Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
Affichage des articles dont le libellé est Bachar al-Assad. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bachar al-Assad. Afficher tous les articles

vendredi 20 avril 2018

La chronique du blédard : Syrie, non au campisme

_

-->
Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 avril 2018
Akram Belkaïd, Paris

Commençons par rappeler une définition que nombre d’amis de l’avant-garde socialiste, ou de ce qu’il en reste, ont peut-être fini par oublier. Il s’agit du campisme ou, pour résumer le propos, la nécessité de s’aligner sur un camp ou l’autre même si les deux belligérants sont impérialistes. On peut livrer une définition un peu plus détaillée en disant que lorsque deux « mauvais » camps se battent, le campisme dicte alors de prendre parti pour le moins mauvais (le moins impérialiste, le moins monstrueux, etc.) des deux. La question est donc simple : a-t-on le droit de refuser le campisme et donc, de ne pas choisir ?

Cela vaut bien sûr pour la Syrie. L’auteur de cette chronique n’a jamais caché sa détestation du régime de Bachar al-Assad. Cette dernière ne remonte pas à 2011 et à la terrible répression contre ce qui fut, au départ – et on ne le rappellera jamais assez – une révolte populaire et pacifique contre un pouvoir dictatorial des plus brutaux. Si Assad est ce qu’il est aujourd’hui, c’est parce qu’il fut cajolé et courtisé durant plus d’une décennie.
Quand on voit certaines personnalités s’agiter aujourd’hui contre le dictateur de Damas alors qu’elles vécurent tranquillement (et dans une certaine opulence) dans la capitale syrienne dans les années 2000, il y a de quoi être dubitatif mais cela est une autre affaire.

Assad mérite d’être traîné devant un tribunal et jugé pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Son cas, et celui de la clique qui l’entoure, est patiemment instruit par des gens qui se tiennent loin des médias et du cirque habituel des postures et des indignations sélectives. En attendant, la Syrie et le sort du peuple syrien sont une peine profonde à vivre. Ce qui s’y passe depuis des années défie l’entendement. C’est un sentiment terrible d’impuissance et de colère. D’attente d’une vengeance ou d’un acte immanents : « Ne te hâte donc pas contre eux : Nous tenons un compte précis de tous leurs actes »… Un jour, viendra.

Je sais qu’il ne sert à rien d’essayer de convaincre les bacharophiles. La servitude volontaire, qu’elle soit physique ou intellectuelle, et la fascination pour l’ordre musclé incarné par nos dictateurs, ne sont pas une nouveauté. Chacun juge comme il l’entend et libre à chacun de se complaire dans cette espèce de sous-développement intellectuel. Pour beaucoup, Assad est le détenteur de cette « victoire » tant espérée, tant attendue, contre l’Occident, son allié israélien et ses vassaux arabes. Lui, le fils du massacreur de Tell Zaâtar, lui qui a causé tant de peines et de maux aux Libanais, serait la force « anti-impérialiste » se dressant contre les forces du mal. Dans un monde arabe où nous n’avons jamais cessé de prendre pâtées sur fessées depuis 1967 (exception faite de la victoire du Hezbollah en 2006), Assad est l’expression de toutes les frustrations et de tous les fantasmes de revanche.

Mais nous voilà enjoints de prendre parti. Pour ou contre les bombardements occidentaux qui ont visé la Syrie ? Le commandement est clair : si on n’applaudit pas, alors on est forcément pour Assad. Alors, disons les choses clairement : ces bombardements anglo-américano-français sont à la fois : illégaux (selon le droit international) et illégitimes. On n’insistera jamais assez sur le premier point. Dans le monde actuel, le respect du droit international devrait rester une balise. La chose à laquelle on peut se raccrocher quand tout se délite. Que trois des membres du Conseil de sécurité des Nations Unies prennent des libertés avec ce droit est une chose catastrophique. Mais, là aussi, ce n’est guère nouveau…

Ces bombardements étaient aussi illégitimes. Etre légitime, c’est être, d’une certaine façon, inattaquable en matière d’actions ou de positions passées. Brandir la morale et la justice pour frapper Assad, quand, dans le même temps, on détourne les yeux de ce qui se passe au Yémen, à Gaza ou même au Myanmar, c’est pratiquer le deux poids deux mesures. On vend des armes à l’Arabie saoudite (qui détruit actuellement le Yémen), on laisse Israël tirer à vue sur des manifestants désarmés (sans parler de l’usage de bombes au phosphore durant les dernières guerres), on n’agit guère pour sauver les Rohingyas mais on se drape soudain dans les oripeaux de la morale quand il s’agit d’agir en Syrie. C’est pour cela que la France, comme les Etats Unis et la Grande-Bretagne sont disqualifiées et qu’elles ne peuvent prétendre incarner la justice en ce monde.

On nous parle aussi de « ligne rouge ». En clair, Assad peut tuer des centaines de personnes avec de l’armement conventionnel mais s’il utilise des armes chimiques, alors, il est (mollement) attaqué. Tout cela ressemble à une mise en scène bien huilée où chacun joue un rôle précis et où les seules victimes sont le peuple syrien et la vérité. Croit-on vraiment que ces bombardements vont changer le cours des choses ? Bien au contraire, cela ne fait que renforcer Assad et lui assurer que ses protecteurs russes et iraniens continueront de lui sauver la mise. C’est en 2012 qu’il aurait fallu être ferme à son égard. C’est en 2012, bien avant les attaques chimiques de l’été 2013, qu’une solution aurait pu être trouvée, si Washington et Moscou avaient bien voulu s’entendre et empêcher les monarchies du Golfe d’embraser ce pays pour les besoins de circonscrire l’élan des printemps arabes. Mais avec des si… Quoiqu’il en soit, les Syriens finiront par être débarrassés de ce boucher. Nous prendrons alors conscience de la dette imprescriptible que nous avons à leur égard.
_


jeudi 15 décembre 2016

La chronique du blédard : Poutinolâtres et Bacharogroupies

_
-->
Le Quotidien d’Oran, jeudi 15 décembre 2016

Akram Belkaïd, Paris

Il est des analogies de discours qui méritent d’être relevées. Alors que les bombes à fragmentation de fabrication russe continuaient de se déverser sur Alep-est, les poutinolâtres et autres bacharogroupies avançaient des arguments en tous points comparables à ce que la propagande pro-israélienne diffusait durant les bombardements de Gaza en 2009 et en 2014. Le sort des victimes civiles, autrement dit la question essentielle dans ce genre de situation (ou, du moins, celle qui devrait primer et être au-dessus de toute considération partisane) ? La réponse habituelle est que leur drame est à imputer aux combattants, tous désignés par le terme désormais passe-partout de « djihadistes », qui les prennent en otage, qui se cachent parmi elles ou qui les utilisent comme boucliers humains.

Si l’on évoque la question des hôpitaux détruits ou les ambulances ciblées, on a ce genre de réplique : c’est encore la faute des combattants – les « djihadistes » - qui se réfugient dans les premiers (en les transformant en centre opérationnel) ou qui utilisent les secondes sans aucun scrupule. Parlons alors de la population qui souffre des bombardements, qui n’en peut plus des privations et l’on s’entend dire que si elle n’est pas complice c’est donc qu’elle est prise en otage et qu’elle fuirait si elle le pouvait pour se réfugier dans la joie et la bonne humeur auprès de ceux qui veulent la libérer… en la bombardant. Enfin, et comme c’est systématiquement le cas quand on s’indigne du sort des Palestiniens devant des partisans d’Israël, parler d’Alep-est en particulier et de la Syrie en général, c’est s’entendre dire « et le reste ? Pourquoi ne parlez-vous pas du Yémen ou de ce qui se passe à Mossoul ? » Ainsi, avant d’aborder le sujet de la Syrie (ou de la Palestine), il faudrait un liminaire aussi long que les Prolégomènes d’Ibn Khaldoun où seraient citées les situations au Tibet, au Timor, en Birmanie, au Burundi, en RD Congo sans oublier le sort funeste des Premières nations d’Amérique.

Il est évident que la situation en Syrie et à Alep génère en Algérie comme en France des confrontations musclées tant les positions sont irréconciliables. Prendre position contre Assad et son régime, c’est être automatiquement accusé de faire le jeu des intégristes, d’être à la solde du Qatar, de l’Arabie Saoudite, des Etats Unis, de l’Otan et d’Israël. Affirmer, encore et encore, que la contestation syrienne était au départ pacifique – et cela parce qu’on l’a vu sur le terrain quand tant d’autres ne savaient même pas à l’époque où se trouvent Alep, Palmyre ou Homs – c’est se faire qualifier d’agent de propagande pour cette « main invisible » qu’aiment tant dénoncer les complotistes en tous genres. Enfin, estimer que Vladimir Vladimirovitch Poutine est tout sauf un dirigeant progressiste porteur d’une nouvelle espérance pour tous les damnés de la terre, c’est se faire excommunier par les camarades d’hier qui restent engoncés dans la nostalgie des bonnes vieilles dialectiques anti-impérialistes et qui ne se demandent même pas pourquoi Poutine est si populaire auprès de l’extrême-droite européenne.

Ce qui me frappe dans la bataille des mots, c’est que de nombreuses personnes se positionnent surtout en fonction des médias occidentaux principaux. A les entendre, puisque des journaux comme Le Monde, le New York Times ou le Guardian dénoncent – ou critiquent - l’intervention russe en Syrie c’est donc que cette dernière doit être défendue et soutenue. Il est vrai que l’indignation médiatique occidentale à propos d’Alep est très sélective et que l’on aurait aimé entendre les mêmes discours quand les pauvres gazaouis mourraient sous les bombes à sous-munitions israéliennes. Mais concernant la Syrie, on peut aussi se rappeler qu’une montre cassée donne l’heure exacte deux fois par jour. Autrement dit, aussi critiquables soient-ils, les médias « mainstream » peuvent parfois être dans le juste. En tous les cas, en tant que journaliste, l’auteur de ses lignes préfère de loin lire un papier dans ces publications plutôt que d’accorder le moindre crédit à cette floraison de sites dits alternatifs et qui ne sont qu’un ramassis de fausses informations et d’analyses tronquées cela sans oublier les médias financés par les fonds publics russes dont on est en droit d’interroger l’indépendance si ce n’est l’intégrité.

L’autre point marquant a été relevé dans une excellente tribune du journaliste Dominique Vidal publiée sur son mur Facebook (*). Il est frappant de voir à quel point l’ignorance caractérise tant de gens qui s’expriment à propos de la Syrie. Celles et ceux qui clament que le régime syrien est la dernière ligne de défense face à Israël semblent ainsi ignorer combien les Assad père et fils se sont accommodés de la cohabitation avec leur voisin. Caractéristique de notre temps où l’opinion prime sur le savoir et la connaissance, ils écoutent à peine quand on leur parle du refus de la Syrie de se porter au secours des Palestiniens lors des évènements de Septembre noir en 1970. Inutile aussi de leur parler du martyre du camp palestinien de Tell al-Zaatar à Beyrouth, assiégé durant l’été 1976 par les milices phalangistes qui, après sa prise, s’y livrèrent à des massacres de civils (2 000 morts) avec l’aval et la complicité passive de Damas dont les troupes étaient pourtant présentes au Liban. Même chose, comme l’a rappelé Dominique Vidal, en ce qui concerne les massacres de Hama en 1982.

L’histoire récente de la Syrie est une longue séquence de répressions violentes et de négation forcenée de tout pluralisme politique réel. Il faudrait être fou pour souhaiter que ce pays tombe entre les mains de Daech ou d’autres groupes intégristes. Mais il faut prendre conscience que la perpétuation coûte que coûte du régime et de son mur de la terreur ne peut que préparer d’autres embrasements et d’autres tragédies. Ne pas se réjouir de la « victoire » de Poutine et de son désormais obligé qu’est Assad, n’est donc pas simplement une position éthique. C’est aussi de la clairvoyance.

(*) « Pourquoi ont-ils le cœur sec ? », 14 décembre 2016
_

samedi 22 mars 2014

La chronique du blédard : L’Algérie ou la démocratie ?

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 mars 2014
Akram Belkaïd, Paris

On le sait ni la bêtise, ni la veulerie ni même l’obséquiosité n’ont de limites. Chaque jour qui passe en Algérie le prouve avec la masse de domestiques et de sycophantes qui s’agitent dans tous les sens pour décrédibiliser la revendication démocratique et l’appel au changement. On a ainsi pu entendre un âne expliquer le plus sérieusement du monde à la télévision que c’est Allah qui a donné 15 ans de règne à Bouteflika et non le peuple algérien. Sans blasphémer on aurait répondre que ce n’est effectivement pas le choix du peuple mais que le Créateur aussi n’a rien à voir avec cette affaire puisque le concerné s’est servi tout seul avec l’aval de ceux que l’on appelle les (mauvais) décideurs…

Mais il y a mieux. Une journaliste « vedette » de la télévision publique algérienne, vous savez cette chaîne unique à bien des égards, a posé la question suivante en guise de conclusion à un débat entre quatre intervenants à propos de l’élection présidentielle et du quatrième mandat possible de kivoussavé : « Préférez-vous l’Algérie ou la démocratie ? » a donc interrogé la star des bas plateaux. Réponse unanime des participants, et cela n’étonnera personne : « L’Algérie, bien sûr ! ».

Attardons-nous un instant sur cette interrogation qui m’a rappelé un jeu d’adolescents qui consiste à poser des questions idiotes ou sans réponse possible. Un jeu que l’animateur français Thierry Ardisson a repris à son compte en demandant à ses invités, plus ou moins consternés ou complices, c’est selon, s’ils préféraient leur mère ou leur père, Staline ou Hitler, perdre un œil ou un bras, etc… Bref, dans l’émission de « l’unique » et, comme me l’a fait remarquer un éminent linguiste de Ténès, il aurait été encourageant d’entendre l’un des invités faire une réponse de ce genre : « Vous posez des questions vraiment étranges mais je vais vous répondre : Je préfère l’Algérie ‘et’ la démocratie. Pas l’une sans l’autre ».

Il fut un temps où la démocratie en Algérie était une perspective plus ou moins lointaine mais souhaitable ou, du moins, reconnue comme un but à atteindre. En attendant, et pour justifier un régime autoritaire pour ne pas dire dictatorial, il fallait, nous expliquait-on, bâtir des institutions pérennes, former des cadres, éduquer le peuple et équiper le pays. Cinquante ans après l’indépendance, certains dirigeants et leurs courtisans tiennent encore ce discours. Trop tôt, pas assez prêts les Algériens, immatures même... En clair, il leur faudrait reprendre cinq décennies supplémentaires de bâton, de qallouze et d’entraves au droit aux droits.

Mais il y a un autre propos qui émerge. La démocratie, c’est le chaos, nous explique-t-on. Regardez la Syrie, la Libye et même la Tunisie : est-ce cela que vous souhaitez ? nous crie-t-on dans les oreilles pour mieux discréditer le changement. Car c’est bien cela qui sous-tend la question de la nunuche de la télévision publique. Démarche habile car elle actionne le levier du patriotisme pour ne pas dire du nationalisme le plus chauvin. Cet incroyable attachement au pays, ou pour être plus précis, à l’idée que l’on s’en fait puisqu’il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, empêche trop souvent de se poser les bonnes questions et d’entendre certaines vérités.

L’une d’elle est simple à énoncer. Aucune dictature ne dure éternellement. Tôt ou tard, le système en place tombe et c’est l’absence de démocratie qui aboutit à la violence. Et, plus le temps passe et plus la facture qu’il faudra payer s’alourdit. Si Bachar al-Assad était allé au bout du « Printemps de Damas » esquissé au début des années 2000, son pays ne serait pas déchiré aujourd’hui par cette atroce guerre civile dont on se demande comment et quand elle va se terminer. Si Mouammar Kadhafi avait écouté les quelques recommandations, certes timides, d’ouverture conseillées par des personnalités comme Nelson Mandela, il n’aurait pas fini de la manière que l’on sait.

L’opposition algérienne ainsi que celles et ceux qui ne veulent pas d’un quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika doivent défendre l’idéal démocratique y compris si cela va à l’encontre de leurs réticences et appréhensions nationalistes. « L’Algérie avant tout » est un très beau slogan mais il est trop souvent exploité par les tenants de l’immobilisme. Opposons-leur l’affirmation que l’Algérie que nous fantasmons, celle que nous espérons, ne peut exister sans démocratie. Que, finalement, ce n’est pas « l’Algérie avant tout » qui doit primer mais « la démocratie avant tout ». Et c’est cette dernière affirmation qui n’est pas acceptée par tout le monde y compris dans le cas de celles et ceux qui abhorrent le régime. La raison en est simple : le souvenir de décembre 1991 et de la victoire électorale de l’ex-Front islamique du salut (FIS) est encore dans les souvenirs. C’est le gros éléphant dans cette pièce obscure que constitue la vie politique algérienne. Entre démocrates, on parle, on parle, et on finit toujours par revenir à cette question fondamentale : la démocratie d’accord, mais on fait quoi si c’est les barbus qui gagnent de nouveau ? De cela, le régime est conscient et il ne cessera d’exploiter cette ligne de fracture.
_

vendredi 7 septembre 2012

La chronique du blédard : De l'information et du côté obscur de la rébellion syrienne

_

Le Quotidien d'Oran, jeudi 6 septembre 2012
Akram Belkaïd, Paris

En règle générale, et en matière d'actualité, l'être humain aime les histoires simples, celles où les frontières entre le mal et le bien sont clairement délimitées et où l’ambiguïté et le clair-obscur sont réduits à la portion congrue. Mais l'une des règles majeures du (bon) journalisme est de se méfier des contes parfaits, des situations binaires où chaque partie (bonne et mauvaise) est bien identifiée. Malheureusement, c'est l'une des règles parmi les moins respectées en ces temps de course au clic et à l'audience, de story telling (l'art de raconter une belle histoire) et de simplification du message. Le cas de la guerre en Syrie et de la manière dont elle est couverte par une majeure partie de la presse occidentale, sans oublier les télévisions arabes Al-Jazeera et Al-Arabia, en sont une parfaite illustration. D'un côté, le mal absolu (le régime de Bachar al-Assad) et, de l'autre, le bien personnifié (la rébellion). 

Commençons par l'indispensable préalable. Le régime syrien est une dictature sanguinaire et indéfendable. A son modeste niveau, le présent chroniqueur peut témoigner de la brutalité d'un système basé sur la peur et la délation et que seul égalait en horreurs son équivalent irakien de l'époque de Saddam Hussein (à côté de ces deux dictatures, celle, pourtant paranoïaque, de Zine el Abidine Ben Ali faisait pâle figure). Il ne s'agit donc pas d'introduire le moindre doute. Assad et sa clique terrorisent et tuent leur propre peuple. Il leur faudra donc répondre de leurs actes et il n'est pas acceptable qu'ils puissent se maintenir au pouvoir. Ceci étant précisé, faut-il pour autant restreindre l'information quand celle-ci ne colle pas à la grille de lecture manichéenne chère à Bernard-Henry Levy et à tous ceux qui, comme lui (y compris en Algérie…), n'en finissent pas d'en appeler à une intervention militaire ? C'est d'autant plus important que personne ne sait à quoi ressemblera l'après-Assad, les « bons » d'aujourd'hui pouvant facilement devenir les « méchants » de demain comme en témoignent certains signaux précurseurs inquiétants.

Ce qui se passe en Syrie est une guerre civile, certes asymétrique (aviation, chars et artillerie d'un côté, armes légères de l'autre), mais c'est tout de même un conflit où les deux parties ne font aucun quartier. Si les horreurs commises par l'armée et les forces de sécurité syriennes – sans oublier les milices de supplétifs – sont largement évoquées par la presse internationale, les informations, et mises en causes, sont plus rares concernant les actions controversées de la rébellion (comme en témoignent les commentaires lapidaires à propos des explosions à la voiture piégée dans Damas lesquelles ne sont rien d'autre que du terrorisme). Dans un article récent, le grand reporter Robert Fisk a mis en exergue quelques éléments troublants dont il est rarement question dans les grandes publications et encore moins sur les ondes d'Al-Jazeera (1). Celui qui sillonne la région depuis plus de trente ans et, que l'on ne peut soupçonner de la moindre sympathie pour le régime d'Assad, rapporte ainsi que l'Armée syrienne libre (ASL) est parfois bien mieux équipée qu'on ne le croit et qu'elle est aussi composée de combattants étrangers ce qui conforte les informations selon lesquelles la Syrie est devenue le point de convergence de nombreux djihadistes.

Surtout, Fisk explique que les actions armées contre le régime obéissent parfois à des plans qui semblent soigneusement préparés. Tel fut le cas par exemple de l'attaque contre l'école d'artillerie d'Alep où sont stationnées des éléments chargés de la défense anti-aérienne du pays. Autre information fournie par le journaliste : les assassinats de pilotes de l'armée de l'air syrienne ont commencé bien avant que cette dernière n'intervienne contre les insurgés. Robert Fisk rappelle aussi que de nombreux scientifiques employés par le régime ont été assassinés depuis le début de la guerre civile. L'ASL est-elle infiltrée par des djihadistes ou, plus encore, ces derniers en constituent-ils l'ossature principale ? Cette armée a-t-elle reçu pour mission de préparer le terrain à une intervention aérienne étrangère en mettant hors de service l'aviation loyaliste ? Et quelles contreparties les pays du Golfe ont-ils exigé avant d'armer l'ASL ?

Ces questions sont légitimes. Les poser ne signifie pas que l'on défende le régime mais juste que l'on cherche à connaître la vérité sachant que cette dernière est, avec les populations civiles, l'une des premières victimes de la guerre. D'ailleurs, à propos de populations civiles, un autre article de Fisk a largement été passé sous silence par le rouleau compresseur médiatique anti-Assad. Il s'agit du massacre de Darraya où près de 300 personnes ont perdu la vie (2). Bien loin de la version communément admise (et qui met en cause l'armée syrienne), il semble que la tuerie ait résulté d'un échange de prisonniers qui aurait mal tourné et que les deux parties seraient impliquées. Dire cela, le rapporter au public est une manière de se prémunir vis-à-vis des lendemains qui déchantent. La Guerre d'Espagne a montré que le « camp du bien », en l'occurrence celui des républicains, pouvait être capable, lui aussi, des pires exactions. Est-ce que cela discrédite la cause défendue par ceux qui, au final, ont été vaincus par les franquistes ? Évidemment non mais connaître la vérité, ne serait-ce au moins qu'une partie, est nécessaire.

Le régime d'Assad finira par tomber. La question est de savoir quand et comment. Surtout, on a le droit de s'interroger à propos de ce qui va suivre. Que la lutte armée soit menée, en partie, par des djihadistes armés par des pays comme l'Arabie Saoudite et le Qatar n'est pas forcément une bonne nouvelle. Quelle tendance va triompher au sein de la rébellion ? Les démocrates et autres forces dites laïco-progressistes ? Ou bien alors les partisans d'une théocratie qui, une fois installés au pouvoir, s'empresseront d'oublier leurs promesses de tolérance et de respect du pluralisme politique. Nul ne le sait mais une chose est certaine : au pire peut toujours succéder l'« encore pire ».

(1) « The bloody truth about Syria's uncivil war », The Independent, 26 août 2012.
(2) « Inside Daraya - how a failed prisoner swap turned into a massacre », The Independent, 29 août 2012.

_