Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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samedi 15 mai 2021

Ton nom de Palestine (poème d'Olivia Elias)

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Musiciens je vous parle d’une vie dans l’œil du cyclone

fracassée par les assauts des vagues scélérates

d’une vie chavirée dans la zone des quarantièmes

rugissants

d’une vie lézardée à la merci des Puissants

Le grand frère d’Amérique qui agite frénétiquement

son hochet sur lequel est marqué Droit de veto

Dame Europe qui vêtue de sa belle robe

observe du haut de sa tour les peuples « inférieurs »

se débattant en enfer

Elle ne sait que répéter en dodelinant la tête

la même ritournelle

 

La mascarade continue pendant que les marchands

d’armes se frottent les mains

Décidément ces vauriens ne veulent pas

entendre raison

Lançons immédiatement la fabrication

d’instruments de morts plus puissants

 

Je vous parle d’un peuple magnifique

animé d’une volonté farouche

de faire la nique aux abominations

en cultivant l’art du café du petit matin

capable d’inventer la cinétique du cabossé

et de la tôle ondulée

de peindre les ânes en zèbre

pour amuser les enfants

 

Je vous parle d’un peuple qui tambourine

sans relâche aux portes de l’avenir

d’un pays relégué aux marges de l’histoire

Dans ce pays les petites Salma ont pour Nidal

Les yeux de Chimène et rêvent d’épousailles

Ils grandiront auront des enfants

qui auront des enfants jusqu’à ce qu’une balle

en plein cœur interrompe le fil du récit

 

A quoi rêvent les enfants de Gaza ?

Qui dira la peine des survivants ?

Comment font-ils pour traverser ces temps tragiques

en maintenant le désir d’être humain et vivant ?

Qui racontera la geste de ceux dont chaque acte

est un exploit ?

 

Olivia Elias, Ton nom de Palestine, Combats, Al Manar, 2017.

 

jeudi 13 mai 2021

ET NOUS, NOUS AIMONS LA VIE (poème de Mahmoud Darwich)

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Et nous, nous aimons la vie autant que possible,
Nous dansons entre deux martyrs. Entre eux, nous érigeons pour les violettes un minaret ou des palmiers.
Nous aimons la vie autant que possible.
Nous volons un fil au ver à soie pour tisser notre ciel et clôturer cet exode.
Nous ouvrons la porte du jardin pour que le jasmin inonde les routes comme une belle journée.
Nous aimons la vie autant que possible.
Là où nous résidons, nous semons des plantes luxuriantes et nous récoltons des tués.
Nous soufflons dans la flûte la couleur du lointain, lointain, et nous dessinons un hennissement sur la poussière du passage.
Nous écrivons nos noms pierre par pierre. O éclair, éclaire pour nous la nuit, éclaire un peu.
Nous aimons la vie autant que possible.
Mahmoud Darwich, poème traduit de l’arabe par Abdellatif Laâbi.
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jeudi 9 août 2018

La chronique du blédard : Inscris, note, écris ou enregistre (hommage à Mahmoud Darwich)

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 9 août 2018
Akram Belkaïd, Paris

Inscris…
Note, écris ou enregistre. D’abord, la date. 9 août 2008. Ensuite, le lieu. Quelque part entre Ramallah et Bethléem. Note donc, écris ou enregistre qu’il y a dix ans, presque jour pour jour, disparaissait le Poète. Un adieu définitif aux roses de Galilée. Il est parti laissant les siens orphelins. Son peuple encagé, brimé, sans cesse violenté. Abandonné. Dix ans… Depuis, rien n’a changé ou, plus exactement, rien ne s’est amélioré. Tout a empiré. Qu’écrirait-il s’il vivait encore ? Quels cris de colère laisserait-il échapper ? Gaza assiégée et dévastée tant de fois, les miradors et les barbelés d’Hébron, les terres confisquées, le mur de béton qui divise les champs et empêche les récoltes, les oliviers brûlés, les incursions de nuit, les hauts parleurs qui crachent des mises en garde et des insultes en arabe, les enfants des camps aux rotules pulvérisées par les snipers, les brutes obscènes venues de Moldavie, les réfugiés qui ne cessent d’attendre et cette patrie qui reste interdite, toujours et encore.

Dix ans…
L’enfant d’Al-Birwah est parti mais le son de ses vers porte encore. N’en déplaise aux chiens.
Inscris, note, écris ou enregistre. Il repose dans une colline de Ramallah, cette fausse capitale où pullulent les parvenus et les dévots zélés de la collaboration, pardon, de la coopération sécuritaire. Un musée lui est dédié. L’endroit est calme, loin de tout tumulte. Il y a des arbres et un vent frais venu de l’ouest qui fait trembler leurs feuillages. Un conseil, l’ami. Ce musée, il faut se dépêcher de le visiter. Il le faut car, inscris, note, écris ou enregistre, les autres reviendront tôt ou tard avec leurs chars et leurs bulldozers. D’ailleurs, ils ne sont jamais partis. Ils sont toujours là, pas très loin, prêts à déferler. Regarde, lève la tête. Chaque avanie, chaque outrage infligé à la nature et au paysage témoigne de leur présence. Un check-point ici, une colonie là. Revenir. Ils ne pensent qu’à cela. Revenir, reprendre le contrôle ou, reprendre le peu de contrôle qui leur échappe à ce jour. Ils reviendront, c’est écrit et ils chercheront à effacer la mémoire du Poète.

Inscris…
Note, écris ou enregistre. Qui porte la voix des Palestiniens ? As-tu remarqué ce silence qui s’installe lentement comme un serpent enveloppe sa proie. Poète, tu nous manques. C’est certain, tu aurais écrit un poème à propos du keffieh, de l’huile d’olive, du zaatar et du reste. De cette culture ancestrale que les autres, sans aucune honte, mais est-ce étonnant, s’approprient, volent et revendiquent. Ils disent, le houmous, la tahina et la maqlouba sont désormais à nous. Ils ont toujours été à nous. Certains d’entre-eux imaginent même s’accaparer le keffieh. Après la terre, les symboles… Non, ne souriez pas, l’affaire est sérieuse. Seuls le poète, l’écrivain, le cinéaste ou l’artiste peuvent empêcher ce genre de rapine. Où es-tu Poète ? La Palestine, sa culture, son identité, ont plus que jamais besoin de toi. Est-ce toi ou un autre qui disait que ton peuple ne connaîtra pas le sort des Indiens d’Amérique ?

Parlons des plus que soumis…
Il nous faudrait un autre poème. Te souviens-tu de celui de Nizar Qabbani qui fustigea les « empressés » (« hasteners », le terme en anglais est encore plus évocateur) qui, ventre à terre et pris d’une allégeance frénétique, crurent aux bobards d’Oslo ? Où sont les vers qui évoqueraient ces nouveaux murs de la honte qui s’effondrent ? Qui répondraient à ces charlatans de la plume qui clament leur passion pour un Etat désormais officiellement raciste ? Qui fustigeraient ces tyrans arabes lesquels, tels leurs pères, n’hésitent pas à faire couler le sang de leur peuple et celui des Palestiniens ? Qui moqueraient ces roitelets de la péninsule pour lesquels il faudrait inventer un mot plus puissant que soumission ? Ces roitelets, donc, prêts à soutenir n’importe quel plan « de paix », autrement dit de spoliation définitive, en échange d’une vague responsabilité sur al-Aqsa. Inscris, note, écris ou enregistre que les chiens obéissent toujours à leurs vrais maîtres et que telle est l’une des plus anciennes lois de la vie.

Inscris…
Note, écris ou enregistre. Oui, la partie semble bien mal engagée. L’arrogance et l’euphorie des autres n’ont d’égal que le découragement de tes frères et sœurs, ô Poète. Tu as écrit un jour que tu appartenais à un peuple qui aime la vie et qui, en retour, ne récolte que des bombes. C’est si vrai. Mais les mots, les tiens, survivent. Certains sont calligraphiées sur le mur. Pas plus les brutes en treillis que leurs auxiliaires n’en comprennent le sens et la portée. Sur cette terre as-tu écrit Poète : « Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : sur cette terre, se tient la maîtresse de la terre, mère des préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame. » Il faut y croire. Il faut continuer à y croire.

Inscris…

Note, écris ou enregistre qu’il est un peuple qui se bat pour sa dignité et pour le droit de disposer de sa terre. Jour après jour, année après année, ses oppresseurs se convainquent que l’histoire est terminée. « Gare ! Gare ! Gare à ma fureur ! » a écrit un jour le Poète. Rien n’est joué, Poète. Rien n’est perdu.

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Autre chronique à lire ou à relire : Pour Mahmoud Darwich

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samedi 5 septembre 2015