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dimanche 14 juin 2020

Note de lecture : Le sourire du combattant (recueil de nouvelles de Selahattin Demirtaş)

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« Et tournera la roue », de Selahattin Demirtaş
Akram Belkaïd
Le Monde diplomatique, Mars 2020

Depuis le 4 novembre 2016, Selahattin Demirtaş, leader du Parti démocratique des peuples (HDP), progressiste et prokurde, est incarcéré dans la prison turque de haute sécurité d’Edirne, non loin des frontières bulgare et grecque. Opposant à la politique autoritariste et répressive du président Recep Tayyip Erdoğan (1), cet avocat spécialisé dans la défense des droits humains poursuit son combat par la littérature. Après L’Aurore, recueil de nouvelles dédié « à toutes les femmes assassinées, / à toutes celles victimes de violence », et récompensé par le prix Montluc Résistance et Liberté 2019 (2), il a publié en avril 2019 Devran — Et tournera la roue en français, succès de librairie en Turquie avec un tirage de deux cent mille exemplaires.

Dans ces quatorze nouvelles, Demirtaş propose au lecteur des récits intimistes où la politique et la morale ne sont jamais loin. Ici, c’est un avocat prospère qui, perdu dans la neige — décor primordial dans la littérature kurde d’expression turque, est confronté à son passé d’ancien procureur, responsable de tant de condamnations injustes. Là, c’est une famille de saisonniers confrontés aux rigueurs de l’hiver dans le sud-est du pays, avec pour seule espérance une transhumance, l’été, pour gagner leur vie en cueillant des fruits dans la très fertile plaine de Çukurova. Ailleurs, c’est un village qui n’a aucun moyen d’empêcher une entreprise minière de dévaster la nature environnante. Pauvreté, misère, chômage, désarroi et brutalité clientéliste des représentants de l’État… Demirtaş nous le dit avec simplicité : c’est ainsi que « mal-vivent » nombre de ses concitoyens, habitants d’un pays qui prétend pourtant faire partie des puissances émergentes.

Les personnages les plus courageux devant l’adversité sont souvent des femmes ou de très jeunes gens. On est ému par cette syndicaliste qui entend ne rien abdiquer face à ses petits chefs, ou par l’acte fou d’un gamin décidé à punir les siens pour leur égoïsme et leur âpreté au gain face à des démunis déchiquetés par les morsures de l’hiver. On sourit — car l’humour imprègne ce recueil — à la rédemption d’un voleur à la tire qui découvre l’existence d’engagements généreux qu’il ne soupçonnait même pas et qui, fréquentant des militants d’extrême gauche, finit par dire : « Je ne sais pas encore ce qu’est exactement la révolution, mais ça a l’air sympa. »

Confronté à la censure vigilante du pouvoir turc, Demirtaş n’hésite pas à recourir à l’allégorie, comme lorsqu’il met en scène un jeune Kurde obligé de gagner sa vie en travaillant dans une station balnéaire et qui, un jour, croise, alors qu’il manque se noyer, des privilégiés obsédés par leur bronzage. Comment, alors, ne pas repenser à ses amis morts, brûlés dans le sous-sol d’un immeuble au Kurdistan ? Et de se demander : « Mérite-t-il le nom d’être humain, celui qui se fait bronzer à Bodrum, celui qui ne souffre pas le martyre à la pensée de tous ceux qui se sont fait carboniser dans le sous-sol de nos villes ? » C’est en écrivain talentueux que Demirtaş nous conte l’arbitraire qui règne dans son pays.

Akram Belkaïd

Traduit du turc par Emmanuelle Collas, Éditions Emmanuelle Collas, Paris, 2019, 216 pages, 16,90 euros.

(1) Lire Selahattin Demirtaş, « L’homme qui se prend pour un sultan », Le Monde diplomatique, juillet 2016.

(2) Selahattin Demirtaş, L’Aurore, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Points, Paris, 2019 (1re éd. : Éditions Emmanuelle Collas, 2018).
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lundi 27 janvier 2014

Publication : La France et l'Algérie en 1962. De l'Histoire aux représentations textuelles d'une fin de guerre

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La France et l'Algérie en 1962. De l'Histoire aux représentations textuelles d'une fin de guerre

Sous la direction de Pierre-Louis Fort et Christiane Chaulet Achour
14.01.2014
Karthala, coll. "Lettres du sud", 2013, 336 p.

1962-2012. Cinquante ans ont passé depuis les accords d’Evian, la proclamation de l’indépendance de l’Algérie et la fin de celle qu’en France on appelle désormais officiellement la « guerre d’Algérie ». Car si du côté algérien il fut très vite question de guerre (« Guerre de libération nationale »), dans l’Hexagone, on préféra longtemps évoquer les « événements d’Algérie ».

Guerre dite « sans nom », au moins du côté français, elle n’a en revanche jamais été sans mots. Au contraire, de part et d’autre de la Méditerranée, des voix se sont élevées pendant mais aussi après ces combats d’une rare violence, pour témoigner, interroger et transmettre.

Ces voix, les universitaires et les chercheurs dont les contributions sont réunies dans ce volume les analysent à travers des textes variés : journaux mais aussi – et surtout – oeuvres littéraires diversifiées tant dans leurs genres (poésie, théâtre, roman, littérature de jeunesse, bande dessinée, témoignage) que dans leurs dates de publication (de 1962 à aujourd’hui). Une spécificité de taille a cependant orienté la constitution des corpus d’étude : celle de ne retenir que des textes qui accordent à l’année 1962 une place de choix, de manière à proposer des lectures novatrices et fermement problématisées autour d’une date fondamentale de cette guerre en particulier et de l’Histoire du XXe siècle en général.

Comment cette année résonne-t-elle dans les oeuvres ? Parallèlement à son déroulé, que disent-elles de 1962 ? Quel sens lui donne-t-on dans l’un et l’autre pays ? Pour quels imaginaires et pour quelle(s) mémoire(s) ?
 
 
Table des matières

Présentation, 1962-2012

I. Du côté de l’histoire

1. Sylvie THÉNAULT, 1962 ou les paradoxes d’une fin de guerre dans la violence
2. Akram BELKAÏD, Le New York Times et l’année 1962 en Algérie
3. Daniel LANÇON, 1962: l’Algérie de la revue Esprit
4. Brigitte RIÉRA, La réception des Damnés de la terre de Frantz Fanon. Un encryptage de l’histoire de la décolonisation

II. L’indépendance et les écrivains

5. Christiane CHAULET ACHOUR, 1962, le passage du témoin. Ouvrages, témoins, écrivains algériens
6. Guy BASSET, Mouloud Mammeri: 1962, un certain passage
7. Rabah BELAMRI, Jean Sénac entre désir et douleur, Citoyens de beauté
8. Catherine BRUN, « Mourir ainsi c’est vivre »
9. Anne STRASSER, 1962: Simone de Beauvoir ou le désenchantement

III. Retours sur 1962

10. Zohra BOUCHENTOUF-SIAGH, Nouvelles de la zone interdite de Daniel Zimmermann. L’autre face des récits de mon enfance
11. Sylvie BRODZIAK, 1962: récits de gens très ordinaires
12. Pierre-Louis FORT, Échos et résonances de 1962 dans la littérature pour la jeunesse
13. Violaine HOUDART-MEROT, Catharsis et réconciliation: le retour du théâtre depuis l’an 2000
14. Patrick JOOLE, L’année 1962 dans les BD francophones: un abécédaire à compléter
15. Martine MATHIEU-JOB, Dans le tumulte de l’événement ou le désordre du souvenir. Comment trouver une voie/sa voix pour dire 1962? Les expériences de Mouloud Feraoun, Mohammed Dib, Aziz Chouaki, Mohamed Kacimi
16. Catherine MILKOVITCH-RIOUX, 1962 dans les mémoires en France (1982-2012) : expatriation, exil, retour

III. Inédits

17. Zohra BOUCHENTOUF-SIAGH, Figues barbares
18. Michele VILLANUEVA, L’Algérie une, unique et multiple

Guerre de libération nationale/Guerre d’Algérie (1954-1962) Chronologie indicative [janvier à octobre 1962].

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mercredi 25 janvier 2012

L'Algérie, Sansal et les "autres"

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Lu dans Le Matin.dz cet entretien réalisé avec Boualem Sansal (propos recueillis par l'écrivain Arezki Metref ).
"L'histoire de l'Algérie a toujours été écrite par les autres", déclare ainsi l'auteur du récent Rue Darwin (Gallimard).
A mon avis, la formule est incomplète.
Voici donc ce que je propose :
L'histoire de l'Algérie a souvent été écrite par les autres mais elle a aussi été écrite par des Algériens pour les autres et en tenant compte de ce qu'attendaient (exigeaient ?) les autres.
La nuance est de taille...
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samedi 22 janvier 2011

La lecture du samedi : Dictionnaire des écrivains francophones classiques

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Voilà un ouvrage qui va faire date et qui devrait être distribué dans toutes les librairies et les bibliothèques d’Algérie mais aussi du Maghreb et d’Afrique sub-saharienne. Avec 105 articles dédiés à des écrivains appartenant tous à l’espace francophone, il est une invitation à la découverte, à la relecture et à la réflexion sur l’évolution de la littérature d’expression française hors de France. Ce qui est fondamental, au-delà de la somme inouïe d’informations contenues dans l’ouvrage, c’est que les auteurs proposent la qualification de Classiques francophones pour tous les écrivains recensés.

Combien d’entre-nous, entrant dans une librairie en France à la recherche d’un ouvrage d’Aimé Césaire, de Sembène Ousmane ou de Mohammed Dib, se sont entendus dire « vous le trouverez en rayon étranger » parfois, dans le meilleur des cas, « dans le rayon des littératures francophones ». Cette hiérarchisation a toujours porté en elle une séparation implicite. D’un côté, les auteurs français. De l’autre, le reste, les francophones, jugés avec plus ou moins de bienveillance et de paternalisme.

« Est lourd de sens, aussi, et fécond de polémiques, le geste qui inclut les écrivains français parmi les écrivains francophones, alors que les Français ont rarement considéré comme ‘francophone’ – et continuent à le faire dans leurs institutions – ce qui précisément n’est pas français. La littérature des Sud écrite en français a tardé à se faire accepter comme telle ; elle ne s’est acquis droit de cité, sous le nom de ‘littérature francophone’, qu’à condition d’être tenue à l’écart de la littérature française » est-il ainsi noté dans la préface de ce dictionnaire.

De même, notent Christiane Chaulet Achour et Corinne Blanchaud, l’originalité de ce livre « est d’avoir introduit le qualifiant de ‘classique’ à côté de celui d’écrivains francophones et donc d’avoir mis en synergie des écrivains issus de pays qui ont tous connu la situation coloniale ». Une situation qui a profondément marqué leur entrée en écriture. Du coup, « parler de ‘classique francophone’ apparaît comme un acte de revendication, de déplacement de la notion de classique »
Mais laissons-là ces considérations et entrons dans le livre à la découverte d’auteurs de référence parmi lesquels on citera Jamel Eddine Bencheikh, Tahar Ben Jelloun, Rachid Boudjedra, Andrée Chedid, Driss Chraïbi, Mohammed Dib, Malek Haddad, Kateb Yacine, Amin Maalouf, Rachid Mimouni et Jean Sénac. On n’oubliera pas non plus les auteurs subsahariens tels que Léopold Sedar Senghor et Sembène Ousmane, ou originaires des Caraïbes (Aimé Césaire et Daniel Maximin notamment). A noter que le plus ancien de ces écrivains est Oswald Durand, un Haïtien né en 1840 tandis que la plus jeune, Angèle Rawiri, Gabonaise, est née en 1954. Signalons aussi la qualité des index qui ne se limitent pas aux noms cités mais qui donnent un large panorama des notions et mouvements culturels, des prix et distinction littéraires, des maisons d’édition ainsi que des journaux et revues.

L’extrait
Il faut dissocier le couple nation française / langue française et suivre l’analyse revigorante par son humour d’Abdourahman A. Waberi, écrivain djiboutien, qui, dans Libération du 16 mars 2006, déclinait les raisons de son usage littéraire du français :
« J’écris en français parce que je n’ai pas d’autre langue d’écriture.
J’écris en français parce qu’il faut rendre à Césaire ce qui lui revient.
J’écris en français parce que tout écrivain habite la langue qui s’est imposée à lui (…)
J’écris en français parce que je suis un pur produit postcolonial.
J’écris en français parce que je suis djiboutien (…)
J’écris en français parce que j’ai un complexe de Dib (…)
J’écris en français pour réitérer la célèbre formule de Beckett : ‘Bon qu’à ça !’ »

Les écrivains francophones et certains écrivains français savent bien que l’usage littéraire de la langue française n’est plus depuis longtemps le privilège des seuls Français, de même que l’espagnol a échappé depuis longtemps à la seule Espagne : « Il y a un certain temps déjà que la France ne détient plus de droits de propriétés exclusifs sur sa langue. Nombre de Français ne s’en sont pas encore aperçus »*. Nous espérons que le présent dictionnaire participera à parachever cette prise de conscience !

(*) Jean-Marie Borzeix, Les Carnets d’un francophone, Saint Pourçain-sur-Sioule, éd. Bleu autour, 2006, p. 34.

La citation
« Même si les autres auteurs de sa génération l’ont évincé par les chefs-d’œuvre qu’ils ont laissés à la postérité, Malek Haddad demeure parmi les pionniers de la littérature algérienne celui qui, acteur et témoin de son époque, cristallise nombre de questionnements de l’écrivain maghrébin francophone ».

Le livre
« Dictionnaire des écrivains francophones classiques. Afrique subsaharienne, Caraïbe, Maghreb, Machrek, Océan indien ». Christiane Chaulet Achour avec la collaboration de Corinne Blanchaud. Préface de Bernard Cerquiglini. Avant-propos de Jean Marc Moura. Editions Honoré Champion, 472 pages, 19 euros.


Akram Belkaïd, Paris
Le Quotidien d'Oran, samedi 22 janvier 2011