Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
Affichage des articles dont le libellé est double nationalité. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est double nationalité. Afficher tous les articles

mardi 17 mars 2015

La chronique du blédard : La binationalité et le cas Fekir

 
Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 mars 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Qu’on le veuille ou non, ce qui touche le football dépasse toujours la sphère exclusive de ce sport. C’est le cas de la récente « affaire Fekir », du nom de ce jeune – et talentueux  - footballeur de l’Olympique de Lyon qui, après quelques tergiversations, a opté pour l’Equipe nationale de France plutôt que pour celle d’Algérie. Le feuilleton a duré plusieurs semaines, si ce n’est plusieurs mois et, après avoir décidé, dans un premier temps, de jouer pour les Verts le gone, né d’un père algérien, a donc choisi d’évoluer chez les Bleus.
 
Cela fait longtemps que la question des joueurs binationaux a des répercussions externes au monde du football. Depuis quelques années, les fédérations maghrébines mais aussi subsahariennes ont entrepris de profiter des failles de la réglementation internationale en essayant de convaincre de jeunes joueurs nés en France – et ayant souvent joué pour les équipes de France de niveau inférieur (juniors, espoirs ou A’) - de représenter le pays de leur père ou de leur mère (il y a ainsi eu des situations où, nés en France, deux frères ont joué, l’un pour l’Algérie, l’autre pour la Tunisie…).
 
Avant d’aller plus loin, relevons d’abord qu’en Algérie le football, lui aussi, n’échappe pas à la facilité. Comme dans d’autres disciplines, ses dirigeants ne parient plus sur la formation et délaissent la structuration de cette activité sur le long terme. On dira ce que l’on voudra des années 1970, mais il existait tout de même une politique sportive et une ambition de faire émerger des joueurs doués (ce qui fut le cas avec les Madjer, Belloumi, Assad et compagnie…). Comme pour tant de secteurs de l’économie, les dirigeants du foot algérien préfèrent donc « importer » de l’extérieur au prétexte fallacieux d’inverser les flux de fuite talents. En cela, le football, du moins son symbole premier qu’est l’équipe nationale, dit bien ce qu’est devenue l’Algérie d’aujourd’hui : un pays rentier incapable de produire sa propre richesse autre que les hydrocarbures.
 
Revenons au cas Fekir. Cette situation autour des joueurs binationaux, rendue possible par une législation très libérale et censée être favorable aux « petites » équipes, a des incidences dans la vie politique française. On imagine quel aurait été le discours du Front national mais aussi d’une partie de la droite (n’oublions la gauche dite socialiste) si le joueur avait opté pour l’Algérie. Le discours habituel sur le prétendu manque de loyauté des jeunes issus de l’immigration aurait immédiatement été sorti du fumier dans lequel il mijote habituellement. On se souvient des propos pour le moins ambigus de Laurent Blanc, alors sélectionneur de l’Equipe de France, à propos de ce qu’il considérait comme étant un vrai problème pour la compétitivité des Bleus.
 
Au-delà de ce qu’ils espéraient vraiment, c’est-à-dire voir Nabil Fekir, que l’on annonce tout de même comme étant le nouveau Messi, jouer avec la Khadra, de nombreux franco-maghrébins ont ressenti un sentiment de soulagement quant à sa décision. C’est comme si cela faisait une polémique de moins dans un pays où, dès le réveil matinal, il est question à la radio de terrorisme, d’islam et d’islamisme, de foulard et de laïcité sans parler de l’immigration, des imams mal formés ou des prières de rue. C’est un fait, la décision de Fekir va aussi calmer l’ardeur de quelques comiques-troupiers, on pense à ceux qui couvrent le foot sur RMC, et les obliger à chercher des poux dans d’autres têtes que celles des franco-maghrébins.
 
Pour autant, il faut se garder de généraliser. Tout en étant prudent avec ce genre de procédé qui ne remplace en rien une vraie enquête ou un vrai sondage, il convient de relever que, sur les réseaux sociaux, les réactions à la décision de Fekir ont été étonnement mesurées des deux côtés de la Méditerranée. Bien sûr, certains, en France, y ont vu un acte calculateur, l’équipe de France jouant chez elle l’Euro 2016, la valeur marchande du joueur serait de fait plus susceptible d’en bénéficier que s’il participait à la Coupe d’Afrique des nations de 2017. En Algérie, quelques excités l’ont qualifié de traître au pays (rien que ça…) quand d’autres faisaient juste mine de s’indigner de ses atermoiements sans pour autant remettre en cause son droit à jouer pour la France.
 
Et c’est ce dernier point qui est intéressant. Il fut un temps où la question de la bi-nationalité relevait d’un tabou absolu en Algérie. Il fut aussi un temps où nombre de pères immigrés interdisaient à leurs enfants de devenir français ou de se considérer comme tels et cela au nom d’un hypothétique retour au pays. Aujourd’hui, les choses ont changé. La réalité démographique a imposé le pragmatisme – combien y-a-t-il de binationaux ? C’est un mystère, mais on estime leur nombre à deux voire trois millions d’individus, le chiffre de sept millions ayant même récemment enflammé les réseaux sociaux. Et ce pragmatisme conduit à des situations pour le moins étonnantes. Ainsi, les consulats d’Algérie à l’étranger proposent aujourd’hui à leurs ressortissants binationaux qui n’ont pas le temps de renouveler leur passeport (algérien) de rentrer au pays natal avec leur passeport français et un visa : quelque chose d’impensable il y a quelques décennies…
 
En son temps, un joueur comme Zinedine Zidane a beaucoup contribué, en France comme en Algérie, à l’apaisement autour des questions de nationalité. On ne dira jamais assez que c’est grâce à lui que des milliers d’Algériens ont supporté la France en juillet 1998 lors de la finale contre le Brésil. Aujourd’hui, un joueur comme Benzema a repris le flambeau. Mais l’on se rend compte que tout va bien dans le meilleur des mondes tant que ces joueurs ne sont pas critiqués ou brimés en France. Si c’est le cas, comme cela s’est passé pour Samir Nasri, alors, on oublie soudain que ces joueurs sont aussi français et ils deviennent Algériens pour les uns (qui le défendent) comme pour les autres (qui le critiquent).
 
Nabil Fekir est encore jeune. Contrairement à ce que l’on peut penser, il n’a pas choisi la solution de facilité en optant pour la France. Qu’il confirme ses promesses, et, sans le vouloir, il œuvrera à apaiser des relations pas toujours simples entre deux pays et deux peuples. Qu’il déçoive ou qu’il soit maltraité par le staff des Bleus, et cela fera un autre motif de discorde…
_

lundi 7 juillet 2014

La chronique du blédard : Des Français qui aiment l’Algérie

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi  3 juillet 2014
Akram Belkaïd, Paris

On ne répètera jamais assez que ce qui entoure le football est souvent plus important que le football lui-même. Les réactions en France liées aux dernières rencontres de l’équipe nationale (EN) algérienne en sont le parfait exemple. De fait, on a beaucoup parlé des débordements de certains « supporteurs » et des multiples incidents qui ont suivi chaque match des Verts. Tapages nocturnes, affrontements avec les forces de l’ordre, voitures et poubelles brûlées, commerces saccagés : une minorité de voyous et de casseurs a souvent réussi à gâcher la (belle) fête.

Comme on le sait, ces comportements inacceptables ont été du pain béni pour l’extrême-droite qui s’est emparée de l’affaire pour dénoncer l’existence d’une cinquième colonne algérienne en France et pour exiger la suppression de la double nationalité franco-algérienne. Dans certaines villes de l’Hexagone, des groupuscules extrémistes ont cherché l’affrontement avec les jeunes issus de l’émigration maghrébine et sub-saharienne. A Bourges, des abrutis ont ainsi brûlé le drapeau algérien en chantant la Marseillaise (l’un d’eux a été identifié par les internautes et son nom circule sur internet. Le pauvre…). A Carcassonne, des parachutistes ont défilé dans la ville avec un drapeau allemand – (un acte nostalgique ?) – après la (très honorable) défaite de l’EN face à la Mannschaft et il semble bien que certains d’entre eux aient mené une ratonade dans un quartier populaire. Enfin, à Nice, le député-maire Christian Estrosi, alias le « motocrate » ou « motodidacte », a décidé d’interdire par arrêté municipal la présence « ostentatoire » de drapeaux étrangers, une mesure, on l’aura compris, qui visait essentiellement l’étendard vert et blanc aux croissant et étoile rouges.

Bien entendu, les médias ont largement relayé ces excès de part et d’autre. Cela a contribué à créer un climat plutôt détestable, pesant. On pense notamment à ce sondage mis en ligne, le dimanche 29 juin, sur le site de l’hebdomadaire Le Point avec cette interrogation : « Faut-il supprimer aux Français d’origine algérienne leur double nationalité ? ». La question, raciste, a fini par être retirée après les protestations de nombreux internautes (elle avait eu le temps d’enregistrer 81% de « oui »…) mais elle mérite un commentaire. Retirer la double nationalité ne veut rien dire sur le plan administratif, légal ou technique. En réalité, Le Point n’a pas osé aller jusqu’au bout de sa pensée en demandant simplement à ses lecteurs s’ils sont d’accord pour retirer ou non leur nationalité française aux binationaux franco-algériens. Car c’est là la vraie revendication de l’extrême-droite et des mouvements facho-identitaires.

Mais il faut se garder de sombrer dans le catastrophisme et en conclure que les temps sont durs pour les Algériens de France, qu’ils aient ou non la double nationalité. Par facilité, par ce pessimisme structurel propre aux journalistes mais aussi par refus d’accepter la réalité, on pourrait s’épancher durant des heures sur cette ambiance frelatée qui offre la possibilité à certains de continuer à revêtir l’habit de la victime persécutée ou celui de leur porte-parole auto-désigné. Oui, il y a des racistes. Oui, il y a des Français qui ne supportent pas la vue du drapeau algérien. Oui, il y a des allumés qui rêvent d’un grand nettoyage ethnique qui, plusieurs siècles après, ferait écho à l’expulsion des morisques d’Andalousie.

Mais combien sont-ils ? Et quelle est la réalité au quotidien ? Le fait est que de nombreux Français, dits de souche, étaient heureux du parcours de l’équipe algérienne dans ce mondial. La joie de nos supporters leur faisait plaisir à voir et a même constitué un élément positif dans un contexte politico-économique des plus maussades. Au fil des jours, exception faite de deux ou trois allusions aux excès de fêtards trop bruyants (relevant aussi de la détestation du football), le présent chroniqueur n’a entendu et reçu que des messages de sympathie et de soutien. Et il ne s’agit pas d’un cas isolé, loin de là. Autrement dit, et contrairement à ce que l’extrême-droite veut imposer comme idée, notamment en donnant l’impression du nombre sur internet grâce à de vraies campagnes organisées, il y a beaucoup de Français qui se sentent proches de l’Algérie. Des Français qui aiment l’Algérie ou, tout du moins, qui ne lui sont pas hostiles. Des Français qui sentent, parfois sans pouvoir l’expliquer, que ce pays de l’autre côté de la Méditerranée leur « parle ».

Ce serait être malhonnête et injuste que de passer cela sous silence. Ce serait continuer d’entretenir de mauvais feux que d’insister uniquement sur la tentation frontiste d’une partie de la classe politique française. Car le vrai problème est là. Ce n’est pas de l’Algérie et des Algériens qu’il s’agit mais de l’incapacité d’une bonne partie des politiciens et médias français – ah ces maudits talk-shows- d’assumer publiquement le fait que la France et l’Algérie sont de plus en plus liées et que leurs peuples respectifs ont une part commune bien plus importante qu’il n’y paraît.

 « En France, l’Algérie est presque partout » m’a dit un jour un confrère parisien. C’est vrai. Mais ce qu’il faut préciser, c’est que contrairement à ce que peuvent laisser entendre les médias et certains politiciens, l’acceptation de cette situation fait son chemin à l’ombre des indignations et des polémiques stériles. Certes, il y a des jours où ces dernières sont difficiles à supporter mais il suffit alors de s’en remettre au réel, à la vie quotidienne, et de débrancher télés et ordinateurs.
_