Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).

mardi 25 novembre 2014

La chronique économique : L’euro baisse

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 19 novembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Une bonne ou une mauvaise chose ? Depuis le mois de mars dernier, l’euro est engagé dans une tendance baissière qui lui a fait perdre plus de 10% par rapport au dollar étasunien et 5% vis-à-vis de l’ensemble des grandes devises mondiales. De façon symbolique, la monnaie européenne est ainsi passée sous le seuil de un euro pour 1,30 dollar. On est loin de la période où de nombreux économistes étaient persuadés que la parité serait de 1,65 dollar pour un euro (à ce jour, le record est de 1,6038 ayant été établi en juillet 2008).

Un impact mitigé

Les raisons de la baisse de l’euro sont connues. Il y a d’abord le fait que c’est plutôt le dollar qui augmente. En effet, l’économie américaine va bien mieux que son homologue européenne pour laquelle le Fonds monétaire international (FMI) continue de craindre une troisième récession. Dans un tel contexte, les investissements vont vers la zone qui affiche les perspectives les plus prometteuses. Cela provoque une hausse des actifs libellés en dollars et donc un certain fléchissement de ceux qui le sont en euros. Plus important encore, on s’attend à ce que la Réserve fédérale (Fed) augmente ses taux en 2015 ce qui rend les investissements en dollars plus attractifs.

Le second facteur qui influe sur la baisse de l’euro est que la Banque centrale européenne (BCE) semble avoir décidé qu’il était temps d’agir en ce sens. Aujourd’hui, son taux directeur est de 0,05% et celui des dépôts (rémunération des placements à court terme) est négatif (-0,2%, ce qui signifie qu’il faut donc payer une prime pour placer ses fonds à court terme). En clair, sur le marché des changes, l’euro est une devise moins attractive pour les investisseurs qui lui préfèrent le billet vert ou d’autres monnaies. De façon plus pragmatique, on peut dire aussi que la devise européenne est enfin entrée dans la bataille des changes alors qu’elle faisait figure, depuis 2008, de grande vaincue de ces mouvements de dévaluation qui ne disaient pas leur nom.

Il reste à savoir si cette baisse va contribuer à faire sortir la zone euro de son marasme actuel. On connaît les avantages et les inconvénients d’un repli d’une devise. D’un côté, les exportateurs gagnent en compétitivité ce qui contribue à créer de l’emploi et à soutenir la croissance. De l’autre, cela signifie que les produits importés augmentent et avec eux l’inflation ce qui est une mauvaise nouvelle pour le pouvoir d’achat des ménages. Dans le cas de la devise européenne il est important de noter que l’effet positif en matière d’exportations ne vaut que pour les entreprises qui vendent au-delà de la zone euro. Or, souvent, la compétition entre entreprises a lieu surtout à l’intérieur même de cette zone. Cela signifie que la baisse de la monnaie unique risque de ne produire que des effets marginaux. On pense ainsi que cela permettrait d’obtenir +0,25% de croissance supplémentaire du Produit intérieur brut (PIB) européen.

L’Algérie rate des occasions

Mais qu’en est-il pour un pays comme l’Algérie dont les recettes sont essentiellement en dollars tandis que ses dépenses d’importations sont principalement libellées en euros ? La situation actuelle (dollar plus fort, euro plus faible) est a priori avantageuse et cela même si les cours du pétrole sont en baisse. Autrement dit, c’est un contexte qui peut permettre à l’Algérie de valoriser ses avoirs en dollars en réalisant quelques bonnes affaires dans la zone euro (immobilier, capital d’entreprises cotées) mais aussi de faire passer une partie de ses réserves de change en euros (le dollar ne restera pas longtemps orienté à la hausse). Cela fait des années que des économistes algériens souhaitent que leur pays prépare l’avenir par le biais de ce type d’opération. En vain…
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lundi 24 novembre 2014

La chronique du blédard : Du marasme et du mérite en France

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 novembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

C’est la chronique d’un pays, la France, où tout semble aller de travers. Un pays où les inégalités explosent et où le sentiment général est que les choses vont de mal en pis. Et s’il faut encore s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d’œil aux principaux éléments d’un sondage réalisé début octobre par la Sofres pour le compte de la Fédération des pupilles de l’enseignement public (PEP). Bien sûr, il faut toujours se méfier des sondages et de leurs conclusions surtout quand on sait qu’ils ont été réalisés via internet auprès d’un « échantillon représentatif » d’un millier de personnes… Mais, dans le même temps, il faut se garder de toute indifférence et prendre le temps de réfléchir aux conséquences de la situation telle qu’elle est décrite.

Le point principal est qu’une grande majorité de Français estime que leur société est inégalitaire surtout dans les domaines de l’emploi, du logement et de la santé. De façon générale, ils sont ainsi 78% à penser que les droits et devoirs ne sont pas les mêmes pour tous. Un chiffre impressionnant qui, à une autre époque, aurait pu être qualifié de « pré-révolutionnaire » voire de « pré-insurrectionnelle ». En clair, le deuxième pilier du triptyque républicain, l’Egalité, n’aurait plus aucun rapport avec la réalité du pays. Cela suffit presque à expliquer la montée en force du Front national et de la mouvance populiste et xénophobe qui l’accompagne. Pour qui voyage régulièrement dans l’Hexagone et qui garde à l’esprit que Paris, ses quartiers pour bobos et ses talk-shows débiles ne sont pas la France, une telle réalité n’est guère étonnante. Il suffit de s’installer à la table d’un café ou d’un buffet de gare et d’ouvrir les oreilles pour en prendre la mesure.

Car, contrairement à une idée reçue, l’essentiel de la discussion, celle où s’expriment la colère et le ressentiment, n’a que peu à voir avec les étrangers voire les musulmans. Du moins, pas de manière principale. Le vrai sujet, celui qui revient en boucle, celui qui est évoqué partout, y compris dans les files d’attentes dans les agences de l’Etat, c’est celui de l’inégalité. On parle de celles et ceux qui tirent leurs épingles du jeu sans trop d’efforts. On tire à vue sur les profiteurs mais, et c’est de plus en plus fréquent, on s’empresse de préciser qu’il ne s’agit pas des petits fraudeurs aux prestations sociales. En fait, ce sont « les gros » qui sont visés car identifiés comme étant ceux qui exagèrent et qui n’ont aucun scrupule à profiter du système. Et, chaque jour ou presque, l’actualité conforte cette certitude.

La liste est longue. Des élus que la justice a déjà condamnés et qui continuent à multiplier les prébendes en sachant utiliser à leur avantage les méandres compliqués du système judiciaire. Un personnel politique, on le découvre au gré des affaires, qui fonctionne en cercle fermé où époux, épouses, maîtresses, amants et autres camarades de promotion se partagent les meilleurs postes, cumulant les mandats, les salaires et autres compensations. Des malins qui fraudent le fisc et refusent de payer leur écot à la collectivité. En somme, la chronique habituelle du pouvoir, de l’argent, des copains et des coquins… Effectivement, ce n’est guère nouveau. Mais dans le dix-neuvième siècle de Balzac ou dans les affaires putrides qui ont secoué la Troisième République, internet et ses réseaux sociaux n’existaient pas. Aujourd’hui, la moindre dépêche, le moindre ragot est diffusé en temps réel, aggravant la certitude du « tous pourris ».

Cela étant dit, on se demande souvent pourquoi la France ne connaît pas une protestation d’ampleur comparable à ce qui s’est par exemple passé avec les Indignés de nombreux pays notamment en Espagne. La réponse la plus souvent avancée est que les amortisseurs sociaux jouent encore leur rôle. En examinant le sondage cité au début de ce texte, on se rend compte qu’un autre élément prime. De nombreux Français sont convaincus qu’il est des inégalités « normales » car fondées sur le mérite. Et c’est sur cette notion de mérite que les politiques et, de façon plus générale, les élites, y compris économiques, ont longtemps réussi à assoir leur position en haut de l’échelle. L’idée que l’on ne peut arriver au sommet sans avoir le bagage intellectuel nécessaire et sans avoir consenti d’importants sacrifices reste, malgré tout, très répandue et nombreux sont celles et ceux qui en tirent profit.

A cela, et concernant toujours la notion de mérite, s’ajoute une vision particulière de la société française et de la place que chacun peut y occuper. Interrogé par le quotidien Le Monde, Louis Morin, directeur de l’Observatoire des inégalités, dresse un constat sévère. En France, explique-t-il, « l’on est toujours ‘en-dessous’ de quelqu’un ; chacun peut se sentir lésé par rapport à une frange supérieure de la population (…) derrière les discours officiels, se cache une société très formaliste, très segmentée. Très hypocrite, par exemple, dans le domaine de l’éducation, ou plus généralement vis-à-vis des milieux populaires, peu diplômés » (*).

Donner le sentiment aux autres, c’est-à-dire les possibles contestataires, que si l’on est dans une position enviable c’est parce qu’on le mérite est une tactique de communication bien connue. Elle est d’autant plus efficace qu’il s’agit de donner le sentiment à tout un chacun que, lui aussi, mérite plus que d’autres et qu’il lui faut donc veiller à ne pas trop remettre en cause l’ordre établi. Le problème, c’est que les scandales et le marasme économique sont en train de fragiliser ce genre de stratégie. Dans un contexte où (presque) personne ne croit plus à l’ascenseur social et, encore moins, à la lutte des classes, on est en droit de se demander sur quoi va déboucher cette situation.

(*) Le Monde, 18 novembre 2014.
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vendredi 21 novembre 2014

Prospérité et institutions économiques

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L'économiste turco-américain Daron Acemoglu est l'auteur, avec James A. Robinson, de l'ouvrage "Why Nations Fail" (pourquoi les nations échouent) publié en 2012 chez Crown Business.
Extraits d'un entretien accordé au Quotidien Le Monde (16 novembre 2014).

"Avec James A. Robinson, nous considérons que la prospérité est avant toute chose liée aux institutions économiques. Les modèles qui permettent la prospérité sont "inclusifs", c'est-à-dire que les institutions offrent une relative égalité des chances, garantissent des droits économiques et politiques et permettent l'innovation. A l'inverse, les modèles qui empêchent le développement sont de nature "extractive", c'est-à-dire que les institutions économiques sont là pour servir l'enrichissement d'une minorité aux dépens du reste de la population. La nature des institutions économiques est directement liée à la nature du régime politique, démocratique ou autoritaire. Le déclin d'une société intervient quand ses institutions économiques évoluent d'un modèle inclusif vers un modèle extractif".
(...)
"Le déclin de la République de Venise, l'une des cités les plus prospères du Moyen Age, en est un bon exemple. La stagnation de la ville est directement liée au changement majeur des institutions qu'a constitué la mainmise des grandes familles vénitiennes sur le Parlement à la fin du XIII° siècle et qui s'est traduit pas la fin de la liberté de commerce au long cours.
(...)
"Certes la croissance chinoise a été exceptionnelle ces dernières décennies. Mais la Chine atteint le stade de développement où commencent les difficultés pour un régime extractif : elle va être confrontée à une tension croissante entre la nécessité d'ouvrir la société pour susciter l'innovation indispensable à sa croissance future, et la volonté du pouvoir communiste de maintenir son monopole politique."
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jeudi 20 novembre 2014

La chronique économique : L'euro baisse

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 19 novembre 2014
Akram Belkaïd, Paris
 
Une bonne ou une mauvaise chose ? Depuis le mois de mars dernier, l’euro est engagé dans une tendance baissière qui lui a fait perdre plus de 10% par rapport au dollar étasunien et 5% vis-à-vis de l’ensemble des grandes devises mondiales. De façon symbolique, la monnaie européenne est ainsi passée sous le seuil de un euro pour 1,30 dollar. On est loin de la période où de nombreux économistes étaient persuadés que la parité serait de 1,65 dollar pour un euro (à ce jour, le record est de 1,6038 ayant été établi en juillet 2008).

UN IMPACT MITIGE

Les raisons de la baisse de l’euro sont connues. Il y a d’abord le fait que c’est plutôt le dollar qui augmente. En effet, l’économie américaine va bien mieux que son homologue européenne pour laquelle le Fonds monétaire international (FMI) continue de craindre une troisième récession. Dans un tel contexte, les investissements vont vers la zone qui affiche les perspectives les plus prometteuses. Cela provoque une hausse des actifs libellés en dollars et donc un certain fléchissement de ceux qui le sont en euros. Plus important encore, on s’attend à ce que la Réserve fédérale (Fed) augmente ses taux en 2015, ce qui rend les investissements en dollars plus attractifs.
Le second facteur qui influe sur la baisse de l’euro est que la Banque centrale européenne (BCE) semble avoir décidé qu’il était temps d’agir en ce sens. Aujourd’hui, son taux directeur est de 0,05% et celui des dépôts (rémunération des placements à court terme) est négatif (-0,2%, ce qui signifie qu’il faut donc payer une prime pour placer ses fonds à court terme). En clair, sur le marché des changes, l’euro est une devise moins attractive pour les investisseurs qui lui préfèrent le billet vert ou d’autres monnaies. De façon plus pragmatique, on peut dire aussi que la devise européenne est enfin entrée dans la bataille des changes alors qu’elle faisait figure, depuis 2008, de grande vaincue de ces mouvements de dévaluation qui ne disaient pas leur nom.
Il reste à savoir si cette baisse va contribuer à faire sortir la zone euro de son marasme actuel. On connaît les avantages et les inconvénients d’un repli d’une devise. D’un côté, les exportateurs gagnent en compétitivité, ce qui contribue à créer de l’emploi et à soutenir la croissance. De l’autre, cela signifie que les produits importés augmentent et avec eux l’inflation, ce qui est une mauvaise nouvelle pour le pouvoir d’achat des ménages. Dans le cas de la devise européenne, il est important de noter que l’effet positif en matière d’exportations ne vaut que pour les entreprises qui vendent au-delà de la zone euro. Or, souvent, la compétition entre entreprises a lieu surtout à l’intérieur même de cette zone. Cela signifie que la baisse de la monnaie unique risque de ne produire que des effets marginaux. On pense ainsi que cela permettrait d’obtenir 0,25% de croissance supplémentaire du produit intérieur brut (PIB) européen.

L’ALGERIE RATE DES OCCASIONS

Mais qu’en est-il pour un pays comme l’Algérie dont les recettes sont essentiellement en dollars tandis que ses dépenses d’importations sont principalement libellées en euros ? La situation actuelle (dollar plus fort, euro plus faible) est a priori avantageuse et cela même si les cours du pétrole sont en baisse. Autrement dit, c’est un contexte qui peut permettre à l’Algérie de valoriser ses avoirs en dollars en réalisant quelques bonnes affaires dans la zone euro (immobilier, capital d’entreprises cotées) mais aussi de faire passer une partie de ses réserves de change en euros (le dollar ne restera pas longtemps orienté à la hausse). Cela fait des années que des économistes algériens souhaitent que leur pays prépare l’avenir par le biais de ce type d’opération. En vain…
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L'Algérie ou le syndrome Kagemusha

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En Algérie, la bataille de l'après-Bouteflika a commencé
Le Monde, Florence Beaugé, 16 novembre 2014.
Extraits
"L'inquiétude et le mal-être sont pourtant les sentiments les mieux partagés en Algérie aujourd'hui. Le pouvoir joue de cette anxiété généralisée, sur le thème de ''Bouteflika ou la chaos". La situation en Lib ou au Sahel préoccupe tout le monde. En revanche, la guerre menée par la coalition internationale contre l'Etat islamique est observée avec méfiance. Le groupe djihadiste est vu comme une invention des Occidentaux"
(...)
"L'atmosphère est délétère. On se méfie : personne ne sait ce que sera demain. Les gens n'ont qu'une certitude : cette situation ne va pas durer. Il va se passer quelque chose, mais quoi ? "C'est triste à dire mais on attend que Boutef meure. Seul son décès peut débloquer la situation. Le calme qui prévaut est trompeur. Cela peut déraper à tous moments", avertit un universitaire. Pour lui, l'Algérie se retrouve dans la situation du film Kagemusha, du cinéaste japonais Kurosawa. "On remplace un mort par son sosie et on transporte un palanquin pendant des années, histoire de faire croire au peuple que le défunt est toujours en fonction", résume-t-il."
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mercredi 19 novembre 2014

Jürgen Habermas et l'avenir de l'Europe

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Le philosophe et intellectuel allemand Jürgen Habermas est le théoricien de "l'éthique de la discussion" et du "patriotisme constitutionnel". Extraits de l'entretien qu'il a accordé au quotidien Le Monde daté du 8 novembre 2014.

"Avec la mondialisation économique, la politique a perdu, au cours des dernières décennies, sa marge de négociation face au marché, et elle ne pourra la reconquérir que par un regroupement à un niveau supranational. La seule voie de salut pour l'Etat social en Europe passe, à mon avis, par le passage de la monnaie commune européenne à une union politique." (...)
"La clé d'une sortie de crise est désormais à chercher avant tout auprès du gouvernement allemand lui-même : celui-ci aurait dû depuis longtemps lancer une discussion sérieuse sur les alternatives futures de l'Europe tout en développant sa propre perspective. Car après tout, l'intérêt bien compris de l'Allemagne serait que l'Union adopte une forme dans laquelle un leadership ne soit ni possible ni nécessaire." (...)
"L'indispensable transfert de souveraineté à un niveau européen requiert un contrôle démocratique, donc une inflexion de la balance en faveur du Parlement européen. Hélas, je ne vois aucun Churchill, aucun politicien qui aurait les épaules suffisantes pour mettre une telle mutation en branle." (...)
"Les hommes politiques ne devraient pas craindre la bagarre. Ils devraient retrousser leurs manches et, devant leurs opinions publiques, mettre à l'ordre du jour de leurs nations respectives les alternatives qui s'offrent aujourd'hui à l'Europe. Il faudrait conclure une alliance entre partis proeuropéens dans chaque pays. Il est vrai qu'une telle 'grande coalition' européenne est déjà difficile à envisager en Allemagne. Encore plus en France, où le fossé entre droite et gauche est si profond... Mais aujourd'hui - face au Front national -, que signifie encore 'la droite' ?"
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mardi 18 novembre 2014

La chronique du blédard : L’Europe abandonne les migrants en Méditerranée

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 13 novembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Laisser les migrants mourir en les abandonnant à leur triste sort en  Méditerranée, c’est la décision passée presque inaperçue que vient de prendre l’Union européenne (UE). Bien sûr, cela n’a pas été formulé ainsi et la Commission de Bruxelles s’empressera de démentir avec force indignations pareille affirmation dont la brutalité est pourtant assumée par le présent chroniqueur. Bien sûr aussi, il y a quelques nuances à introduire dans le propos liminaire de ce texte mais il n’empêche. Les hommes, les femmes et les enfants qui s’embarquent, ou s’apprêtent à le faire, sur des coques de noix à destination des côtes italiennes ou espagnoles risquent bien plus d’y laisser la vie qu’au cours des mois qui ont précédé.

Souvenons-nous du terrible début de l’automne 2013 où plus de quatre cent migrants sont morts noyés au large des îles de Malte et de Lampedusa. Face à l’émotion provoquée par ce terrible drame, le gouvernement italien a décidé alors de mettre en place l’opération « Mare Nostrum » dont le but était d’assurer le sauvetage en mer des candidats à l’émigration en Europe. Soutenus par des moyens de reconnaissance aérienne, les navires italiens furent habilités à s’approcher des eaux territoriales libyennes pour se porter au secours de celles et ceux que les passeurs des réseaux mafieux n’avaient eu aucun scrupule à faire monter dans des rafiots vermoulus. A l’époque, déjà, cette initiative avait été critiquée par les organisations humanitaires qui lui reprochaient son manque de moyens. Que dire aujourd’hui ?

Car depuis le 1er novembre, « Mare Nostrum » a officiellement été arrêtée par l’Italie et remplacée par le dispositif « Triton », du nom, ironie morbide, de ce dieu qui avait le pouvoir de calmer les tempêtes. Cette nouvelle opération est gérée par l’Union européenne par le biais de Frontex, l’organisme qui assure la surveillance des frontières extérieures de l’UE. En clair, le sort des migrants en Méditerranée n’est plus une question humanitaire mais bien sécuritaire. Autrement dit, l’Europe se portera désormais au secours de celles et ceux qui se noieront dans ses eaux mais pas au-delà. Elle ne recherchera pas activement les migrants dans les eaux internationales pour se porter à leur secours mais se contentera de surveiller ses frontières maritimes notamment celles où les passages d’embarcations de clandestins sont les plus fréquents.

Selon le gouvernement italien, « Mare Nostrum » a coûté 114 millions d’euros soit près de 9 millions d’euros par mois. Le budget alloué à « Triton » ne dépassera pas quant à lui 2,9 millions d’euros mensuels soit le tiers de ce qui était précédemment mobilisé. Mécanique, le constat fait froid dans le dos : moins de moyens cela signifie forcément bien plus de morts qu’auparavant. Faudra-t-il une nouvelle catastrophe pour que les Européens reconsidèrent leur décision ? Ce n’est absolument pas sûr. De nombreuses chancelleries ont fait pression sur l’Italie pour que l’opération « Mare Nostrum » soit arrêtée car étant considérée comme une facilitation de l’émigration clandestine en Europe. Ainsi, pour l’Allemagne, ce dispositif a encouragé les passeurs à multiplier les expéditions y compris les plus risquées, ces criminels se disant que, de toutes les façons, les Européens se porteraient systématiquement au secours des embarcations qu’elles soient ou non en détresse.

Dans le contexte politique européen marqué par la montée en puissance des partis xénophobes et populistes, l’abandon de « Mare Nostrum » n’est pas une surprise. C’est même une concession de taille faite à celles et ceux qui ne se privent plus pour réclamer que les harragas soient abandonnés à leur sort ou, pire encore, que leurs bateaux soient coulés (et eux avec) par les marines européennes. Pour l’heure, l’UE et ses membres affirment qu’ils continueront de respecter les obligations du droit maritime ainsi que les conventions internationales concernant les demandeurs d’asile. Mais en diminuant ses moyens et en reléguant l’action humanitaire au profit du sécuritaire, on peut dire que l’Europe compte finalement sur la Méditerranée pour diminuer le flot de migrants clandestins qu’elle est obligée d’accueillir sur son sol.

Mais, demanderont certains, « que faire d’autre puisqu’on ne peut accueillir toute la misère de l’Afrique et du Proche-Orient réunis » ? A l’heure où même le Maghreb connaît une inquiétante flambée xénophobe qui vise les migrants subsahariens (mais aussi les réfugiés libyens ou syriens), il y a urgence à rappeler les principes les plus élémentaires qui fondent l’Humanité. Le fait est que l’être humain doit assistance à son prochain, quelles que soient sa nationalité, sa religion ou ses orientations sexuelles. On le sait, le problème de la pauvreté en Afrique ou celui de l’instabilité politique au Machrek ne peuvent être réglés que dans la durée (et à condition qu’il existe une volonté politique globale ce qui, hélas, est loin d’être le cas). Cela signifie que le phénomène des migrants en Méditerranée ne va pas disparaître de sitôt cela d’autant plus que l’Europe éprouve une étrange réticence à s’attaquer aux mafias internationales qui tirent profit de l’immigration clandestine. En attendant que les choses aillent mieux – cela finira bien par arriver - l’urgence commande donc à la fraternité. Dans un contexte global où tout semble se détraquer, où l’actualité quotidienne n’est que sombres nuées, l’heure doit être à l’accueil et au partage. Par temps de tempêtes, quand il y en a pour cent, il en a aussi pour mille.
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vendredi 14 novembre 2014

André Orléan, à propos de l'euro

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L'économiste André Orléan, spécialiste des questions monétaires, à propos de l'euro
Extrait de l'entretien publié par Le Monde daté du 9 novembre 2014

"L'euro est une monnaie incomplète car elle n'est pas adossée à une souveraineté politique et ne renvoie à aucun sentiment de solidarité partagé par les populations européennes. Les billets en euro sont symptomatiques dans la mesure où il a été impossible de trouver d'autres symboles communs que des portes, fenêtres ou ponts qui ne renvoient à aucune réalité sociale vécue.
"Autrement dit, il faudrait avoir confiance dans l'euro, non pas pour ce qu'il est, mais pour ce qu'il nous promet d'être, sans pourtant qu'il soit possible aujourd'hui de fournir une représentation tangible de ce destin".
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jeudi 13 novembre 2014

Hitchcock et L'Inconnu du Nord-Express

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Alfred Hitchcock, en préface à l'édition française de L'Inconnu du Nord-Express (strangers on a train, 1950) de Patricia Highsmith (Calmann-Lévy 1951). Roman dont il a tiré un film éponyme sorti sur les écrans en 1951."
"Il me plaît que les personnages de mes films soient des gens comme vous et moi qui, tout à fait par hasard, se trouvent mêlés à des aventures extraordinaires auxquelles rien ne les prédestinait. Ce genre d'aventures dont on dit, en voyant l'acteur s'y débattre malgré lui : "Après tout, ça aurait pu m'arriver à moi !" Et chacun de compatir aux malheurs de ses héros favoris. Ce préambule vous fera comprendre pourquoi j'ai été séduit par L'Inconnu du Nord-Express (...)
"Naturellement, il fallait tout d'abord que l'histoire fût accommodée à ma manière. Cette manière que les spectateurs attendent et qu'ils seraient déçus de ne pas retrouver comme s'ils voyaient un tableau de Rembrandt sans clair-obscur, ou un Degas sans danseuse. Les adultes, en vérité, sont pareils aux enfants qui réclament toujours les histoires qu'ils connaissent le mieux et qui refusent toute variation. Aussi, lorsque je dis, par exemple, que si je tournais Cendrillon, on chercherait le cadavre, ne s'agit-il pas là d'une boutade, croyez-moi."
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mardi 11 novembre 2014

La chronique économique : Nuages sur l’économie française

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 5 novembre 2014
Akram Belkaïd, Paris
 
Mais où va l’économie française ? C’est la question que l’on est en droit de se poser à la lecture des prévisions de la Commission européenne qui ont été rendues publiques mardi 4 novembre. Certes, comme l’a vite remarqué Paris, l’exercice de la prévision est à la fois théorique et aléatoire. En 1996, par exemple, tout le monde s’attendait à ce que l’économie française plonge en 1997 (ce qui avait poussé, entre autre, Jacques Chirac à dissoudre l’Assemblée nationale) mais la croissance avait été au rendez-vous. Mais ce qui est important de noter, c’est que les pronostics de Bruxelles sont encore plus pessimistes qu’au printemps dernier et qu’ils tablent sur une dégradation continue de la situation jusqu’à au moins 2016, c'est-à-dire à la veille de la prochaine élection présidentielle.
 
Panne de croissance
 
Dans le détail, Bruxelles ne voit pas l’économie française reprendre le chemin d’une forte croissance. Le taux d’augmentation du Produit intérieur brut (PIB) ne serait finalement que de 0,3% en 2014 et de 0,7% en 2015. Pour 2016, la Commission table sur un taux de 1,5% c'est-à-dire une progression sur laquelle ne cracherait pas l’actuel gouvernement français mais qui risque d’intervenir trop tard et qui, de toutes les façons, reste encore hypothétique. De façon générale, la France a besoin d’une croissance supérieure à 2% pour commencer à résorber le chômage (lequel va se maintenir à plus de 10% de la population active) et à assainir ses finances publiques.
 
Car c’est sur ce volet que les choses vont aussi se dégrader. Selon Bruxelles, le déficit public va s’aggraver ce qui obligera la France à continuer de s’endetter. Les coupes et autres économies budgétaires décidées par Paris pour les prochains mois ne vont donc pas suffire. Les prévisions de la Commission tablent sur un déficit équivalent à 4,4% du Produit intérieur brut en 2014 et de 4,5% en 2015. En 2016, la France afficherait même le plus fort déficit public de la zone euro avec un taux de 4,7%. Rappelons ici que le déficit public rapporté en pourcentage du PIB fait partie des fameux critères de Maastricht et que les Européens se sont entendus au milieu des années 1990 pour qu’il ne dépasse pas les 3%. Concrètement, cela signifie que le « découvert » d’un Etat ne doit pas dépasser 3% de la richesse qu’il crée en une année.
 
De nombreux économistes estiment pourtant que cette butée de 3% ne veut rien dire et qu’elle pourrait être de 4% voire de 5%. Par contre, ce qui est important, c’est la tendance. Vivre (un peu) à crédit pour un Etat n’est pas grave. Par contre, un pays dont le déficit s’aggrave d’une année à l’autre devient peu à peu dépendant des marchés financiers pour assurer son train de vie. Dans le cas de la zone euro, des finances saines sont jugées obligatoires pour renforcer le crédit de la monnaie unique et éviter qu’elle ne soit attaquée par des spéculateurs sur les marchés. Du coup, la France est pointée du doigt par Bruxelles et ses partenaires parce qu’elle ne serait pas suffisamment rigoureuse en matière de gestion budgétaire.
 
2017 dans le viseur
 
En tout état de cause, les prévisions de la Commission européenne sont un signal d’alarme pour François Hollande et son gouvernement. Peu à peu s’impose l’idée de l’échec définitif de la politique économique du président français cela dans un contexte de politique intérieure de plus en plus tendu. La montée du Front national – Marine Le Pen est donnée en tête du premier tour par les sondages – risque fort d’être renforcée. Assurément, la deuxième moitié de la présidence Hollande risque d’être des plus agitées.
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jeudi 6 novembre 2014

La chronique du blédard : BHL, une tchaqlala tunisienne

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 6 novembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Voilà-ti que l’on reparle de Bernard-Henri Lévy alias BHL. Son déplacement en Tunisie pour y rencontrer des personnalités politiques libyennes a fait couler beaucoup d’encre puisqu’il a provoqué quelques gros remous sur place. Le moins que l’on puisse dire, c’est que de nombreux Tunisiens n’ont guère apprécié la présence chez eux du philosophe à la chemise blanche. Alertés par les passagers de l’avion où il se trouvait, certains d’entre eux se sont regroupés à l’aéroport de Tunis-Carthage pour reprendre en cœur l’ordre-clé de la révolution de 2011 à savoir « dégage ! ». D’autres se sont déchaînés sur internet, relayant les informations les plus invraisemblables et exigeant une réaction vigoureuse des autorités. Lesquelles autorités ont sévèrement rappelé à l’ordre les Libyens présents sur le sol tunisien en leur rappelant qu’ils devaient s’abstenir de toute activité politique. Bref, ça a chauffé…

Fidèle à sa défense habituelle dès lors que fuse une critique à l’encontre de sa petite personne, BHL a crié à l’antisémitisme. Il est vrai que de nombreux internautes, n’hésitons pas à les qualifier d’abrutis, se sont attaqués au « juif » BHL, confondant comme c’est trop souvent le cas antisémitisme et antisionisme, ou, pour être encore plus précis, critique de la politique israélienne à l’encontre des Palestiniens. Il est vrai aussi que cette tchaqlala paraissait quelque peu irréelle sachant qu’un ressortissant français, même s’il s’appelle BHL, a tout à fait le droit d’entrer en Tunisie et d’y rencontrer qui il souhaite. Précisons que la Tunisie, pour des raisons économiques évidentes (notamment le tourisme) n’applique pas à la France le principe de réciprocité en matière de visa.

Pour autant, ce n’est pas le fait que l’éminence de Saint-Germain-des-Prés soit un partisan résolu d’Israël qui a généré toute cette agitation. C’est d’abord son rôle supposé dans la chute de Mouammar Kadhafi qui a pesé. Et cela nous apprend beaucoup de choses sur la manière dont on peut percevoir les événements au sud de la Méditerranée. Pour nombre de Maghrébins, BHL est en effet celui qui a eu la peau de Kadhafi et qui a été le moteur essentiel dans l’intervention de l’Otan. Plusieurs journalistes qui ont suivi cette affaire, contestent pourtant cette version et jugent qu’il n’a fait qu’accompagner le mouvement pour ensuite se donner le beau rôle.

Mais ce discours ne convainc pas. Grâce aux efforts d’autopromotion de l’intéressé dans les médias français, hélas très suivis et pris pour argent comptant au sud de la Méditerranée, BHL est perçu comme l’agent actif de ce qui a été un complot contre la Libye en particulier et le monde arabe en général. Du coup, sa présence en Tunisie, dans un contexte post-électoral très tendu où rien n’est encore réglé sur le plan politique, a fait naître de réelles inquiétudes. En clair, nombre de Tunisiennes et de Tunisiens, quelles que soient leurs convictions politiques, se sont dit – avec sincérité, il faut insister là-dessus - : « Après la Libye, ce type est venu semer le chaos et la m… chez nous ». On ne peut jurer de rien, mais il est fort probable qu’un déplacement de l’intéressé en Algérie provoquerait le même ramdam et pour les mêmes raisons. Rappelons au passage qu’il avait été accueilli à bras ouverts par le régime algérien au milieu des années 1990. C’était pour un « reportage » publié dans le quotidien Le Monde et dont Nicolas Beau, alors journaliste au Canard Enchaîné, avait listé les incohérences et les erreurs factuelles (à l’époque, internet n’était pas aussi développé qu’aujourd’hui et peu d’Algériens ont eu connaissance de ces écrits).

Mais la tchaqlala en question nous fournit aussi quelques indications sur le climat politique tunisien. Sur les réseaux sociaux, certains opposants au parti Ennahdha ont cherché à faire croire, parfois avec succès, que BHL était l’invité des islamistes ( !). L’objectif de tout cela ? Défendre coûte que coûte l’idée que les événements de décembre 2010 et janvier 2011 ont été le fruit d’un « complot » organisé par l’Occident et les islamistes pour déloger Ben Ali. Ne rions pas, car dans un contexte de désenchantement après l’espoir fou généré par la fuite du dictateur, ce genre de thèse ressemble à une eau qui s’infiltre en silence. On voit ainsi quelle est la stratégie adoptée par d’anciens courtisans benalistes pour faire oublier leurs turpitudes : en agitant le spectre du complot islamiste – auquel participerait un BHL téléguidé par le Mossad (si, si…) – on évite de répondre de ses actes et de ses égarements quand la moindre parole libre menait au cachot.

Mais revenons à BHL, non pas pour le défendre, de cela quelques « native informant », vous savez ces khorotos que l’on actionne à souhait pour dire du mal de leur peuple ou des Palestiniens, s’en sont prestement chargés. Non, le fait est qu’il y a vraiment un « mystère BHL ». Tant de vacuité, tant d’esbroufe, tant de festi et de khorti, auraient déjà dû contraindre le concerné à plus de discrétion. Il n’en est rien. En son temps, le grand Pierre Vidal-Naquet s’était d’ailleurs déjà étonné que l’individu soit toujours pris au sérieux après la publication de son ouvrage le Testament de Dieu (1979), le grand helléniste ayant qualifié le jeune mais déjà très remuant nouveau-philosophe – tel fut son premier titre auto-revendiqué - de « médiocre candidat au baccalauréat » (1).

De manière régulière, les écrits et les actes de BHL débouchent sur des flops retentissants et cela malgré d’impressionnantes campagnes de promotion (ah, le bon sens du public…). Il y a quatre ans, l’homme s’était ridiculisé en publiant un ouvrage (De la guerre en philosophie) où il prétendait régler son compte à Emmanuel Kant (excusez du peu…) en prenant notamment appui sur les écrits d’un certain Jean-Baptiste Botul. Problème, very big problème, ce Botul n’a jamais existé et n’est rien d’autre qu’un canular imaginé par  Frédéric Pagès, agrégé de philosophie et journaliste au Canard Enchaîné. Dans un monde fonctionnant normalement avec une vraie éthique intellectuelle, une telle fumisterie aurait dû déboucher sur un discrédit définitif du philosophe à deux millimes. Ce ne fut pas le cas. Grâce à son carnet d’adresse, sa fortune et son influence sur le monde de l’édition, le BHL court et s’agite toujours. Et, loin de le desservir, ce qui s’est passé à Tunis va encore lui permettre de rebondir. On attend donc son prochain livre : « Ommi Traki, les islamistes très méchants et moi ».

Post-scriptum qui n’a rien à voir : Cette chronique a été bouclée avant l’annonce du Prix Goncourt 2014. Si c’est le confrère et collègue Kamel Daoud qui l’a obtenu, poussons ensemble des hourrahs de triomphe. Kamel : Mabrouk alik wa3lina ! A l’inverse, si le jury a décidé de nous priver de cette joie, que cela ne nous empêche pas de féliciter Kamel Daoud pour être arrivé au round final et pour avoir aussi bien servi la cause de la littérature algérienne.

(1) Le Nouvel Observateur, 18 juin 1979 (texte disponible sur internet).   

Petit glossaire :
- tchaqlala : vacarme, raffut, dispute, beaucoup de bruit pour pas grand-chose.
- khoroto : pacoulin, péquenot. S'utilise souvent en Algérie pour désigner les Arabes, ou les Maghrébins, de manière auto-dépréciative.
- festi : du vent, des fadaises.
- khorti : mensonges, affabulations.
- Ommi Traki : Personnage féminin d'un célèbre feuilleton tunisien des années 1970.
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lundi 3 novembre 2014

La nouvelle du samedi : La punition

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Akram Belkaïd, Paris

La rencontre dans les allées du jardin du Luxembourg était tout sauf impromptue mais, cela, elle ne le comprit que plus tard, une fois rentrée chez elle et le choc à peine encaissé. Gérard de Courtong avait certainement été averti du lieu où elle se trouvait par son propre chef de cabinet, un énarque sournois et insipide imposé par le Palais sans qu’elle soit consultée. Obtenir un strapontin de Secrétaire d’Etat était à ce prix… Ou plutôt, cela faisait partie de ces nombreuses concessions à avaler en échange du précieux maroquin. On vous nommait mais on vous corsetait. On vous offrait un titre mais l’on vous passait un anneau au pied. Le système fonctionnait ainsi. Personne, et surtout pas elle, ne pouvait prétendre en changer les règles.

Ce jour-là, elle avait donc décidé de s’échapper du ministère pour une petite heure. Des photographies de Sebastiao Salgado étaient exposées sur les grilles sombres du parc et elle tenait à les admirer avant qu’elles n’en soient retirées. Elle s’accordait parfois ce genre d’escapade. Une manière pour elle de croire qu’elle contrôlait encore un emploi du temps démentiel. C’était aussi l’occasion de tester sa notoriété naissante. Le passage, l’avant-veille, dans une émission télévisée de grande écoute produisait encore ses effets. Certes, elle avait été obligée de subir les digressions vulgaires d’un vieux chroniqueur sur le retour sans oublier la distance condescendante infligée par un animateur pourtant obséquieux avec les grands noms du parti. Mais, au final, le résultat fut positif, certaines de ses déclarations ayant été reprises en boucle par les radios et les chaînes d’information continue. Déjà, d’autres programmes la sollicitaient. Elle était jeune, encore peu connue, tout cela ne pouvait que répondre à l’insatiable besoin de nouveauté qui tenaillait les médias. Et que dire des réseaux sociaux… A peine l’émission terminée, son compte twitter enregistrait l’inscription de plusieurs milliers d’abonnés et presque autant de messages personnels. « Il va falloir apprendre à gérer tout ça » s’était exclamée sa conseillère en communication, une ancienne du Figaro.
Une fois les photographies passées en revue – deux minutes, pas une seconde de plus, pour chaque cliché, elle s’accorda un supplément de détente en flânant un peu à l’intérieur du jardin. Sa promenade commença par une petite halte devant le buste de Flaubert puis par une courte méditation face au monument de Fabrice Hyber célébrant la fin de l’esclavage. A dire vrai, elle ne savait quoi penser de ces anneaux fichés dans le sol, le plus élevé d’entre eux étant brisé pour signifier la fin de la servitude forcée et honteuse de millions d’hommes et de femmes. Alors qu’elle s’interrogeait sur la symbolique un peu trop évidente de l’œuvre, quelqu’un la prit en photo avec son téléphone portable. Elle eut la présence d’esprit de ne pas sourire, consciente de l’effet négatif qu’un tel cliché pourrait provoquer s’il venait à être partagé sur Instagram ou Facebook. Elle se dit qu’il lui faudrait peut-être rédiger un tweet à propos de ce monument. Mentalement, elle composa le message de cent-quarante caractères qu’elle diffuserait le week-end venu, pas avant. « Il faut être plus présente sur twitter » l’exhortait souvent sa conseillère.
Elle en était là dans ses réflexions quand elle vit Gérard de Courtong s’approcher d’elle en souriant avec ses grosses joues rouges qui semblaient pendouiller à chacun de ses petit pas. On l’avait mise en garde contre sa fausse bonhomie. Eminence grise au Palais, c’était un véritable tueur. Une machine intellectuelle redoutée par le tout-Paris politique.
« Tu vas ? l’interrogea-t-il pendant l’incontournable double-bise.
- Et toi ? répondit-elle sur la défensive. Une brève lueur de dureté dans le regard de Courtong l’avait alertée. De la jalousie, peut-être, à cause de l’émission.
L’autre eut un geste fataliste :
« Quand rien ne va, rien ne va. Le chômage ne baisse pas. Le reste n’a aucune importance.
- On va s’en sortir, lança-t-elle avec un entrain qui sonna faux.
Il la fixa. Cette fois, le sourire avait disparu.
- Bon, je ne vais pas y aller par quatre chemins, dit-il sans détourner les yeux. Il va y avoir un mini-remaniement. Tu n’en es plus.
Elle sentit une boule lui perforer le ventre. Sa surprise était totale. Les rumeurs de remaniement circulaient depuis plusieurs semaines mais elle se croyait à l’abri.
Elle eut du mal à articuler :
- Quoi ? Tu veux dire que je suis virée ?
Il regarda autour de lui avant de répondre d’une voix sèche.
- Disons que tu ne feras pas partie de la nouvelle équipe dite resserrée. On doit faire des économies, tu le sais.
Elle eût envie de le gifler. Tout cela était trop irréel.
- Mais… Pourquoi moi ? C’est injuste ! Je mouille ma chemise. Je me bats. J’ai trois projets de loi en préparation. Vous ne pouvez pas me faire ça !
Gérard de Courtong hocha la tête.
- Ecoute, tu sais bien que ce n’est pas moi qui décide. Le grand patron veut que tu dégages et tu dégageras. Fais profil bas. Evite les vagues et on te renverra l’ascenseur.
Elle se braqua, décidée à ne pas lâcher prise :
- Mais pourquoi moi ?
- Je peux te le dire mais si tu me cites je nierai avoir eu cette conversation avec toi. C’est ton passage à la télévision qui a tout déclenché.
Elle protesta, élevant la voix ce qui fit se retourner deux joggers.
- Tout le monde a dit que j’ai été brillante !
- C’est vrai, je le pense aussi. Tu as été brillante, comme à chaque fois qu’on te tend le micro. Brillante… Trop brillante, en fait. Le problème, c’est que tu n’as pas cité son nom une seule fois. Tu n’as pas eu le moindre mot positif pour lui.
- Et tu crois que c’était volontaire ? s’indigna-t-elle. On ne m’a posé que des questions débiles. Le type lisait des fiches que quelqu’un d’autre avait rédigées.
Gérard de Courtong commença à perdre patience.
- Tu connaissais les consignes. Quelle que soit l’occasion, on ramène tout aux directives du président et à l’action du gouvernement. Tu n’as utilisé aucun des éléments de langage qu’on t’a transmis. La vedette, ce n’est pas toi. Si on s’arrange pour que tu sois invitée à la télévision, c’est pour que tu dises du bien du patron. Crois-moi, ça l’a mis en rage et tu sais ce que ça veut dire. L’odeur du sang a excité beaucoup de monde. Cela fait plusieurs semaines que des gens lui conseillent de frapper fort pour faire un exemple. Désolé, c’est toi qui paie les pots cassés.
Elle ne trouva rien à dire. La colère lui nouait la gorge.
- Pourquoi moi ? finit-elle par demander. Pourquoi pas Chrimta ? C’est elle qui la joue complètement perso. Elle n’en fait qu’à sa tête depuis longtemps.
De Courtong eut un regard méprisant.
- Dieu merci pour toi, tu n’es pas Chrimta… Crois-moi, il t’estime bien plus qu’elle.
- Oui, mais c’est moi qu’il vire. C’est un sale mec ! Quand je pense que…
- Ça va, n’en dis pas plus, gronda l’autre. Je me suis arrangé pour que tu gardes la voiture et ton chauffeur pendant six mois. Ne bavasse pas trop. Si jamais Le Canard rapporte la moindre de tes pleurnicheries, on supprime la voiture et tu fais une croix sur ton investiture pour les régionales. Sois digne et loyale. Il finira par te pardonner et tu reviendras dans le jeu.
Gérard de Courtong avait déjà tourné les talons et s’en allait dans la direction du Panthéon quand, les jambes molles et la poitrine oppressée, elle lui lança une dernière question :
- Attends, dis-moi juste pourquoi ce n’est pas lui qui me l’a annoncé ? Il a mon numéro de portable, non ?
L’autre se retourna à peine, sans même s’arrêter de marcher.
- Te virer, dit-il, c’est de la simple routine pour lui. Ne pas t’appeler, c’est ça ta punition.
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La chronique du blédard : La Tunisie vaille que vaille (suite)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 octobre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Il y a un an, au sortir de l’été 2013, le pessimisme et le découragement enveloppaient la Tunisie. Il faut dire que le panorama général n’était guère reluisant. Terrorisme sporadique, insécurité montante avec la multiplication de faits divers (ces derniers alimentant des informations alarmistes et sordides mais souvent infondées), difficultés économiques et tensions sociales : tout cela aggravait un climat d’autant plus délétère qu’un blocage politique paralysait l’Assemblée constituante. Elue en octobre 2011, cette dernière s’avérait incapable d’achever ses travaux et d’offrir au pays un nouveau texte fondamental confirmant que le régime de Zine el Abidine Ben Ali avait été définitivement relégué aux poubelles de l’histoire. A cela s’ajoutait un contexte régional des plus déprimants avec une Libye sombrant dans le chaos et une Egypte engagée dans un bras de fer sanglant entre la junte du maréchal Sissi et les Frères musulmans chassés du pouvoir par la force.

Douze mois plus tard, la donne a pourtant changé. D’abord, la Tunisie s’est dotée depuis janvier 2014 d’une Constitution au terme d’un compromis historique entre les islamistes d’Ennahda (vainqueurs du scrutin de 2011) et leurs adversaires. Ensuite, ce pays vient de vivre un événement politique majeur. Après nombre d’inquiétudes et d’atermoiements, des élections législatives viennent de s’y dérouler avec pour résultat la défaite du parti Ennahdha au profit de son rival direct Nidaa Tounes. Qu’on le veuille ou non, et quelles que soient les réticences que l’on est en droit d’éprouver à l’égard d’un processus électoral plus ou moins bien maîtrisé, ce qui vient de se passer relève, là aussi, du grand fait historique. Ainsi, dans un pays arabo-musulman, des islamistes au pouvoir ont été battus de manière pacifique par la voie des urnes et, tout aussi important, ces derniers ont reconnu et accepté leur défaite.

Bien sûr, personne ne sait encore dans quelles conditions va se dérouler cette alternance. On ignore comment le futur gouvernement va être composé et si une majorité stable se dessinera au sein de la nouvelle Assemblée. On peut aussi se demander si, d’une certaine manière, Nidaa Tounes ne sera pas obligé de trouver un accord de coalition avec Ennahdha ce qui démontrerait que les islamistes demeurent, quoiqu’on dise, au centre du jeu politique tunisien. Il n’empêche. Loin du détestable chemin pris par l’Egypte, la Tunisie continue d’avancer sur la voie d’une transition pacifique. Ce pays, plutôt ce peuple, vient de faire la preuve que mettre à terre un dictateur ne signifie pas pour autant l’instauration d’une république islamique. En clair, et quelle que soit la suite, la Tunisie vient de réussir ce qu’il n’a même pas été possible à l’Algérie de tenter. Certains diront que c’est parce que les islamistes tunisiens sont d’une autre trempe intellectuelle que leurs aînés algériens des années 1990. Cela est vrai mais la rigueur commande de dire aussi que les « éradicateurs » tunisiens, ceux-là mêmes qui ont failli perdre leur sang-froid à plusieurs reprises au cours des derniers mois en rêvant d’un coup de force à la Sissi, se sont finalement avérés plus intelligents, et certainement plus patriotes, que leurs homologues algériens.

Pour autant, il faut raison garder et, pour les Tunisiens qui – on peut le comprendre – se parent de l’habit de la réussite dans un Maghreb et un monde arabe bien déprimant, faire preuve d’un peu de modestie. Car la route est encore longue et des choses doivent nécessairement être précisées. Contrairement au résumé simpliste que l’on a pu entendre ici et là, ces élections législatives n’ont pas vu la victoire d’un camp moderniste et laïc contre les islamistes. Car il faut bien dire les choses telles qu’elles sont, Nidaa Tounes est en lui-même une coalition hétéroclite bâtie pour faire barrage à Ennahdha. De nombreuses tendances concurrentes y cohabitent – aucune d’ailleurs ne se définit comme laïque - et ces dernières risquent fort de découvrir très vite qu’on ne peut gouverner sous le seul objectif d’empêcher les « barbus » de mener à bien leur projet de réislamisation des institutions et lois tunisiennes.

De même, et à y regarder de près, ce n’est pas Ennahdha qui a perdu ces élections législatives mais le camp progressiste (ne parlons même pas de camp de la gauche). En effet, qui va s’opposer aux privatisations qu’exigent de manière plus ou moins pressante les partenaires occidentaux de la Tunisie (privatisations et retrait de l’Etat qu’Ennahdha ne rejette pas) ? Le courant de gauche, ou plutôt de centre-gauche, présent (et plutôt minoritaire) au sein de Nidaa Tounes va-t-il être capable d’empêcher que les politiques d’ouverture libérale initiées cahin-caha sous Ben Ali ne reviennent à l’ordre du jour et cela alors que la jeunesse tunisienne désespère toujours de trouver un emploi ? Il faut aussi évoquer la bourgeoisie tunisienne, celle des grandes villes côtières et que l’on peut aisément qualifier de conservatrice pour ne pas dire réactionnaire. On a cru un peu trop vite qu’elle a été gagnée par les idées révolutionnaires ou, à défaut, progressistes voire réellement séculaire. Quel modèle économique va-t-elle souhaiter – exiger - sachant qu’elle estime avoir suffisamment payé, au cours de ces trois dernières années, le prix de ses compromissions passées avec la dictature de Ben Ali ?

Ces questions démontrent que la politique et les idées vont tôt ou tard exiger leur dû. Ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle car c’est ce qu’exige et permet la démocratie. Le fait que l’affrontement traditionnel entre classes sociales est brouillé par la présence d’une puissante formation islamiste (ne pas oublier qu’Ennahdha est le deuxième parti en sièges) va certainement compliquer la donne. Cela rend l’expérience tunisienne passionnante et, de toutes les façons, cela nous oblige à contribuer à sa réussite. Pour le bien du monde arabe en général et du Maghreb en particulier.

(à lire ou à relire cette chronique du 19 janvier 2014 : La Tunisie vaille que vaille)
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lundi 27 octobre 2014

La chronique économique : L’Arabie Saoudite et son jeu pétrolier

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 22 octobre 2014
Akram Belkaïd, Paris
 
Quelle est la stratégie de l’Arabie Saoudite ? C’est l’incontournable question qui rythme l’évolution du marché pétrolier. De fait, et alors que le baril de Brent a perdu près de 25% de sa valeur depuis le mois de juin dernier, les intentions prêtées au premier producteur mondial d’or noir font régulièrement la une. Selon la version la plus répandue, Ryad aurait décidé de s’engager dans une guerre des prix afin d’affaiblir ses concurrents. Une thèse qui a la faveur des médias et qui contribue à renforcer une certaine défiance à l’égard d’un Royaume wahhabite accusé de tous les maux.

TROIS ADVERSAIRES A FAIRE PLIER ?

En refusant de baisser sa production alors que la demande de brut est faible et que l’on assiste au retour des pétroles irakien et libyen sur le marché, l’Arabie Saoudite accélèrerait ainsi la décrue des cours. Ce serait là une manière de mettre au pas plusieurs de ses adversaires politiques. Le premier d’entre eux est l’Iran. Dans un contexte régional des plus explosifs, marqué notamment par des affrontements entre sunnites et chiites en Irak mais aussi en Syrie et au Yémen, Ryad chercherait à faire plier Téhéran comme ce fut déjà le cas durant la deuxième moitié des années 1980. Déjà affaibli par les sanctions occidentales, le régime des mollahs a effectivement beaucoup à perdre d’une chute éventuelle de ses revenus pétroliers.

L’autre adversaire que l’Arabie Saoudite chercherait à punir est la Russie. Là aussi, les considérations seraient bien plus politiques qu’économiques. On sait que Moscou est l’un des principaux soutiens des régimes syrien et iranien. A cela s’ajoute le fait que les hydrocarbures russes sont en compétition avec le pétrole et le gaz saoudiens sur les débouchés d’Asie. Du coup, là aussi, la baisse des prix de l’or noir serait un message envoyé par le Royaume à un Vladimir Poutine déjà confronté à la crise ukrainienne et à la volonté européenne de diversifier ses approvisionnements en gaz naturel.

Enfin, la troisième cible de Ryad serait l’industrie du pétrole et gaz de schiste aux Etats-Unis. Longtemps marginale, cette dernière est désormais un vrai concurrent du brut saoudien. En laissant les prix baisser, l’Arabie Saoudite étrangle ainsi financièrement une activité qui a besoin d’un prix du baril supérieur à 80 dollars, voire à 100 dollars, pour être rentable. Avec cette baisse des prix, le pétrole de schiste qui a exigé d’importants investissements aux Etats-Unis risque donc de connaître une vraie crise de l’endettement et de petits producteurs pourraient disparaître. De quoi permettre à Ryad de regagner de nouvelles parts de marché. On le voit, ici, la motivation de l’Arabie Saoudite serait strictement économique. Mais il faut noter qu’il s’agit aussi d’un acte de défiance à l’égard de l’administration Obama avec laquelle le courant ne passe plus depuis la chute du régime de Hosni Moubarak en février 2011. Ainsi, les Saoudiens puniraient-ils Washington d’avoir abandonné le raïs égyptien à son sort en affectant sa très jeune industrie d’hydrocarbures de schiste. Cette activité qui a, rappelons-le, permis aux Etats-Unis d’améliorer leur indépendance énergétique.

UN ROLE EXAGERE ?

Mais faut-il vraiment prendre cette analyse pour argent comptant. Certes, Ryad n’est pas fâché de mettre l’Iran dans une position délicate mais il ne faut pas non plus croire que l’Arabie Saoudite a de telles capacités de contrôle du marché pétrolier. En réalité, si le Royaume ne baisse pas sa production, c’est tout simplement parce qu’il ne veut pas perdre des parts de marché au profit d’autres acteurs. A la fin des années 1980, la guerre des prix contre Téhéran n’avait guère donné de résultats si ce n’est de permettre à des producteurs hors Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) de prendre des parts de marché à Ryad. En clair, ce qui compte avant tout pour l’Arabie Saoudite, ce sont les volumes et non, du moins jusqu’à un certain stade, les prix. Et jusqu’à 70 dollars le baril, Ryad semble donc estimer qu’il n’y a pas d’urgence à agir.
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samedi 25 octobre 2014

La nouvelle du samedi : Réunion de quartier

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HuffingtonPostAlgérie, samedi 18 octobre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Il est vingt-heures et le gymnase est bondé. Pour y faire de la place, on a poussé les équipements contre les murs et démonté les cages de hand-ball. Certains parmi les retardataires n’ont eu d’alternative que de se hisser sur les chevaux d’arçons ou, plus périlleux encore, sur les piles mal assurées de tapis au sol. Malgré l’interdiction de fumer placardée aux quatre coins de la salle, des cigarettes ont été allumées pour meubler l’attente. Il y a eu quelques évanouissements et les deux pompiers présents ont fort à faire. Au-dessous du panneau de basket qui a été relevé pour la circonstance, on a dressé une estrade de fortune. Trois hommes s’y tiennent debout, attendant peut-être que l’endroit devienne irrespirable pour commencer. L’un d’eux tient un micro à la main. La cinquantaine, de taille moyenne, un gros ventre qui plonge vers l’avant, il est en bras-de-chemise avec une cravate fleurie desserrée. Le visage rouge, la moustache en crocs, ses yeux semblent rouler en permanence sur eux-mêmes et il contemple l’assistance avec l’air satisfait de celui qui a réussi sa mission. A ses côtés, en costume de velours trop chaud pour l’occasion, se tient un quadragénaire, le corps maigre et le cheveu teint. On le sent un peu gêné, inquiet même, comme s’il avait été trainé là contre son gré. De temps à autre, il essuie la sueur qui dégouline de son front. Il ne cesse de parler à son compère au micro qui, d’une moue qui se veut virile, l’encourage à être patient. Enfin, le troisième homme, bien plus jeune, costume noir et chemise blanche, le teint jaunâtre et le profil d’un oiseau de proie, se tient en retrait et affiche l’air condescendant de celui qui n’est présent que par pure charité.

« Bon, on va commencer, silence s’il vous plaît, ordonne d’une voix rauque celui qui tient le micro.

Puis, la petite rumeur qui parcourait la salle s’étant éteinte :

« Merci d’avoir répondu présent à notre appel. Pour ceux qui l’ignorent, je suis monsieur Julien et je suis le président de l’association de sauvegarde de notre beau quartier. Je vous demande d’écouter attentivement ce qui va être dit. Je vous présente monsieur Gérard, que vous connaissez pour la plupart d’entre vous puisqu’il est le patron de la pizzeria Andiamo. Gérard à toi la parole. Raconte-nous ce qui t’est arrivé ».

Le dit Gérard prend le micro d’une main tremblante et commence à bredouiller quelques mots ce qui a le don d’agacer les derniers rangs. Très vite, on entend des « plus fort ! » ou des « articule ! » qui achèvent de paniquer le pizzaiolo. C’est alors que le troisième homme lui chuchote quelques mots d’encouragement à l’oreille. L’effet est immédiat. Gérard prend une grande inspiration et reprend son récit.

« Voilà, ça s’est passé il y a quatre jours. On assurait le service de midi quand un couple s’est attablé. Je ne les avais jamais vus. Ils m’ont demandé les suggestions du jour et quand j’ai parlé de lasagnes au veau, ils ont fait la grimace. Et c’est-là que la femme a parlé ».

Gérard s’interrompt quelques secondes. On dirait qu’il a du mal à déglutir. Pendant ce temps, monsieur Julien affiche la mine à la fois gourmande et préoccupée de celui qui sait ce qui s’est passé.

D’une voix un peu plus assurée, Gérard reprend son récit.

« Elle a commencé par me demander si mes produits étaient frais. Ensuite, elle a parlé du quartier, me disant qu’elle et son mari cherchaient un appartement. Et, pour finir, elle m’a demandé si elle pouvait avoir du quinoa en accompagnement de son colin grillé ».

Dans la salle, c’est immédiatement le tumulte. On commente et on s’indigne. Des poings se dressent. C’est une communion guerrière qui est en train de naitre.

Monsieur Julien, le ventre plus conquérant que jamais, reprend le micro et fait un pas en avant.

« Du quinoa ! crie-t-il. Vous savez tous ce que ça veut dire. Et ce que Gérard a oublié de vous raconter, c’est que ce couple lui a demandé s’il y avait une boutique bio dans le quartier ».

Nouveau brouhaha, quelques cris fusent. Avec un peu de mal, Julien arrive à imposer le silence.

« Vous savez tous ce que ça veut dire ! répète-t-il. C’est simple : ils sont à nos portes. Ils arrivent ! On savait que ça nous menaçait mais maintenant c’est certain : ils ont repéré notre quartier. Et pour bien comprendre ce qui nous attend, on a invité monsieur Delolive. Vous le connaissez tous. Vous l’appréciez. Il est des nôtres. Il est ici chez lui. C’est lui qui va vous expliquer ce qui nous attend exactement ».

Delolive prend le micro, regardant haut et loin devant lui, comme s’il s’adressait à des géants installés au fond du gymnase.

« Bonsoir. Je ne vais pas vous mentir. Ça commence par le quinoa et dans deux ans, votre quartier aura complètement changé. D’ailleurs, vous ne serez plus là pour vous en rendre compte. Vous aurez été remplacés. Vous avez raison d’être inquiets. Au début, c’est amusant. Du quinoa, des magasins bios, du thé rouge à la place du café. Ensuite, petit à petit, vous aurez les poussettes à trois roues et, pire encore, les vélos qui envahiront vos rues et trottoirs avec des connards et des connasses qui vous fonceront droit dessus d’un air de défi, parce que vous comprenez, ils ou elles sauvent la planète… Il y aura aussi les trottinettes lancées plein pot dans une descente et qui vous percuteront au moment où vous sortirez de chez vous. Vous allez perdre votre identité mes amis ! Pour les adultes, vous devrez porter des pantalons jaunes qui traînent au sol, des pulls en v moulants et chausser des baskets d’adolescents. Les loyers augmenteront, vos magasins fermeront, remplacés par des vendeurs de tisanes bio et vos cafetiers seront obligés de servir des brunchs jusqu’à quatorze heures. Les places de stationnement vont disparaître remplacées par slots pour vélos urbains ou pour des voitures électriques. Et ces nouveaux venus, parlons-en… Comme ils ont de l’argent, ça va attirer une foule de vendeurs de ce que vous savez. Des gens qui viennent de là où vous savez… ».

Des questions montent. On veut savoir ce qu’est un brunch. Timide, une voix finit aussi par demander ce qu’est le quinoa. Les esprits s’échauffent. Dans un coin, un costaud aux cheveux en brosse affirme que c’est la faute à la presse avec ses numéros spéciaux sur l’immobilier ou alors à la brocante de rentrée qui attire des gens louches venus de partout. Une femme, encore plus virulente, jure d’une voix hystérique que c’est voulu en haut lieu, à cause des votes à la dernière élection.

« Que faut-il faire monsieur Lalolive ?, interroge enfin monsieur Julien en faisant de grands signes pour imposer le calme.

- Mon rôle est de faire un constat, répond l’autre un peu grandiloquent. Je ne vais pas vous expliquer quoi faire. C’est à vous de trouver les solutions. Je n’ai qu’un seul conseil à vous donner : battez-vous pendant qu’il est encore temps !

Des hourrahs ponctuent cette exhortation. Le costaud arrive à se faire entendre malgré le tumulte.

« On devrait en attraper un à la première occasion, hurle-t-il. On le gave de quinoa et on lui coud le trou de balle avant de le renvoyer chez lui. Croyez-moi, ça dissuadera les autres de venir… ».

Une explosion de joie ponctue ce propos. Monsieur Julien dresse les poings tandis que son compère Gérard, sourit, enfin détendu. Même monsieur Lalolive, bien moins condescendant et visiblement satisfait, applaudit des deux mains. La réunion se termine et chacun rentre chez soi avec le sentiment qu’un grand combat vient de débuter.
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La chronique du blédard : Un niqab à l’opéra

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 octobre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Au départ, il y a cette nouvelle entendue de bon matin sur France Inter. Récemment, une femme habillée d’un niqab a été priée de se découvrir le visage ou de quitter les lieux alors qu’elle assistait à une représentation de La Traviata à l’Opéra Bastille. J’ai tendu l’oreille pour écouter la suite mais l’info s’est arrêtée là. Un petit fait divers, certes atypique, avait réussi à se glisser entre les ravages du virus Ebola en Afrique de l’ouest et les tractations autour de la composition de la nouvelle Commission européenne. Grandeur du journalisme contemporain. Elles n’étaient pas dix, elles n’étaient pas cent ou mille à porter le niqab et à vouloir pleurer le triste sort de Violetta (la courtisane, pas l’héroïne de la série pour ados, ma chère Jahane) mais une seule. Une seule personne, un seul voile intégral et cela a suffi pour provoquer un barouf d’enfer dans tous les médias y compris ceux qui se comptent parmi les plus respectables.

Je fais souvent le constat que la question du voile relève d’une véritable obsession française. Mais je m’interroge désormais sur la responsabilité des médias dans ce genre d’excitation générale qui contribue à alimenter les passions les plus détestables. Un niqab à l’Opéra… Bon, d’accord, ça peut intriguer mais et alors ? Le même jour, cent faits divers ont eu lieu à Paris. Pourquoi le voile et pas la bagarre entre un automobiliste et un piéton rue des Pyrénées ? Pourquoi le niqab et passer sous silence diverses réunions œcuméniques et de dialogue interreligieux qui ont eu lieu récemment ? On dira que c’est « l’actu coco », qu’une femme en voile intégral qui se fait virer en pleine représentation (comment diable a-t-elle pu entrer et s’installer ? Pourquoi ne pas l’avoir tout simplement empêchée d’accéder à la salle ?) ça fait tendre l’oreille, ça empêche de zapper et puis, surtout, si le concurrent d’à-côté en a parlé, il faut donc l’imiter. Et puis le voile, hou… Ayons tous peur…

En même temps, et comme toujours, cet engouement nous apprend des choses. Mais rappelons d’abord un point important. La loi est la loi et cette dernière interdit d’être en public le visage caché ; Qu’il s’agisse d’un niqab ou d’un casque, la règle est la même. On peut être contre cette loi qui interdit le voile intégral dans les espaces publics, on peut la critiquer mais cela ne dispense pas de la respecter. En clair, toute cette affaire ne relève de rien d’autre que du simple rappel à la loi voire de l’amende qui va avec (150 euros ou obligation de suivre un stage de citoyenneté). Une fois que l’on a dit ça, il faut relever un autre point. Le plus souvent, la femme entièrement voilée est présentée dans un contexte inquiétant ou dérangeant : il s’agit d’une banlieue ou de milieux où l’islamisme militant serait des plus actifs, des milieux où les femmes n’auraient aucun droit, aucune liberté si ce n’est d’obéir à leurs maris, pères ou frères. A l’inverse, on parle rarement des femmes du Golfe qui continuent de déambuler tranquillement avenue des Champs Elysée sans que personne ne s’offusque de leur niqab.

Dans le cas qui nous intéresse, la « niqabée » était à l’Opéra pour suivre La Traviata. Est-ce ce paradoxe apparent qui a intéressé les médias ? Si l’on se conforme à la perception générale, une femme qui porte le niqab ne peut aimer l’opéra et encore moins s’y rendre. Tout cela pour dire que sur le plan journalistique, cette information diffusée à tout-va aurait mérité de l’être si elle avait été plus complète. Qui est cette femme ? D’où vient-elle ? Aime-t-elle vraiment l’Opéra ? Depuis quand ? Que pense-t-elle de cette histoire de courtisane elle qui, apparemment, s’en tient à une lecture des plus rigoristes du Coran ? Etait-elle accompagnée ? Comment a-t-elle ressenti le fait qu’on lui demande de quitter la salle ? Un fait divers n’a d’intérêt journalistique – un confrère me parlait d’intérêt « socio-journalistique » - que pour ce qu’il permet de découvrir à propos de la société ou du milieu dans lequel il a eu lieu. Quitte à nous saturer avec cette histoire, j’aurais aussi aimé entendre le témoignage des choristes qui se seraient eux-mêmes plaints de la présence de celle que les internautes ont –facilement – surnommée « le fantôme de l’Opéra ». Qu’est-ce qui les dérangeait ? Le fait de ne pas voir les traits de la personne sous le voile ? De ne pas surprendre ses émotions ? Sous le niqab, il y a un être humain. Cela, on a trop souvent tendance à l’oublier tant il est vrai que ce vêtement heurte et pas simplement les Occidentaux. Le présent chroniqueur se souvient encore de sa stupéfaction lorsqu’il en a vu pour la première fois dans les rues d’Alger au début des années 1980. Mais, quelle que soit la prévention que l’on peut éprouver, voire l’hostilité ou le dégoût, il nécessaire de ne jamais déshumaniser les concernées et cela même si ces dernières tendent à le faire elles-mêmes en revêtant cet accoutrement.

Post-scriptum qui n’a rien à voir, ou presque : Nombre de personnes en France ont salué l’octroi du Prix Nobel de la Paix à la jeune Malala Yousafzaï pour son combat dédié au droit à l’éducation mais rares ont été celles qui ont relevé qu’avec son hidjab elle n’aurait pas le droit d’aller à l’école en France…
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mardi 21 octobre 2014

Un bouclage avec Christophe de Margerie

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Souvenir en hommage d'un grand patron atypique décédé aujourd'hui.

Début 2008. Je suis journaliste à La Tribune, quotidien économique et financier. A l'époque, ses locaux étaient rue Vivienne, à deux pas du palais de la Bourse. Ce dimanche-là, c'était une permanence pas comme les autres. La direction du journal avait imaginé un dispositif destiné à faire parler du journal. L'idée était simple : de grands patrons de sociétés du CAC40 en étaient les principaux rédacteurs pour l'édition du lundi. Et pour faire les choses au mieux, chacun d'entre-eux bénéficiait de l'aide d'un "coach", comprendre un journaliste de la maison. C'est ainsi que l'on m'a désigné pour être celui de Christophe de Margerie. Ce fut une journée mémorable, émaillée de nombreux fous rires, le caractère iconoclaste du dirigeant de Total étant tout sauf une légende. Après de longues considérations sur les temples japonais (mon fond d'écran représentait la cour de l'un deux, ce qui avait été le déclencheur de la conversation) et sur le développement des musées dans le Golfe, nous avons réfléchi à son "papier". Il a choisi pour thème de son article, la manière dont les fonds souverains étaient (trop mal) perçus en Europe et plus particulièrement en France. L'actualité nous rendait service puisqu'une statistique venait d'être publiée estimant que ces fonds pesaient déjà plus de 2000 milliards d'actifs. Christophe de Margerie voulait développer l'idée que ces fonds étaient une aubaine pour les économies européennes et qu'il était inadmissible qu'ils soient autant critiqués et attaqués. Pour mémoire, Total négociait alors l'ouverture d'une partie de son capital à des investisseurs du Golfe.

Voici, de mémoire, deux de nos échanges :

- Christophe de Margerie : Bon, c'est vous qui tapez, hein ? Moi, je déteste ces appareils.
- Moi : Vous n'aimez pas la nouvelle économie ?
- CdM : Si, mais je préfère le réel. Le pétrole, le gaz, l'énergie, c'est du concret.
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- Moi : Bon, le papier est terminé. On a les chiffres et les faits. Maintenant, il faut des 'quotes'
- Christophe de Margerie : Des quoi ?
- M : Des citations. Un avis d'une ou plusieurs personnes qui ont une légitimité pour s'exprimer sur le sujet.
- CdM : Bien ! On peut dire que le patron de Total pense que les fonds souverains sont une vraie chance pour les entreprises occidentales à la recherche de capital stable de long-terme.
- M : On ne peut pas faire ça !
- CdM : Et pourquoi donc ?
- M : Vous ne pouvez pas être le rédacteur du papier et en être une source citée : ça ne se fait pas.
- CdM : Ah... Et bien, on n'a qu'à utiliser vos formules habituelles.
- M : C'est à dire ?
- CdM : Un truc du genre "de source proche du dossier"...
- M : Ok. On va dire "un spécialiste du dossier".
Pour la petite histoire, cette formule n'a pas échappé à Pascal Aubert, le directeur adjoint de la rédaction qui, après avoir relu le papier, est venu s'assurer si le spécialiste en question n'était pas Christophe de Margerie lui-même. Et ce dernier de me pousser du coude, les yeux rieurs : "on s'est fait attraper, hein ?".
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lundi 20 octobre 2014

La chronique du blédard : Momijigari ou l'automne célébré

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 1er novembre 2007
Akram Belkaïd, Paris
 
 
Arriver tôt, une heure à peine après le lever du jour, et attendre, assis sur un banc au bois humide, que les premiers rayons de soleil ne caressent les feuillages encore immobiles. Rendre grâce à Dieu parce qu'aucun nuage ne menace et que la journée promet d'être belle. Croiser les bras, joindre les pieds et expirer lentement : l'endroit sent encore la nuit mais un merle chante déjà. D'autres lui répondent ; la forêt s'éveille. 
Commencer par fermer les yeux, mains à plat sur les cuisses, en calmant sa respiration. Puis, de la poche de son veston, les paupières toujours baissées, sortir un raisin de corinthe. Pas deux, trois ou une poignée mais un seul. Ne pas l'avaler tout de suite, le laisser fondre sous la langue en essayant d'en saisir toutes les saveurs. Du sucre, bien sûr, une pointe d'amertume, un peu d'acidité. Marier ces goûts avec ce que capte le nez, cette odeur âpre de terre mouillée qui donne envie d'éternuer et ces effluves d'herbe inondée de rosée. 
Ouvrir les yeux et commencer par fixer un peuplier aux feuilles jaunes. Le vent qui lève les fait trembloter, pareilles à des dizaines de petits mouchoirs métalliques qui seraient agités par des mains invisibles. Se sentir transporté par ces frétillements et comprendre, pourquoi, jadis, en des terres européennes, des hommes et des femmes voyaient dans la danse des branches et des murmures qui s'en échappaient, la manifestation du divin. C'est bien cela: entre les hommes et le Maître des univers et ses anges, il y a l'arbre et ses parures. 
Porter son regard ailleurs, vers ce mur de vieilles pierres. Attendre un souffle plus puissant et ne rien perdre du ballet de ces feuilles grenats qui, telles des confettis, voltigent, tombent en vrille, planent en donnant l'impression de rester suspendues, certaines s'avisant même de reprendre de la hauteur avant d'atterrir, doucement, comme à regret, sur un tapis aux éclats orangés. Le vent se calme mais quelques feuilles volètent toujours, émouvantes retardataires que l'on se prend à encourager dans leur vain combat contre la pesanteur. On pense alors à ces poètes et chansonniers que les jours d'octobre ont fait pleurer et on saisit, peut-être sans le partager, le sens de leur mélancolie. 
Viennent alors à la surface des souvenirs, des bribes de complaintes et de poésie, apprises au siècle dernier et réentendues depuis peu, à chaque rentrée, récitées d'un ton monocorde, mains derrière le dos, buste haut avec force zozotements et chuintements. Une vieille chanson chantée par Jacques Douai : « colchiques dans les près, fleurissent, fleurissent (...) La feuille d'automne emportée par le vent / en ronde monotone, tombe en tourbillonnant / Et ce chant dans mon coeur, murmure, murmure / Et ce chant dans mon coeur appelle le bonheur. » C'est bien cela, il y a toujours une allégresse à accueillir l'automne. Une joie malgré les jours ternes qui s'annoncent. Le plafond bas, le gris dominant et la nuit qui tombe à quatre heures de l'après-midi ! 
Il y a aussi ces vers dont la mémoire n'a pas retenu le nom de l'auteur : « il pleut des feuilles jaunes / il pleut des feuilles rouges / l'été va s'endormir / et l'hiver va revenir sur la pointe / de ses souliers gelés ». Et, pour terminer en beauté, ces mots de Lucie Delarue-Mardrus à propos de l'automne, où l'on voit « tout le temps / quelque chose qui vous étonne / c'est une branche tout à coup / qui s'effeuille dans votre cou / c'est un petit arbre tout rouge / un, d'une autre couleur encore / et puis partout, ces feuilles d'or / qui tombent sans que rien ne bouge ». 
Le temps a filé et le soleil est bientôt à son zénith. C'est l'heure, l'instant magique. Un photographe rangerait son appareil en raison de l'intensité de la lumière mais sans elle, sans cette blancheur inattendue en pareille saison, il serait impossible d'admirer comme il se doit cet érable aux nuances vermeils et fauves, raison principale de cette escapade automnale. C'est «le» moment, certainement le meilleur de la journée. Vivre cela une fois par an, vaut toutes les évasions, toutes les lectures. Ou presque. 
D'abord, regarder l'arbre de loin. Plonger ses yeux dans ses branchages. Ne rien voir d'autre que ses points carmin et garance qui tremblent et scintillent. Graver leur image dans la rétine et se dire qu'aucune photographie, aucun film, ne seraient capables de restituer pareil spectacle. Ensuite, s'approcher par cercles concentriques, jusqu'à effleurer les premières branches de sa main. Saisir de sa paume une feuille écarlate qui vient de se détacher et décider de la garder en la glissant dans sa sacoche. En chercher d'autres, les plus belles, les plus régulières, celles dont les couleurs sont les plus vives, les plus inattendues. 
Tout à l'heure, bien après le retour dans la ville et son béton, il s'agira, avec la satisfaction du chercheur de trésor, - ou la naïveté du collégien - de les admirer de nouveau, de les trier. Herbier pour certaines, collage sur papiers multicolores pour d'autres. Quelques déceptions aussi, feuilles brisées, écrasées ou aux teintes déjà ternies. 
Tout cela est inspiré d'une coutume japonaise qui gagnerait à être universelle même si elle fait écho à des contemplations que connaissent tous les paysans de la planète: c'est le « momijigari » ou « chasse aux feuilles de l'automne » ou encore « contempler les couleurs de l'érable ». Il s'agit d'une quête, d'un salut à la nature avant qu'elle s'endorme, d'une volonté de profiter d'un feu d'artifice flamboyant avant le sommeil hivernal. Mais c'est aussi une compétition où chacun a ses secrets et cache jalousement l'emplacement des arbres qui offrent aux yeux les plus beaux des feuillages. 
Il va bientôt faire nuit et des silhouettes dentelées se dessinent dans l'obscurité. C'est une autre magie qui s'installe, une autre atmosphère. Il est temps de s'en aller, poumons lavés et esprit apaisé. S'accorder un dernier plaisir : celui de marcher dans le noir sur un tapis crissant en se disant que, peut-être, si le temps le permet encore, il sera possible de répéter cette sortie avant l'arrivée en force de la grisaille. Oui, assurément, rien n'est plus beau que l'automne.
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