportive ou des magazines hebdomadaire ? Vous trouverez facilement un coupon vous encourageant à vous lancer avec deux ou trois « freebet », histoire de bien vous ferrer.

Dans un pays où des hommes et femmes politiques ne cessent de s’épancher sur les dangers du burkini, la question des paris en ligne et de leurs conséquences désastreuses devrait constituer une priorité. Mais l’argent sait toujours se faire respecter, même s’il est sale et qu’il fait le malheur des pauvres gens.


(1) « Dans les quartiers, les paris sportifs font des ravages », Latifa Oulkhouir, Bondy Blog, 24 février 2021. 


La chronique du blédard : La démocratie corinthiane et l’Algérie

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 17 juin 2021

Akram Belkaïd, Paris


Le peuple algérien est-il mûr pour la démocratie ? Côté pouvoir, et si l’on fait exception de la brève expérience réformatrice de la fin des années 1980, la réponse a toujours été négative. Dans l’ouvrage collectif « Les années Boum » (1) – auquel le présent chroniqueur a participé – Ahmed Bedjaoui, le grand spécialiste du cinéma algérien, rapporte les propos qu’a tenu le colonel-président Houari Boumediene à son ami, le réalisateur égyptien Lotfi El-Khouli qui lui reprochait alors – c’était en 1974 - le manque d’ouverture de son régime : « La démocratie ne s’octroie pas. Les gens doivent souffrir pour elle et accepter d’aller en prison comme toi, pour la mériter. Le jour où je verrai des élites algériennes accepter de payer le prix de la démocratie, nous en reparlerons. » 

Quelques années plus tard, lors de la célébration d’un mariage où était présent tout le bureau politique du FLN – alors parti unique – j’ai personnellement entendu le même discours, ou presque, tenu par l’un des illustres membres de ce cercle très fermé. Venu « discuter avec la jeunesse », il lança au bout de quelques minutes, agacé par les (très timides et très prudentes) récriminations sur l’état du pays et de sa société : « nous avons arraché l’indépendance par la force. Si vous voulez que les choses changent, il faudra nous chasser, il faudra faire la même chose que nous. »

Qu’elles soient doloriste ou radicale, ces visions perdurent. Et même s’il nous faut mériter cette démocratie, il reste qu’elle n’est pas, du moins officiellement, une fin en soi. Elle n’est pas un horizon souhaité comme le fut, par exemple, le développement au lendemain de l’indépendance. La mascarade électorale à laquelle nous venons d’assister a montré la prééminence du propos relativiste. Il faudrait donner du temps au temps, former les gens, mettre en place des institutions solides, éduquer… Et si l’on persiste à dire que rien ne changera sans véritable ouverture, on peut encore entendre que la démocratie, dans un pays comme l’Algérie, ne peut que mener à un chaos comparable à celui des années 1990.

Il manquera toujours quatre-vingt-dix centimes pour faire un dinar. Poser des préalables à la démocratie, c’est, en réalité, ne pas en vouloir ou soutenir, sans l’assumer, le régime qui n’en veut pas. On peut pérorer comme on veut, en appeler à toute la littérature en sciences politiques, s’il n’y a pas d’ouverture concrète, alors le reste est du festi. Car personne de censé ne peut croire que la démocratie est un achèvement. C’est un processus continu, négocié. Fragile, sans cesse remis en cause par les tendances autoritaristes de l’espèce humaine. La démocratie, est une quête, un cheminement et un combat permanent qui passe par des droits acquis. 

Surtout, la démocratie, ce n’est pas juste le fait d’organiser des élections – surtout quand il s’agit de ne pas accorder d’importance à la participation. C’est une expérience à vivre et à diffuser même quand elle est interdite. Plutôt que de contribuer à sauver la mise à un système qui ne veut rien entendre, il est préférable de contribuer à rendre « normale » l’idée de démocratie. D’en faire une référence en l’opposant à ce qu’est la réalité actuelle. Les droits élémentaires seraient ainsi vécus comme une norme tandis que leur non-respect serait vu pour ce qu’il est : une anormalité inacceptable.

Il y a quarante ans, au Brésil, alors sous dictature militaire, une poignée de footballeurs a initié un mouvement resté dans l’histoire. Joueurs du Sport Club Corinthians Paulista, plus connu sous le nom de Corinthians de São Paulo, des hommes comme Sócrates Brasileiro Sampaio de Souza Vieira de Oliveira (dit Sócrates), Wladimir Rodrigues dos Santos (dit Wladimir), Walter Casagrande Júnior et José Maria Rodrigues Alves (dit Zé Maria) ont bouleversé la gestion de leur club, démontrant par l’exemple comment on peut mettre en place des mécanismes démocratiques au sein d’une institution et comment cela peut rejaillir sur le reste de la société.

De 1981 à 1984, cette « démocratie corinthiane », fustigée par la FIFA, a fait en sorte que les joueurs prennent les principales décisions, qu’ils soient rémunérés de manière équitable, qu’ils décident des recrutements et de la tactique (ce qui déboucha sur un jeu offensif de légende). Ces joueurs ont ainsi démontré que la démocratie n’est pas une abstraction ou un privilège de pays occidentaux. Et quand le régime s’est engagé concrètement dans l’ouverture politique, les « Corinthians » ont soutenu la transition démocratique et appelé leurs concitoyens à aller voter avec cette célèbre banderole déployée par les joueurs avant un match : « Ganhar ou perder, mas sempre com democracia », soit « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ».

Je ne sais pas si les intéressés en parleront un jour mais une telle expérience a été envisagée en Algérie. Il s’agissait de faire en sorte qu’un grand club de football devienne une entreprise détenue par ses supporters et ses joueurs, son président étant élu par ces « socios » sur le principe d’un socio, une voix. Quoi de mieux pour éduquer une jeunesse dépolitisée et manquant de repères citoyens ? L’expérience, on devine pourquoi, n’a jamais pu se réaliser. Club de football, cercle de lecture, think tank, association caritative, la démocratie, ou sa préparation, relève toujours d’une démarche subversive – mais pacifique – que le système autoritariste combat toujours quand il finit par la détecter. C’est un jeu du chat et de la souris qui se terminera quand celui qui a le monopole de la force comprendra enfin que les choses doivent changer et que les gens ne devraient pas aller en prison pour obtenir leurs droits et libertés.


(1) Les années Boum, sous la direction de Mohamed Kacimi, Chihab Editions, Alger, 2016.


 

 


vendredi 18 septembre 2020

La chronique du blédard : Piteux Barça

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 août 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

Ce n’est pas la hchouma, c’est pire. Une tbahdilahistorique, de celles dont on parlera encore dans des décennies. En se faisant balayer par le Bayern de Munich par huit buts à deux ( !) lors du récent quart de finale de la Ligue des champions (on parle ici de foot), le FC Barcelone a réalisé l’une des pires performances de sa longue histoire. Quoi qu’il arrive dans l’avenir, y compris une renaissance digne de la « dream team » de 1992 ou de la « période fabuleuse » de 2006 à 2015 (quatre titres de champion d’Europe), il y aura toujours un mauvais plaisant pour rappeler cette déroute. Sur Internet, des petits malins annoncent déjà que le prochain sponsor du Barça serait le chocolat (à la menthe…) After Eight.

 

Beaucoup de gens ont glosé sur l’impressionnante maîtrise technique de l’équipe bavaroise. C’est une manière de voir les choses. Ce qui m’a le plus surpris dans ce match, revu pour comprendre, c’est l’état de liquéfaction dans lequel étaient les joueurs du Barça. Face à une équipe décidée à imposer son rythme, il aurait fallu répondre d’abord sur le plan physique, montrer sa capacité à défendre et récupérer haut et à ne pas se laisser faire. C’était et c’est la seule manière de battre le Bayern. Au lieu de cela, passée les premières minutes qui firent illusion, j’ai vu des joueurs marcher (et pas uniquement Messi) alors que l’adversaire était à l’offensive.

 

Comme indiqué à chaud après la fin du match, je pense que tout cela n’est guère surprenant. Le Barça en a pris huit, il aurait pu en encaisser quatre ou cinq de plus. C’est l’indication concrète d’une fin de cycle qui n’en finit pas de durer. En réalité, le Barça est en crise depuis le départ de Pep Guardiola. Le titre européen obtenu sous la houlette de Luis Enrique en 2015 a permis de prolonger les beaux jours mais l’orage grondait depuis 2012, date à partir de laquelle a commencé le ballet des entraîneurs (Tito Vilanova, Jordi Roura, Gerardo Martino, Luis Enrique, Ernesto Valverde et Quique Setién en attendant le prochain).

 

En 2011, après une année exceptionnelle, Guardiola voulait entamer un nouveau cycle. Celui qui avait osé confier les clés de l’équipe à Lionel Messi tout en mettant à l’écart des vedettes comme Samuel Eto’o ou Thierry Henry entendait injecter du sang neuf et obtenir le départ de certains cadors ou, du moins, les mettre en concurrence avec des joueurs plus jeunes. S’il n’était pas question de toucher au trio Messi – Xavi – Iniesta, le reste de l’équipe était promis à des bouleversements. Guardiola n’a pas obtenu ce qu’il souhaitait de la part de ses dirigeants, ce qui a acté son départ.

 

Par la suite, la situation s’est figée. Le cas de Gérard Piqué en est la parfaite illustration. Quand on gagne tout, y compris avec l’équipe nationale espagnole, on a tendance à n’avoir plus faim et à se reposer sur ses lauriers. Et cela s’aggrave quand on mène une carrière parallèle d’homme d’affaires et de membre de la jet-set abonné aux échos de la presse people. Au final, tout se paye. Contre le Bayern, les images isolées de Piqué face aux attaquants adverses étaient sans appel. On dira que le reste de la défense, Nélson Semedo et Clément Lenglet notamment, n’a guère fait mieux. Mais le naufrage de Piqué restera l’un des symboles de cette soirée cauchemardesque.

 

L’idée que le temps n’est qu’une suite infinie de cycles concerne aussi le football. Il est intéressant d’analyser comment une grande équipe évolue. L’un des facteurs fondamentaux est bien sûr l’âge des joueurs. Le Messi d’aujourd’hui est clairement sur le déclin même s’il est encore capable de fulgurances comme lors des huitièmes de finale. Mais il n’y a pas que cela. Une grande équipe est aussi une alchimie mystérieuse appelée à ne jamais trop durer. Au bout d’un moment, malgré l’harmonie apparente, quelque chose, quelque part commence à se dérégler. Pour qui se souvient de la saison 2010-2011, il y a, par exemple, le souvenir de flottements répétés dans la défense du Barça et d’incohérences dans le positionnement du milieu de terrain. Mais la victoire était encore là et l’on pensait qu’il fallait faire avec ces faiblesses récurrentes. Autrement dit, c’est dans le succès d’une équipe que l’on peut distinguer, certes a posteriori, ce qui provoquera ses revers futurs.

 

On dit que les grandes équipes ne meurent jamais. Je n’en suis pas si sûr. Aujourd’hui, grande équipe rime comme jamais avec argent. Sans argent, pas de survie. Pas de parcours surprise. L’exemple de clubs anglais qui, jadis, semaient la terreur sur les terrains européens, le montre (Nottingham Forrest, par exemple, dont personne n’entend plus parler). Avec l’argent, le business interlope autour des transferts (zone grise du football où la présence de mafieux n’est évoquée que du bout des lèvres par la presse sportive), l’idée de construire une équipe sur le long terme n’est plus à l’ordre du jour. Le football est devenu une discipline à flux humains permanents. Le concept même d’esprit d’équipe ou d’identité d’équipe ne veut plus rien dire. Si l’on en revient au Barça, il n’est pas anodin de voir que ses jeunes titulaires ne sortent plus de son centre de formation. Il n’y a plus ou presque plus de transmission. Dans les années qui viennent, il y aura de nouveau un FC Barcelone conquérant – sauf à ce que la traversée du désert des années 1970 et 1980 se renouvelle – mais il n’aura guère à voir avec la flamboyance que nous avons connue.

mardi 2 octobre 2018

La chronique du blédard : Le football, s’autodétruit

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 septembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

Ils sont nombreux les amateurs de football et de Champions League à s’être retrouvés floués cette semaine. Pas de match pour eux faute d’abonnement adéquat et de bonne connaissance des offres disponibles sur le net. Mardi soir, mon compteur de recherche m’indiquait une bonne centaine d’articles sur où et comment regarder la rencontre (pour les seuls téléspectateurs habitant en France). Un vrai maquis ! Et un vrai scandale. Il fut un temps où le football était la propriété de deux chaînes rivales. D’un côté, Canalplus (payante) et, de l’autre, TF1 (gratuite). Et puis est arrivé le Qatar avec sa chaîne Bein (filiale d’Al-Jazeera). Pour qui voulait ne rien rater de la Coupe du monde, des compétions européennes ou même de la Coupe d’Afrique des Nations, il fallait donc payer un autre abonnement. Et désormais, il y a RMC sport ou SFR, je ne sais plus, ce qui signifie qu’il faut encore débourser plus de pèze. Quand on aime, on ne compte pas…

Reprenons la formule : Il fut un temps… Il fut un temps, donc, où le football était rare mais gratuit. Les grandes compétitions étaient pour tout le monde. Certes, la plupart des matchs échappaient au radar. On en entendait parler, on lisait les articles de L’Équipe, on se faisait peu à peu une idée sans voir les joueurs chaque semaine. L’imagination faisait le reste. Et puis, petit à petit, les chaînes à péage ont fait leur apparition. Les droits de télévision ont commencé à augmenter et, avec eux, la concurrence féroce entre distributeurs bien décidés à rafler tous les contrats de diffusion. Le football, aujourd’hui, est omniprésent, sur les écrans. En se débrouillant bien, on peut suivre tous les championnats européens ou presque y compris le belge (il faut vraiment n’avoir rien d’autre à faire…).

J’ai évoqué un scandale, voici de quoi il s’agit : sachant que les droits sont mis aux enchères, comment peut-on accepter que celui qui rafle la mise puisse ensuite revendre ou partager ces mêmes droits ? C’est la meilleure manière d’inciter à la surenchère puisque celui qui décroche la timbale en poussant au maximum son offre peut ensuite faire ses affaires avec la concurrence. C’est ce qui s’est passé cette année pour les droits concernant la retransmission des compétitions européennes. Et ne parlons même pas de la notion de gratuité due aux téléspectateurs. Cette dernière est désormais assimilée à un archaïsme qui ne mérite même plus qu’on le défende. Déjà, se profile la Coupe du monde 2022 (au Qatar, oui, n’en déplaise aux Saoudiens…) et le fait qu’il faudra vraisemblablement payer pour suivre la majorité des rencontres (sauf à disposer d’un décodeur pirate dont la diffusion explose au nord de la Méditerranée).

Soyons certains que tout ceci aura des conséquences à moyen terme. Trop de foot payant tuera le foot. Déjà, le fait même qu’il y ait une inflation croissante de compétitions et de rencontres incite au pessimisme. Indigestion garantie. Trop de matchs, trop de joueurs qui vont et viennent d’un club à l’autre. Trop d’images, de résumés, d’émissions de bla-bla avec d’anciens joueurs bourrins reconvertis en consultants exigeants. Cela commence déjà à être indigeste. Et les combinaisons financières, les changements de diffuseurs d’une année à l’autre, tout cela va générer la colère ou la lassitude des spectateurs, à commencer par ceux qui n’ont pas vraiment la passion (ou les moyens) et ceux qui vont renouer avec l’agréable habitude de suivre le football de loin en loin, grâce à la presse écrite, aux résumés diffusés sur internet et, surtout, à la radio.

Il y a quelque chose de magique à suivre ce sport à la radio. Bien sûr, il faut que le reporter soit bon, que sa voix accroche l’attention. Certains ont un vrai talent. Ils nous permettent de « voir » le match, de le vivre comme si l’on était à quelques mètres de la pelouse. Mardi soir, pour suivre le départ en force du Barça, la radio m’a fait revenir plusieurs années en arrière comme à l’époque des multiplex de la radio Chaine III ou de France Inter. A l’époque, le foot, c’était aussi un timbre, une excitation, des jingles et le bruit de fond du public. Tout cela est peut-être voué à disparaître car nombre de clubs et de distributeurs cherchent désormais à faire payer des droits de diffusion aux radios. Ces dernières résistent en clamant leur mission d’information. La bataille est loin d’être terminée. Cela paraissait inconcevable il y a quelques années mais cela se rapproche petit à petit. Le capitalisme et la loi du profit frappent partout et en permanence…

L’inflation autour des droits de retransmission a aussi des conséquences sur les horaires de diffusion. Des télévisions asiatiques déboursent des sommes de plus en plus importantes pour diffuser les matchs des championnats anglais ou espagnol mais exigent des horaires adaptés. Résultat, un « classico » Barça – Real de Madrid se jouera de plus en plus souvent à midi. Mais il n’y a pas que ça. Un fait majeur résume bien la situation. En Angleterre, le championnat n’a plus besoin de spectateurs dans les stades pour être rentable. Les clubs sont riches et l’argent qui rentre grâce aux droits leur est amplement suffisant sans compter la vente et l’achat – termes propres à des bestiaux – de jeunes joueurs ou de stars. Résultat, ces clubs n’ont que faire des exigences des supporters et ont tendance à transformer leurs stades en immenses centres commerciaux pour touristes. La réalité est là : le football est en train de s’autodétruire.
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mardi 3 juillet 2018

Au fil du mondial (19) : L’ennui, l’éclair et la fin d’une malediction

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Le football, c’est (trop) souvent l’ennui. La leguia pour reprendre un terme algérien. On s’ennuie pendant quatre-vingt-cinq minutes. On baille. Le ballon va, vient, s’élève, revient, sort. Les passes sont ratées, aucun tir ou presque n’est cadré. Le jeu est haché, les coups, mauvais ou francs, se multiplient. Les gardiens de but s’ennuient. Les filets passent une soirée tranquille et « les défenses sont bien en place », pour reprendre l’expression des joueurs de Ligue 1 française qui tentent de trouver quelque raison à leur jeu pauvre. Tant pis pour le spectateur à qui il ne reste plus qu’à faire la ola pour passer le temps. Au passage, relevons que cette dernière devrait être au football ce que sont les merguez au couscous : une hérésie. Mais, grande faim ou jeu mièvre, c’est selon, il est tout de même des circonstances atténuantes que l’on saura prendre en compte.

Ce qui précède a été illustré aujourd’hui par la rencontre entre la Colombie et l’Angleterre. Quel ennui… Mais quel ennui… Et puis… Et puis, alors que la fin de partie approche, il y a l’action à part. Soudain, l’éclair, le coup de génie. Un tir de loin (génial Uribe). Cadré. Le second depuis le début du match. La Colombie obtient un corner. Pour elle, le premier de la partie. Tir direct. Pas de combinaison « à la rémoise » qui permet de limiter les risques en cas de perte de balle. Tir donc, et but de la tête. Contre des Anglais, il faut arriver à le faire... L’égalisation. L’exploit venu de nulle part. « Trente minutes de calvaire supplémentaire » me dit une mauvaise langue dont le jetlag a été aggravé par le spectacle insipide.

Pendant les prolongations, on a compris qu’on allait avoir l’occasion de compléter la chronique consacrée aux penalties, pardon aux tirs aux buts. Cette dernière était trop longue, le présent chroniqueur avait sommeil, et il n’a donc pas abordé un aspect irrationnel du football. En effet, concernant les tirs aux buts, il existait une malédiction anglaise puisque cette équipe avait perdu la presque totalité des séances auxquelles elle a été confrontée depuis la fin des années 1980. Signe indien ? Peut-être. Selon des chercheurs qui se sont penchés sur la question, l’explication relevait surtout de la psychologie. Ainsi, chaque échec alimentait le suivant et confortait les joueurs anglais qu’ils étaient les plus mauvais dans cet exercice.

Des psychologues ont donc été appelés à la rescousse. Des consultants en motivation ont été mobilisés, des entrainements spécifiques ont été imaginés avec des sonos restituant l’ambiance de stades hostiles. Objectif, gommer la certitude que l’équipe nationale perdra toujours aux penalties. Avec l’élimination d’une bien décevante Colombie, la mission a donc été réussie. L’Angleterre a vaincu le signe indien. Parions qu’on parlera certainement longtemps du programme psychologique qui leur a permis d’en finir avec la malédiction des tirs aux buts.
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samedi 23 juin 2018

La chronique du blédard : Football, génie et altruisme

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 juin 2018
Akram Belkaïd, Paris

Tout le monde ne cesse de le dire et de le répéter : le football est un sport collectif qui met en valeur les vertus de solidarité, d’abnégation et même d’intelligence collective chez les membres d’une même équipe. Mais, dans le même temps, tout le monde sait aussi qu’une équipe sans joueur exceptionnel aura toujours un atout en moins par rapport à ses adversaires. Certes, cela peut s’avérer être pénalisant quand la vedette n’est pas en forme ou absente. L’Egypte n’est pas une grande équipe de football et cela apparaît très vite quand sa star Mohamed Salah n’est pas sur le terrain. De même, l’Argentine sans Lionel Messi n’est guère dangereuse pour ses adversaires (les mauvaises langues relèveront qu’elle ne l’a guère été « avec lui » depuis le début du mondial russe…). Mais toute équipe rêverait d’avoir un Mo Salah ou un Léo Messi avec elle.

Nous avons donc affaire à un sport collectif où, néanmoins, certains joueurs ont des statuts à part du fait même de leur talent. Et si l’on va au-delà du discours convenu du « chacun doit remplir sa tâche » ou bien encore du « nous formons un ensemble soudé », analyser la manière dont sont considérés ces joueurs d’exception est particulièrement intéressant. Cela doit d’ailleurs interpeller celles et ceux qui, dans leur travail, ont à « gérer des équipes », expression consacrée pour dire qu’ils sont chefs – petits ou grands – et qu’ils ont des subordonnés sous leur coupe.

Il y a quelques jours, Jorge Valdano, joueur argentin champion du monde en 1986 et reconverti dans l’analyse des rencontres et dans le conseil pour managers – ce qui lui vaut notamment le surnom de « philosophe du football » - a accordé un entretien au quotidien sportif L’Equipe (*). L’occasion pour lui d’aborder la question du leadership et du statut des grands joueurs. Première chose, il faut, selon lui, se garder d’oublier qu’un seul joueur ne peut remporter un match à lui tout seul. Extrait : « Si on cite l’Argentine parmi les favoris, c’est parce qu’elle a Messi. Ce qu’on ne peut pas faire, c’est lui demander ce qu’on demande à une équipe entière. C’est une injustice et même une aberration typique de notre époque où on s’obstine à individualiser la réussite et l’échec. »

Les médias ont leur part de responsabilité dans cette individualisation de la responsabilité. Mais ils ne sont pas les seuls. Les sponsors jouent aussi un rôle néfaste en mettant en avant de manière systématique les joueurs les plus connus. Cette omniprésence a ses conséquences : quand le succès est là, c’est la vedette qui est encensée. Quand la défaite survient, le joueur tête d’affiche est directement visé. Je n’aime guère le système de notes que certains journaux attribuent aux joueurs (à l’arbitre et à l’entraîneur aussi) après un match. C’est parfois violent (on imagine ce qui passe par la tête d’un joueur qui a obtenu un deux ou un trois sur dix), c’est souvent subjectif mais cela a le mérite de mettre en lumière les bonnes performances de joueurs dont on ne parle pas assez.

Tout en gardant à l’esprit la notion de juste répartition des responsabilités, Valdano a tout de même un avis tranché concernant la place que doit occuper un joueur vedette au sein d’un collectif. Deuxième extrait de l’entretien : « le joueur de génie doit avoir un statut à part. Ensuite, personne ne doit se planquer dans son ombre. Le génie est exceptionnel et il mérite de vivre une vie différente. Les autres font partie des simples mortels. À eux de veiller à l’équilibre de l’équipe, d’être disciplinés. » Et de citer le cas de l’entraîneur Cesar Luis Menotti (vainqueur du titre mondial en 1978) qui, lors d’une causerie avec ses joueurs demanda d’abord à Diego Maradona de sortir de la pièce avant de demander au reste de l’équipe : « À votre avis, combien de ballons devez-vous donner à Diego au cours d’un match ? Ne me répondez pas. La réponse est : tous les ballons. »

C’est donc à l’entraîneur de faire passer la pilule aux autres joueurs. Certains d’entre eux accepteront sans aucun problème le statut à part du « génie » que Valdano compare à une « arme de destruction. » Mais d’autres y retrouveront à redire, estimant que leur talent n’est pas suffisamment reconnu ou que celui de la vedette est surévalué. L’époque actuelle est celle des égos surdimensionnés, de « ma pomme d’abord ». Beaucoup d’équipes souffrent de cette situation où la concurrence entre personnalités débouche sur des désastres sur le terrain.

Bien entendu, tout dépend aussi du « génie ». Comparons, à ce sujet, ce qui ne devrait pas l’être, du moins pas encore. Le brésilien Pelé reste le plus grand joueur de tous les temps. Neymar, son compatriote, est un talent très prometteur. Le premier a su se mettre au service de son équipe et quand il tirait trop la couverture à lui avec ses comportements de diva, certains de ses coéquipiers (Carlos Alberto, Rivelino, Jerson,…), qui ne lui déniaient pas sa primauté, savaient tout de même le rappeler à l’ordre. Le second, lui, semble échapper à tout contrôle. Trop égoïste, trop individualiste, incapable de bonifier le jeu de ses partenaires (qu'il lui arrive d'insulter comme lors du match contre le Costa Rica), il est à craindre que ses performances n’aillent guère très loin. On peut aussi citer le cas de Zlatan Ibrahimovic. S’il n’avait pas autant écrasé de son égo ses coéquipiers, allant même jusqu’à les martyriser, il est probable que la Suède aurait enregistré de meilleurs résultats au cours de la dernière décennie. En football, comme ailleurs, le bon « génie » est celui qui possède une dose suffisante d’intelligence pratique et, surtout, d’altruisme.

(*) « Pour les grandes équipes, gagner ne suffit pas », 15 juin 2018
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