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jeudi 12 avril 2012

La chronique du blédard : Putain d'indépendance, un roman rock'n'roll de Kaddour Riad

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 12 avril 2012
Akram Belkaïd, Paris


Il est des romans que l’on se prend à lire comme on écoute un disque. Certains sont une petite musique douce, d’autres une composition harmonique savamment concoctée. Et puis, il y a les romans rock’n’roll. Ceux dont les chapitres s’apparentent à une suite de riffs rageurs tout autant destiné à cogner qu’à faire exploser tympans et poitrines. Putain d’indépendance, est l’un d’eux (*). Quoi de plus normal ? Son auteur, Kaddour Riad, a été coproducteur de l’émission de radio culte Sans Pitié (Chaîne III). A le lire, on l’imagine écrire au rythme d’un Deep Purple, d’un Led Zeppelin voire d’un AC/DC des débuts ou, pourquoi pas, d’un T34, l’un des rares groupes algériens de heavy metal. Il est vrai que parler de l’indépendance – et surtout de ce qui a suivi - oblige souvent à crier, à marteler ses mots comme on cogne un mur, de rage ou de désarroi. Qui peut parler de l’Algérie sans avoir envie de hurler et de se lamenter ?

1962, l’Algérie, l’indépendance… A l’époque, l’auteur a dix ans et vit à Cherchell, à l’ouest d’Alger. Dès les premières pages, il se souvient de « ces temps impitoyables furieusement transfigurés par le miracle de l’indépendance déferlante ». Et d’évoquer « cette apocalypse de chants patriotiques, de youyous épiques, d’actes héroïques, d’agissements diaboliques, de déguisements fanatiques et de préparatifs burlesques ». L’indépendance… Le temps de toutes les espérances, surtout si l’on est un enfant de dix ans, conscient de sa piètre condition d’indigène, habitant « une vielle maison au bord de la ruine, murs lézardés et toit incertain ». Enfant pauvre, fils de pauvre, errant sans but précis dans les rues de la ville antique, travaillé, peut-être de manière inconsciente, par le désir de revanche à l’encontre du colon, de celui qui fixe les règles injustes d’un jeu où l’Arabe, le Kabyle, le non-Français, est toujours condamné à perdre. 

Alors, se souvient Kaddour Riad, quand se rapproche l’indépendance, c’est l’écoulement du sablier qui s’interrompt, c’est le moment de tous les possibles. Ecoutons-le. Long solo. Allegro. « L’indépendance ! Incroyable rêve de liberté. Fierté. Audace. Jamais au grand jamais nous n’avions exhibé autant de joie, courage, tolérance, solidarité et ferveur en toutes circonstances. Etre digne de nos moudjahidine, ces êtres extraordinaires, droits, imperméables, inoxydables, invincibles, inhumains, plus forts et plus généreux que tous les pères Noël de la Terre. Moudjahidine qui allaient bientôt nous délivrer et nous ramener une belle maison avec un jardin, des balançoires, des cheminées, des robinets, des fauteuils et des armoires pleines de bonbons géants, de sucettes glacées pistache et vanille, de ballons, de bicyclettes, de trottinettes, de tout plein de chocolat et de cadeaux incroyables! Les moudjahidine étaient mes Indiens, mes champions, mes cow-boy, mes Tarzan, mes John Wayne… »

Oui, mais voilà. 1962, c’est peut-être l’indépendance, la folie et l’euphorie. Mais, c’est déjà la déception et, très vite, le temps de la reprise en main, de la confiscation du rêve, des combines et de l’unanimisme. « Voici les ruines romaines ruinées ! Voici les ruines françaises pillées ! Voici les nouvelles ruines algériennes ! ». On peut n’avoir que dix ans et vite comprendre ce qui se prépare. « Le gouvernement algérien, qui était provisoire, est devenu définitif, après quelques vérifications, liquidations, intimidations, tortures, emprisonnements, séquestrations et autres jugements sommaires ». C’est l’heure des mobilisations « contre les complots ourdis des milieux connus pour leur hostilité à l’égard de l’Algérie ». Le temps du désenchantement. Celui des privilèges pour ces anciens moudjahidine « qui se font de plus en plus jeunes et en bonne santé chaque jour que Dieu fait ! »

Kaddour Riad évoque la confiscation de la révolution algérienne. Dans son récit, il n’épargne personne. Ni les Algériens, ni son frère, ni ses pairs, ni même sa mère. Quant à son père, homme lettré mais peu apte à la débrouille, il est le portrait de cette Algérie empêchée qui aurait pu tant donner. Qui aurait pu bien mieux faire… En quelques pages ravageuses, l’auteur restitue aussi la lente régression de son pays et sa plongée aux enfers, comme point culminant dans l’horreur et la bêtise, les années 1990 avec leurs tueries, leurs massacres. Extrait. LamentoVocero algerino : «Marasme. Groupuscule. Menaces. Faux barrages. Fin d’un monde (…) On se suspecta : celui-là n’est pas conforme. Tel autre a des origines juives. Celui-ci ne vient pas à la mosquée. Il parle français (…) On se donna en spectacle. On défraya les chroniques. On fit la une de tous les quotidiens du monde. On se regarda de travers à travers toutes les télés de la planète (…) On se diasporisa. On s’afghanisa. On hurla des versets de Coran et psalmodia des injures de salon (…) On se hissa à la première place des nations infâmes qui détiennent les records du nombre de disparus.»

Dans cette tragédie nationale, certains, comme Kaddour Riad, ont pu s’engager sur le chemin réparateur de l’exil. Réparateur ? Oui, car comme l’indique l’auteur, il permet tôt ou tard de se «débarbariser au plus vite», de «se réparer spirituellement» et de «recoller tous les morceaux des différents peuples qui» ont taillé l’Algérien «dans la souffrance, la misère, la trahison, la guerre et le sang». Vient alors le temps du citoyen du monde. Peut-être l’occasion d’un autre récit littéraire. Qui, à coup sûr, sera moins coléreux et martelant.

(*) Editions La Contre Allée, 17,5 euros.
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lundi 7 février 2011

La lecture du samedi : Beyrouth Canicule


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Le Quotidien d'Oran, samedi 5 février 2011
Akram Belkaïd, Paris

Nous avions laissé Djilali Bencheikh au seuil de l’adolescence en refermant les pages de son précédent roman, « Tes yeux bleus occupent mon esprit » (Elyzad, prix Maghreb 2007 de l’Association des Ecrivains de langue française). Nous le retrouvons perdu à Beyrouth, menant une mission pour la Palestine, cette cause suprême que tous les Algériens ont rêvé un jour de défendre.

Beyrouth… L’été, les restaurants du bord de mer et l’insouciance malgré les nuages noirs qui menacent. Nous sommes dans les années 1970. A Paris, l’opposition au régime de Boumediene tente de s’organiser tandis que certains militants - de gauche car comment pourrait-il en aller en autrement ? - se mettent au service d’autres combats. Petits cafés dans le quartier latin, longues joutes politiques. Un temps désormais oublié.

Dans cette mouvance discrète, une figure émerge, celle de Mohamed Boudia, révolutionnaire et homme de théâtre, assassiné, vraisemblablement par le Mossad, le 28 juin 1973. C’est lui, où le plutôt son personnage, Nadir, qui envoie Kamel, étudiant algérien, dans la capitale libanaise. Ce dernier y découvre l’Orient, ses dépaysements et ses surprises. Très vite dépassé, l’homme comprend que la mécanique des événements est plus forte que lui. En cela, il est le symbole d’un monde arabe impuissant face aux tragédies et aux défaites qui s’annoncent. Son aventure, ses rencontres, les conversations qu’il partage avec des policiers brutaux ou désabusés, des feddayin ou de simples habitants de la montagne restituent à merveille l’ambiance de cette époque révolue.

Mais la trame de ce roman est aussi un pan largement ignoré de l’histoire des Algériens de France. Cela sonne vrai, cela provoque quelques poussées de nostalgie à propos d’engagements héroïques et désintéressées, remplacés aujourd’hui par le nihilisme et la violence aveugle. Toutes celles et ceux qui ont connu Beyrouth à cette époque apprécieront ce roman qui leur restituera un peu de leur jeunesse. Les autres se laisseront séduire par le rythme indolent des pérégrinations de Kamel, soldat naïf d’une cause inaboutie.

Extraits

« Emu de fouler la terre du poète Khalil Gibran, j’erre comme un perdu dans les sinusoïdes de la foule. Les voyageurs cosmopolites, hâtifs et insouciants, vaquent à leurs occupations avec une bonhomie qui fait envie. Heureusement, ma petite valise orange apparaît en bout de piste. Avec la chaleur, elle commence même à virer au bordeaux. Aussi discrète que le complet jersey. On aurait voulu me dénoncer qu’on ne s’y serait pas pris autrement. L’Organisation est pauvre avait plaidé Meliani. Meliani, le gars trapu des groupes de choc. Un compatriote prêt à tout pour la cause palestinienne. Surnommé Tarzan, autant pour son audace insolente que pour les épaules musclées dont il cultive avec soin le carénage.

« La lourde fusion des sueurs au creux de la sieste, heures où tout est torpeur et douceur. Ce moment si honni dans l’enfance, je le savoure à présent avec une sensualité de pacha. Le figuier généreux dont les branches se fondent dans le feuillage épars de la treille me fait un point d’ombre dans la canicule du mois d’août. Depuis mon transat, mon regard se noie dans la vallée en contrebas, en une perspective qui se faufile vers la mer et Beyrouth. Une oasis mentholée, suspendue au-dessus de la ville. Le Chouf ! Jusque-là, ce nom mythique évoquait pour moi un avatar de maquis abritant le fief de l’autre Kamel : Kamel Joumblatt, intraitable chef druze et fidèle partisan de la cause palestinienne. Un allié, donc. »

La citation

« Vous savez, jeune homme, le sous-sol de chaque maison libanaise, quel que soit son courant, abrite un véritable arsenal… Le jour où cela va exploser, ce sera l’enfer ! Et je crains qu’il ne reste plus rien du Liban. »

Le livre

Beyrouth Canicule, Djilali Bencheikh, Elyzad, 279 pages, 650 dinars, 15,90 euros.