Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 21 novembre 2019

La chronique du blédard : Esthétique du Hirak

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 7 novembre 2019
Akram Belkaïd, Paris

A Beyrouth, comme à Alger, comme il y a presque neuf ans à Tunis ou au Caire, il y a d’abord le peuple qui se compte et qui, soudain, compte. Dans des pays où règnent l’arbitraire, la hogra et l’incompétence, longtemps l’éclatement et l’isolement règnent. La solitude s’impose d’elle-même ; on ne compte que sur soi et les solidarités habituelles, traditionnelles, s’érodent au fil du temps d’où ce malaise qui s’aggrave, qui mine les familles, qui pousse à l’exil intérieur. Il y a aussi la peur qui oblige à se taire, à rester chez soi, à éviter les problèmes. On se dit à quoi bon protester contre un troisième mandat de Bouteflika, contre la énième prébende du clan Ben Ali – Trabelsi, contre la dernière culbute mirifique de Hariri et de ses amis.

Puis vient l’étincelle. Ce moment catalytique où apparaît un sentiment à part, fait de colère et d’indignations mêlées. Une taxe de trop, une privatisation qui se prépare, un nouveau mandat que l’on cherche à imposer et c’est le peuple qui prend la rue. Spontanément, on ne le dira jamais assez à l’heure où les théories du complot ont tant de succès. Le peuple… Ses rangs, ses cortèges, ses foules, ses paquets humains en mouvements hardis et désordonnés, tous trahissant d’abord la surprise – et très vite la fierté et la satisfaction – d’être soudain réunis. La fin du mutisme et de la résignation c’est aussi la fin de l’isolement, du prendre sur soi, du laisser faire et du laisser filer. Fin octobre, à Beyrouth, sur la place des Martyrs, c’est cette joie des retrouvailles qui sautait d’abord aux yeux.

Il y a quelque chose de paradoxal à associer l’expression de la colère à la joie. Mais c’est ainsi. On est heureux d’exprimer sa colère, son mépris à l’égard de dirigeants dont on ne dira jamais assez la nature déprédatrice. Avec eux, ce n’est pas simplement je vole et je détourne. C’est je vole, je prends tout ce que je peux et, surtout, je détruis et fais en sorte de rendre impossible la vie des gens. Même les miettes qui restent leur sont pratiquement interdites…

Le Hirak, à Alger comme à Beyrouth, c’est cette irruption de la créativité. Les slogans fusent. Bien sûr, on emprunte à des références connues. On détourne des phrases, on les réinvente. Mais, là aussi, on se dit que la bride a lâché, que son cuir s’est enfin déchiré. Certes, il y a parfois de la naïveté, du « méchants sont les méchants » mais qu’importe. On observe toutes ces adolescentes, tous ces adolescents, visages grimés, voix éraillées, et l’on se dit que tous « font œuvre », que ces mots d’ordre clamés, que ces injonctions adressées aux dirigeants sous le mode de l’humour ou de l’ironie, constituent une expérience irremplaçable que d’autres générations n’ont jamais connues.

Le rap, musique reine de ce début de siècle, est omniprésent même si les chants traditionnels résistent bien. Fairouz et DJ Madi Karimeh, désormais surnommé « Revolution DJ ». L’Internationale en arabe et Bella Ciao, ce chant réduit à une ritournelle de série télévisée. On chante donc. On danse. On scande, on saute. On agite ou on brandit les deux objets phares du Hirak : le drapeau (que de mauvaises langues disent avoir été fabriqué par dizaines de milliers en Chine…) et le téléphone portable (dont on est sûr que, lui, vient des ateliers d’Asie). Filmer les autres, se filmer. A la nuit tombée, faire comme si l’on était à un concert, en levant vers le ciel l’objet illuminé, donnant aux caméras sur les toits des immeubles et aux drones qui tournoient l’occasion d’immortaliser des images féériques. Les cyniques, les dubitatifs, les sceptiques diront que tout cela est trop beau, trop joyeux, trop festif, trop travées de stade de football un jour de derby. Ont-ils totalement tort ?

On déambule entre les tentes d’activistes, de représentants de ce que l’on nomme avec tant de facilité « la société civile », on tend l’oreille, on observe. Des journalistes locaux sortent leur micro. Les propos se ressemblent, se répètent. Pas d’État, pas de service public, trop de coupures d’électricité, vie chère, faiblesse de la livre vis-à-vis du dollar, corruption, népotisme… Le propos, plus rare, peut être aussi politique. Fin du confessionnalisme, une réforme électorale, de nouvelles élections, une nouvelle Constitution. On se dit que tout cela a besoin de discours plus élaborés, de textes fondateurs et d’accompagnement. Que la revendication à propos de la mise en place d’un « gouvernement de technocrates » est l’arbre qui cache la forêt d’un désarroi en matière de doctrine. Mais qu’importe, ceci n’est qu’un début.

Parce qu’il faut que les choses changent. Parce que cela n’est plus possible. Le statu quo n’est plus tenable, il est mortifère. On se dit cela quand, après avoir quitté la ville du Raouché, on tombe sur cette vidéo d’un petit algérien, Youssef de son prénom, dont la vie dépend d’une opération et de la générosité des gens (1). Autorités muettes et désinvoltes, hôpitaux en déshérence, s’il y a bien un exemple phare de l’échec algérien, c’est bien l’état de son système de santé.

(1) https://www.cotizup.com/sauver-youssef#news
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mercredi 21 juin 2017

Pleine Lune sur Bagdad : Extrait n°12 : Beyrouth

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« Il est des lieux où les nuits de pleine lune sont les plus majestueuses. En lisant ceci, certains vont penser au Sahara, aux steppes de Mongolie, aux océans et à leurs immensités respectives. D’autres évoqueront les Alpes ou bien alors le Sinaï ou encore les massifs verdoyants qui surplombent la cité de Nizwah dans les terres intérieures du sultanat d’Oman. Il ne s’agit pas de les contredire car ces points de vue sont largement fondés et respectables. Mais il faut rajouter à cette liste Beyrouth, aimée de la mer, de la montagne et des cieux. Se promener sur la corniche, déambuler du côté du Raoucheh et, du haut des falaises, abandonner son regard à la danse des reflets de l’astre dans les flots sombres : bien malchanceux sont celles et ceux qui n’ont pu éprouver un tel enchantement. »
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lundi 7 février 2011

La lecture du samedi : Beyrouth Canicule


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Le Quotidien d'Oran, samedi 5 février 2011
Akram Belkaïd, Paris

Nous avions laissé Djilali Bencheikh au seuil de l’adolescence en refermant les pages de son précédent roman, « Tes yeux bleus occupent mon esprit » (Elyzad, prix Maghreb 2007 de l’Association des Ecrivains de langue française). Nous le retrouvons perdu à Beyrouth, menant une mission pour la Palestine, cette cause suprême que tous les Algériens ont rêvé un jour de défendre.

Beyrouth… L’été, les restaurants du bord de mer et l’insouciance malgré les nuages noirs qui menacent. Nous sommes dans les années 1970. A Paris, l’opposition au régime de Boumediene tente de s’organiser tandis que certains militants - de gauche car comment pourrait-il en aller en autrement ? - se mettent au service d’autres combats. Petits cafés dans le quartier latin, longues joutes politiques. Un temps désormais oublié.

Dans cette mouvance discrète, une figure émerge, celle de Mohamed Boudia, révolutionnaire et homme de théâtre, assassiné, vraisemblablement par le Mossad, le 28 juin 1973. C’est lui, où le plutôt son personnage, Nadir, qui envoie Kamel, étudiant algérien, dans la capitale libanaise. Ce dernier y découvre l’Orient, ses dépaysements et ses surprises. Très vite dépassé, l’homme comprend que la mécanique des événements est plus forte que lui. En cela, il est le symbole d’un monde arabe impuissant face aux tragédies et aux défaites qui s’annoncent. Son aventure, ses rencontres, les conversations qu’il partage avec des policiers brutaux ou désabusés, des feddayin ou de simples habitants de la montagne restituent à merveille l’ambiance de cette époque révolue.

Mais la trame de ce roman est aussi un pan largement ignoré de l’histoire des Algériens de France. Cela sonne vrai, cela provoque quelques poussées de nostalgie à propos d’engagements héroïques et désintéressées, remplacés aujourd’hui par le nihilisme et la violence aveugle. Toutes celles et ceux qui ont connu Beyrouth à cette époque apprécieront ce roman qui leur restituera un peu de leur jeunesse. Les autres se laisseront séduire par le rythme indolent des pérégrinations de Kamel, soldat naïf d’une cause inaboutie.

Extraits

« Emu de fouler la terre du poète Khalil Gibran, j’erre comme un perdu dans les sinusoïdes de la foule. Les voyageurs cosmopolites, hâtifs et insouciants, vaquent à leurs occupations avec une bonhomie qui fait envie. Heureusement, ma petite valise orange apparaît en bout de piste. Avec la chaleur, elle commence même à virer au bordeaux. Aussi discrète que le complet jersey. On aurait voulu me dénoncer qu’on ne s’y serait pas pris autrement. L’Organisation est pauvre avait plaidé Meliani. Meliani, le gars trapu des groupes de choc. Un compatriote prêt à tout pour la cause palestinienne. Surnommé Tarzan, autant pour son audace insolente que pour les épaules musclées dont il cultive avec soin le carénage.

« La lourde fusion des sueurs au creux de la sieste, heures où tout est torpeur et douceur. Ce moment si honni dans l’enfance, je le savoure à présent avec une sensualité de pacha. Le figuier généreux dont les branches se fondent dans le feuillage épars de la treille me fait un point d’ombre dans la canicule du mois d’août. Depuis mon transat, mon regard se noie dans la vallée en contrebas, en une perspective qui se faufile vers la mer et Beyrouth. Une oasis mentholée, suspendue au-dessus de la ville. Le Chouf ! Jusque-là, ce nom mythique évoquait pour moi un avatar de maquis abritant le fief de l’autre Kamel : Kamel Joumblatt, intraitable chef druze et fidèle partisan de la cause palestinienne. Un allié, donc. »

La citation

« Vous savez, jeune homme, le sous-sol de chaque maison libanaise, quel que soit son courant, abrite un véritable arsenal… Le jour où cela va exploser, ce sera l’enfer ! Et je crains qu’il ne reste plus rien du Liban. »

Le livre

Beyrouth Canicule, Djilali Bencheikh, Elyzad, 279 pages, 650 dinars, 15,90 euros.