Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mercredi 25 août 2021

La chronique du blédard : L’emprise des paris en ligne

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 24 juin 2021

Akram Belkaïd, Paris

C’était en 2018, le 28 mai, un match de préparation de l’équipe de France de football en vue de la Coupe du monde dont on connaît aujourd’hui le résultat. Époque bénie d’avant-pandémie, le stade de Saint-Denis était plein à craquer malgré la pluie battante et malgré la modestie de l’adversaire du jour : l’Irlande (deux buts à zéro pour les Bleus). Un match agréable mais perturbé par le comportement bruyant de mes voisins. Dans la tribune où je me trouvais, juste derrière-moi, occupant quasiment toute la travée, des jeunes d’origine maghrébine semblaient, en effet, plus intéressés par leur smartphone que par les cavalcades de Mbappé. 

Nous étions alors en plein ramadan et nombre d’entre-eux ne cessaient de se lamenter sur ce temps qui file lentement quand on attend avec impatience la tombée du jour. En fait, avec leurs propos haut-perchés, personne ou presque dans la tribune ne pouvait ignorer qu’ils jeûnaient. Mais ce qui m’intéressait, et agaçait, dans leur comportement, c’était leur consultation frénétique de leur écran le tout accompagné de propos plus ou moins ésotériques : cote, bonus, trixie, bankroll, BTTS, freebet, etc. Vous l’avez compris, ces gaillards pariaient sur des sites en lignes. Ils faisaient du « live betting », autrement dit, ils pariaient sur le match qui se déroulait devant leurs yeux s’ils avaient pris la peine de lever la tête.

A la mi-temps, j’ai échangé quelques mots avec l’un d’eux qui semblait furieux d’avoir perdu sa mise alors que l’un de ses comparses avait empoché un gain de quelques dizaines d’euros. Vous pariez en ligne ? ai-je demandé. Puis, ayant reçu une brève réponse positive, j’ai posé une autre question qui a jeté un froid : donc vous jeûnez mais vous pariez quand même ? Silence. Je n’ai pas insisté. Ils ont continué à jouer et à ne suivre le match que d’un quart d’œil, attendant le moment d’avaler la première datte.

Cette histoire pourrait illustrer à merveille la schizophrénie qui caractérise la religiosité ostentatoire d’une partie de la jeune française d’origine maghrébine. Elle peut aussi aider à démontrer que cette pratique de la religion n’est, le plus souvent, que l’expression d’une tradition culturelle et que la foi bruyamment proclamée s’accommode fort bien de certains interdits – pas tous – offerts par la vie moderne. A la fin du match, alors que je m’apprêtais à quitter la tribune, l’un des parieurs, briefé par son camarade qui n’avait su quoi me répondre, m’a interpellé pour se justifier. Selon lui, l’islam interdit certes les jeux de hasard mais le pari sportif étant la résultante d’un vrai travail de réflexion (analyse des équipes, évaluation des cotes, etc.), on ne pouvait blâmer les joueurs. J’imagine que c’est sur Internet que cet apprenti ouléma a puisé la fatwa qui lui convenait pour se trouver une excuse pour parier.

Mais si je vous raconte cette histoire, c’est surtout parce que les paris en ligne sont devenus omniprésents au sein de cette jeunesse populaire. Il y a quelques mois, le Bondy Blog a même tiré la sonnette d’alarme, mettant en garde contre les ravages que ces jeux provoquent dans les quartiers (1). Addiction, drames familiaux, endettement, recours à des actes délictueux pour financer les paris : voilà une situation qui ne cesse de s’aggraver depuis l’autorisation des paris en ligne en 2010. A l’époque, déjà, plusieurs voix s’étaient élevées pour demander qu’elle soit plus encadrée et qu’elle soit interdite de réclame. En vain…

Pour qui regarde l’Euro de football, il est ainsi impossible d’échapper aux clips publicitaires mettant en scène des jeunes empochant la mise et donc, pour reprendre une expression algérienne, « sortant du sous-développement ». L’argument de l’un de ces sites est d’ailleurs clair : pour aider la daronne (la maman), il faut parier. Ces sites sont omniprésents. Pour vanter leurs mérites, ils embauchent des personnalités connues, des journalistes sportifs, des comédiens et des « influenceurs », terme désignant les stars des réseaux sociaux qui attirent à eux des centaines de milliers pour ne pas dire des millions d’internautes, souvent jeunes.

Quelle que soit la latitude, l’emprise des jeux de hasard sur les classes populaires n’est pas une nouveauté. Mais pendant longtemps, jouer demandait un (petit) effort, ne serait-ce que le fait de se déplacer dans les endroits dédiés à cela. J’ai toujours été frappé par l’atmosphère sordide qui régnait dans les salles où des parieurs suivaient avec inquiétude telle ou telle course de chevaux tout en grattant des tickets censés leur faire gagner des fortunes. Aujourd’hui, nul besoin de bouger de chez soi. Internet, un smartphone et un compte en banque suffisent. Si on hésite, le site vous offre un ou plusieurs paris gratuits. Vous êtes lecteur de la presse sportive ou des magazines hebdomadaire ? Vous trouverez facilement un coupon vous encourageant à vous lancer avec deux ou trois « freebet », histoire de bien vous ferrer.

Dans un pays où des hommes et femmes politiques ne cessent de s’épancher sur les dangers du burkini, la question des paris en ligne et de leurs conséquences désastreuses devrait constituer une priorité. Mais l’argent sait toujours se faire respecter, même s’il est sale et qu’il fait le malheur des pauvres gens.


(1) « Dans les quartiers, les paris sportifs font des ravages », Latifa Oulkhouir, Bondy Blog, 24 février 2021. 


jeudi 9 juin 2016

La chronique du blédard : De quoi faire un bon sketch

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 9 juin 2016
Akram Belkaïd, Paris

Bon, je sais, c’est le ramadan, tu es fatigué, tu as envie de regarder Game of Thrones ou d’aller lire les derniers potins sur facebook mais laisse-moi te raconter deux histoires. Allez… Oui, c’est toujours la même émission de téléréalité. Non, je n’ai pas de nouvelles du gigolo et de l’Allemande mais je te tiendrai au courant. Cette fois aussi, je suis sûr que ça va te plaire. Installe-toi et écoute. C’est ce programme où l’invité sur le plateau a demandé qu’une personne bien précise de son entourage soit convoquée pour s’entendre dire quelques vérités. Tu vois le genre d’exhibition…  

Donc… Je dis bien donc parce que c’est devenu un mot vedette en Tunisie. Même quand tu parles arabe, y compris le littéraire, tu dois user et abuser du « dâank ». Ça fait plus branché. Donc, c’est l’histoire d’un jeune, à peine plus de vingt ans, qui a été blessé deux fois pendant les affrontements à Kasserine en 2011. Il a été soigné à l’hôpital et l’Etat lui a versé une indemnité de sept mille dinars. Et ce même Etat lui a même trouvé un emploi à la protection de l’enfance alors que, de son propre aveu, le gars n’avait ni les diplômes ni les compétences pour ce poste. Là, je me suis dit que l’émission cherchait à nous prouver que la justice transitionnelle – tu vois, j’ai appris ça en te lisant – a tout de même bien fonctionné. Une sorte de message implicite délivré à tes copains de la gauche ou encore aux barbus qui prétendent défendre la révolution… Mais le récit du type est allé dans un tout autre sens.

Il a d’abord raconté ses démêlés avec la femme de son oncle qui l’accusait de lui faire du gringue. Du coup, le frère de cette bonne femme est venu le battre avec un gourdin. Le jeune s’est baissé et c’est elle qui a pris le choc en pleine figure. Résultat, de la prison pour le neveu qui a été jugé responsable. Un truc sordide mais ça a fait rire tout le monde sur le plateau. Attends, tu ne vas pas être déçu de la suite. Dâank, notre gars fait un peu de prison et en sort avec l’habitude, bonne ou mauvaise, chacun pense ce qu’il veut, de fumer du shit.

Et qui dit shit, dit argent. Cet argent qui lui file vite entre les mains ce qui l’oblige à en trouver pour se payer ses doses. A son travail, il magouille, promet à des femmes qui cherchent à adopter qu’il va les aider moyennant un petit « café » de quelques milliers de dinars. Bien entendu, il n’a rien fait pour elles mais il dépense tout leur pognon. Et quand l’animateur fait le naïf en lui demandant pourquoi il raconte tout ça, le type dit : « je veux redevenir normal, je ne veux plus être obsédé par l’envie permanente de fumer de la zetla (de la beuh pour les non-arabophones) ». Là, j’ai encore eu un petit doute. Je me suis dit, tiens on veut nous montrer que les gens qui ont été dans la rue pendant la Révolution ne sont pas tous des héros. Et puis j’ai pensé que c’était un plaidoyer contre la drogue et que, de l’autre côté du rideau, se trouvait un médecin qui pourrait l’aider. Tiens, au passage, j’ai appris qu’il n’y a plus de centre de traitement des addictions en Tunisie puisque celui de Sfax vient de fermer. Voilà un vrai sujet, non ?

Oui, j’y arrive. En fait, derrière le rideau, il y avait le père du type. Un marbrier qui a travaillé toute sa vie pour que ses enfants ne manquent de rien. En écoutant son fils lui raconter ses soucis, il est tombé des nues. Surtout quand le gamin lui a reproché son « absence d’écoute ». Il fallait voir le visage du père. L’incompréhension et le désarroi, khô ! Un choc culturel, une scène étrange, dérangeante, où la mentalité de la Tunisie profonde entre en collision avec la téléréalité et la psychologie à deux sous. Remarque, je plains le pater. Tu trimes toute ton existence, tu penses avoir fait le nécessaire et tu te retrouves à la télé devant ton fils en pleurs – qui forçait un peu le pathos d’ailleurs – et qui, en gros, te dis que s’il a fait des bêtises, c’est de ta faute parce que tu n’as pas suffisamment dialogué avec lui. Dialogué… Moi, si j’avais pu rentrer dans le poste, ce petit merdeux je lui aurais mis deux ou trois baffes histoire de lui apprendre le respect dû aux aînés. Génération Y… Ils font des conneries et ensuite ils viennent culpabiliser les parents… En fait, je suis sûr que tout ce cirque, c’était juste pour que le père soit au courant des bêtises du fils et qu’il ne se mette pas à hurler.

Ok, je fais plus court pour la deuxième histoire. Là, c’est un jeune gars qui boit et qui joue. Il est marié et sa femme a quitté le domicile conjugal. Il veut qu’elle revienne, elle refuse. Elle raconte devant tout le monde qu’il a vendu des meubles, un réchaud et même les jouets de ses enfants pour pouvoir parier. Du sordide, oui, mais du réel. Le genre de chose que nos sociétés préfèrent taire. Le jeu et la boisson… Chuut. Alors, dâank, le type joue et boit. Et en plus, il habite au-dessus de ses parents. « Il va souvent dormir chez ses parents » lui reproche sa femme sur le plateau. « Et alors, où est le problème. Un fils a le droit d’aller voir sa mère, non ? » répond l’animateur comme s’il sentait visé…. L’histoire classique des jeunes couples tunisiens est résumée par ce dialogue…


Un jour, la mère monte chez son fils pendant son absence et, chose inévitable, elle se dispute avec sa bru. Laquelle se défend et cogne la belle-mère. Oui, un coup de poing dans la mâchoire ! Que fait le type quand il apprend ça ? Non, non, il ne frappe pas sa femme, ce serait trop banal. Il sort de chez lui, court chez les parents de sa femme et tabasse sa belle-mère. La loi du talion, khô. Tu bats ma mère, je fracasse la tienne… Ça ferait une belle comédie, non ? Ou alors, un bon sketch pour le ramadan histoire de tenir le coup. Tiens, à propos du ramadan, tu écriras bien que je le souhaite apaisé, diététiquement raisonnable et plein de ferveur pour tout le monde et en particulier aux fidèles lectrices et lecteurs de ta chronique.