Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 28 juin 2013

La chronique du blédard : De Dakar à Paris, à petites foulées

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 27 juin 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Courir… Courir pour réfléchir, pour découvrir ou redécouvrir la terre d’Afrique. Courir aussi pour, au bout du long chemin, revisiter les lieux de son enfance et de ses origines, pour prendre la mesure de l’évolution, inquiétante, de son propre pays, à savoir la France. Courir enfin pour réfléchir, avoir de nouvelles idées d’écrits, d’articles et de livres. Journaliste amoureux de l’Afrique, marié à une Sénégalaise, Pierre Cherruau, ami du présent chroniqueur auquel l’honnêteté commande de faire cette précision, appartient à la grande fraternité des joggers. A petites foulées, il a relié Dakar à Paris en un marathon singulier qu’il nous raconte dans son dernier livre (*).
 
Sslick, sslock… nous suivons donc sa course sur la latérite, cette terre rouge si caractéristique de l’Afrique de l’Ouest. Une course qui le mène aussi sur le sable des plages sénégalaises, où il croise des lutteurs, véritables vedettes nationales, à l’entraînement. Une course d’endurance qui l’oblige à s’engager, vaille que vaille, sur le goudron des routes meurtrières où les chauffards sont rois et légion. On le suit donc, traversant cette Afrique où il « rêve davantage » et dont il écrit qu’elle l’a « toujours inspiré, apaisé, consolé », qu’elle lui a « toujours porté chance » et que c’est pour cela qu’il compte sur elle pour lui indiquer « une voie nouvelle ».
 
Chaque étape du périple, chaque halte, est une occasion de prendre la mesure des réalités africaines. Voici notre coureur à la pointe des Almadies à Dakar, cette ville transformée « en vaste chantier perpétuel ». Le lecteur court à ses côtés le long de la corniche, cette « route des riches » avec ses maisons à plusieurs millions d’euros et cette question qui, d’emblée s’impose : d’où vient l’argent ? Détournement de fonds publics ou de l’aide internationale au nom d’un « coefficient d’évaporation » d’au moins 15% ? Ou bien encore, est-ce le blanchiment des revenus sans cesse croissants d’un trafic de cocaïne à destination de l’Europe mais qui gangrène désormais toute l’Afrique de l’Ouest ?
 
Maintenant l’auteur traverse le Plateau, passe à côté du cimetière Bel Air où est enterré Léopold Sédar Senghor, se désole de l’état calamiteux de la baie de Hann, véritable « désastre écologique ». Le voici déjà à Thiaroye d’où partent les pateras à destination de l’Europe. Ici, comme à Saint-Louis qu’il ralliera plus tard, les « S’en fout-la-mort » défient l’océan et n’ont pour mot d’ordre que « Barça ou Barsakh », c'est-à-dire Barcelone ou la mort… Viennent ensuite Diacksao, banlieue abandonnée où l’on s’organise comme on peut. Rufisque, ville où, affirment les Dakarois, « les forces mystiques sont très puissantes » surtout à la tombée de la nuit. L’auteur s’en moque, il aime à avancer entre chien et loup et n’a pas peur des fantômes. Il affirme même vivre avec eux.
 
Car, dans sa course, Pierre Cherruau n’est pas seul. Il y a d’abord certains auteurs qui l’accompagnent. Bipago Dipo, Amadou Hampâté Bâ, Abasse Ndione, Wolé Soyinka mais aussi Henning Mankell, Lucio Mad et Simenon. Mais, il y a surtout le souvenir prégnant de son père, journaliste lui aussi et disparu de cette maladie, le cancer, que les médias et les gens disent longue pour ne pas la nommer. « Juste avant de mourir, mon père a écrit sur un papier gris, d’une écriture tremblante, que sa plus grande fierté c’était de m’avoir transmis la passion de la course à pied » écrit l’auteur. Voici donc l’une des clés de ce voyage particulier, de cette entreprise quelque peu déraisonnable. Tout au long de ses foulées, en Afrique comme sur les bords de Loire, il est souvent confronté à l’idée de la mort. Celle de ses proches disparus, celle des moutons jetés sur le bas-côté ou celle des victimes des bus lancés à toute allure.
 
C’est à un anti-rallye Paris-Dakar que nous convie Pierre Cherruau. Le périple d’un « toubab », un blanc, qui, au soir de ses haltes, dort chez l’habitant et évite soigneusement ces grands hôtels luxueux que tant de pseudo grands-reporters affectionnent. Pour les Sénégalais qui le voient avancer sous un soleil de plomb, la peau dévorée par les allergies dues à la pollution, ce coureur n’est rien d’autre qu’un « blanc gâché », c’est-à-dire désargenté, qui ne possède pas de 4x4 et qui se contente d’une simple bouteille d’eau minérale quand il s’approvisionne dans une essencerie, terme que Senghor a fait entrer dans le dictionnaire pour désigner une station-service.
 
On peut courir pour fuir. Mais on peut aussi courir pour aller au-devant des autres. Pour mieux les comprendre. C’est ce qu’a fait l’auteur qui nous restitue une « autre » Afrique. Que savons-nous de la vie quotidienne des millions d’Africains ? Que savons-nous d’autre que ce que les médias, toujours alarmistes et misérabilistes, nous servent à longueur de colonnes ou d’images ? Que savons-nous au-delà du cliché ? Dans son livre, Pierre Cherruau nous parle de la tolérance au Sénégal, pays à majorité musulmane où tout le monde ou presque fête Noël. Il nous parle de la Téranga, cette hospitalité généreuse, obligatoire, qui fait que l’on accueille sans hésiter l’étranger de passage, lui offrant de partager un thiéboudiène au thiof, un plat national fait de riz et de mérou. Cette Téranga qui fait que même dans un foyer africain à Etampes, dans la banlieue parisienne, on lui cèdera un endroit où dormir quitte à s’en aller ailleurs ou à faire une nuit blanche.
 
Mais, après la Mauritanie, le Maroc et l’Espagne, il y a la France. L’auteur continue de courir dans un pays qui l’inquiète. C’est le pays de Claude Guéant à qui il a écrit une lettre pour lui reprocher ses dérapages xénophobes. Un courrier qui a fait grand bruit et que des milliers d’internautes ont visionné et partagé. Pierre Cherruau court pour clamer les principes de fraternité et d’humanité. Père de deux enfants métis, il craint pour sa France, rongée par les discours de haine et de suspicion. Son périple africain porte le lecteur, lui ouvre des portes et engendre des rêves de voyage. La partie européenne, de Barcelone à Paris en passant par le Médoc et ses populations pauvres, est quant à elle une mise en garde. Un dur rappel à la réalité hexagonale.
 
(*) De Dakar à Paris, un voyage à petites foulées, Calmann-Lévy, 325 pages, 18,5 euros.
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vendredi 1 mars 2013

La chronique du blédard : L’Obs, Libé, SlateAfrique et les errances du journalisme

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 28 février 2013
Akram Belkaïd, Paris

La semaine dernière, en découvrant les unes du Nouvel Observateur et de Libération toutes deux consacrées à un «roman » à propos d’une liaison en 2012 entre son auteure, la juriste Marcela Iacub, et Dominique Strauss-Kahn, ma première réaction a été une colère mêlée de nausée. J’avais devant moi le symbole de cette indécence parisianiste dont je me demande jusqu’où elle va aller et quelles catastrophes elle va finir par déclencher. C’était-là un nouvel exemple obscène de la déconnection entre les médias dits nationaux (et dits aussi de gauche…) et les Français (vous noterez que je n’ai pas parlé de France profonde mais bien de Français, où qu’ils habitent).

Voilà un pays plongé dans la crise et où le désarroi et la peur du déclassement sévissent à chaque coin de rue. Voilà un pays, où l’on sent physiquement la souffrance et la crainte du lendemain. Voilà un pays qui sait déjà que 2013 ne sera pas une bonne année sur le plan de l’économie et donc de l’emploi. Et que trouvent à faire ces deux publications qui, hier, c’était certes il y a longtemps, se mobilisaient pour les combats sociaux et la lutte contre les inégalités ? Les voici donc qui infligent au lecteur quelques bonnes feuilles à propos de cochonneries et autres galipettes qui, dans un monde normal, ne devraient intéresser personne si ce n’est quelques obsédés lubriques en mal d’images salaces. Khmadj

J’ai été heureux d’apprendre que de nombreux journalistes de Libé ont protesté contre le choix d’un tel sujet qui, à la limite et connaissant l’implacable loi du copinage et réseautage en la matière, aurait dû être cantonné aux pages littéraires. Mais, ce battage médiatique en dit long sur l’état d’une partie de la presse française, de son incapacité à réaliser que l’époque actuelle est porteuse de dangers et que ce n’est pas en organisant ici et là quelques savants débats qu’ils peuvent prétendre verser leur écot. On dira qu’en ces temps de lectures gratuites et googlisées, il faut faire preuve d’inventivité et d’agressivité pour aller chercher le lecteur. Peut-être. Mais, cela n’est ni plus ni moins qu’un pitoyable racolage qui flatte les plus bas instincts qui sommeillent en chacun d’entre nous. Bien sûr, on nous a servi l’inévitable argument de «l’excellente qualité littéraire » du livre. Tu parles…

J’étais d’autant plus énervé que je venais d’apprendre les conditions dans lesquelles le site SlateAfrique venait de congédier son rédacteur en chef Pierre Cherruau ainsi que son adjoint Philippe Randrianarimanana. Je n’emmétrai pas de jugement public sur ce renvoi. Mais, je sais au moins une chose. Pierre Cherruau a permis le décollage de ce site. Avec lui et son équipe, nous avons été quelques pigistes à avoir assis la crédibilité et la notoriété de SlateAfrique, notamment au Maghreb. Parmi ces contributeurs, où l’on comptait entre autre Chawki Amari et Kamel Daoud, il y avait aussi le journaliste marocain Ali Amar.

Pour nous autres journalistes algériens, habitués à ne jamais ménager notre plume à l’égard du pouvoir d’Alger, la présence d’Ali Amar avait quelque chose de rassurant sur le plan de « l’équilibre des forces » car cela signifiait que le Makhzen marocain en serait lui aussi pour ses frais (pas de manière gratuite mais quand l’actualité l’exigerait). En effet, trop souvent, les publications (comme les colloques) concernant le Maghreb en France se résument à une mise en accusation systématique du pouvoir algérien tandis que les deux autres voisins, surtout le marocain, sont plutôt ménagés (Mamounia et « tagineage » obligent…). Pour dire les choses simplement, dans la presse française, on peut cogner autant qu’on veut sur Abdelaziz Bouteflika, le DRS ou qui sais-je encore, mais, surtout, surtout, pas touche à Mohammed VI. Or, Ali Ammar, comme ses anciens compères du Journal Hebdo Aboubakr Jamaï et Ali Lmrabet, ne se sont jamais laissés allés à ce genre de journalisme makhzano-compatible. Le fait qu’Ali Amar ne soit plus calamum-gratta chez SlateAfrique pose donc nécessairement la question de l’indépendance de ce site vis-à-vis du Makhzen et des divers intérêts financiers interlopes qui activent en son nom. Il est possible que cette indépendance soit maintenue, mais, en tout état de cause, j’ai décidé, en ce qui me concerne, que la belle aventure avec SlateAfrique est désormais terminée.

Depuis longtemps, la majorité des écrivains se doivent de trouver un emploi pour vivre, traînant ainsi un fardeau sapant leur créativité et diminuant leur temps d’écriture. Cela vaut aujourd’hui pour le journalisme indépendant. Ce métier est en train de muter et une certaine idée de l’exercer est en train de mourir de sa belle mort. La faute à ce que j’ai décrit précédemment. Pipolisation, influence de lobbies divers, standardisation de l’écrit. La profession vit sous le règne des copains et des coquins. On en est ou l’on n’en est pas. Qu’importe l’expérience, le savoir-faire, la connaissance fine de tel ou tel sujet : on sent bien que partout les digues cèdent. Rentabilité, frilosité à l’égard de certains sujets jugés tabous, emprise des cumulards, uniformité et caporalisme. Etre à la fois pigiste et avoir un second métier va être une tendance lourde. A terme, le prix à payer par la presse mais aussi par la démocratie sera très lourd dans un contexte où l’on nous annonce pour demain des journaux sans journalistes ( !). Mais, cette inquiétante perspective ne semble guère inquiéter la presse et il est à parier qu’elle ne volera jamais la vedette à une actualité fesso-littéraire.