Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).

dimanche 6 août 2017

La chronique du blédard : Aux « Amis du Nord qui pigent »

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 3 août 2017
Akram Belkaïd, Paris

Dans Americanah, son roman best-seller, l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie raconte sa jeunesse au Nigeria puis son installation aux Etats-Unis où elle découvre l’importance, plus encore, la prégnance implacable de la question raciale. Témoin ces propos que tient Ifemelu, personnage principal et double de l’auteure, lors d’un dîner à New York où « les yeux embués par le vin et la victoire [de Barack Obama lors de l’élection présidentielle de 2008], un Blanc au crâne dégarni déclara : ‘Obama mettra fin au racisme dans ce pays’ ». Une déclaration approuvée par « une élégante poétesse haïtienne aux hanches imposantes. » mais qu’Ifemelu qualifie « de blague. »

Décidée à ne pas reprendre à son compte la rengaine bien-pensante et ô combien rassurante (et dilatoire) du « Quel Chemin Nous Avons Parcouru » (en matière d’égalité entre les races), la Nigériane met alors les pieds dans le plat : « Si vous dites que la race n’a jamais été un problème, c’est uniquement parce que vous souhaitez qu’il n’y ait pas de problème. Moi-même [Ifemelu] je ne me sentais pas noire, je ne suis devenue noire qu’en arrivant en Amérique. Quand vous êtes noire en Amérique et que vous tombez amoureuse d’un Blanc, la race ne compte pas tant que vous êtes seuls car il s’agit seulement de vous et de celui que vous aimez. Mais dès l’instant où vous mettez le pied dehors, la race compte. Seulement nous n’en parlons pas. Nous ne mentionnons même pas devant nos partenaires blancs les petites choses qui nous choquent et ce que nous voudrions qu’ils comprennent mieux, parce que nous craignons qu’ils jugent notre réaction exagérée ou nous trouvent trop sensibles. »

Toutes les minorités, où qu’elles soient, sont confrontées à ce genre de problème. Cela vaut, par exemple, pour les communautés d’origine maghrébine qui vivent en France. Il peut s’agir de racisme, d’inégalités sociales ou, c’est plus récent, d’islamophobie. Dans tous les cas, la tenue d’un discours protestataire, revendicatif, ou tout simplement intransigeant finit tôt ou tard par indisposer y compris dans les cercles les plus progressistes. Il y a alors une sorte d’accord tacite pour en parler le moins possible et pour dompter une sensibilité que d’aucuns pourraient qualifier de sensiblerie. De même, et c’est un étrange paradoxe, en arrivant en France, on devient otage de soi-même et de ses origines. Impossible d’y échapper. Comme Ifemelu qui se découvre noire aux Etats Unis, et cela parce que la société américaine ne lui laisse pas le choix, on se découvre arabe, berbère, algérien, tunisien ou marocain en se confrontant aux lignes de failles qui minent la France.

Au milieu des années 1990, je venais à peine d’arriver à Paris et l’un de mes premiers articles était consacré aux nouvelles théories (ou modes…) du management. Interviewant un spécialiste de la question – vous savez, ces gens qui passent quelques semaines à Harvard et qui en reviennent avec la légitimité qui sied pour parler de ces choses – j’ai entendu mon interlocuteur me demander de but en blanc ce que je pensais de la question du voile à l’école. Quel avis peut-on avoir d’une question à laquelle on n’a jamais vraiment réfléchi… ? Que dire quand on n’a rien envie de dire ? Et, plus tard, comment faire quand, justement, on a fini par réfléchir à la question et que l’on sait qu’il y a neuf chances sur dix d’indisposer celui ou celle qui sollicite votre avis ?

L’Amérique blanche craint et stigmatise le « Nègre en colère ». La France, elle aussi, ne veut pas voir ses fils d’immigrés, ses arabo-berbères ou ses musulmans en colère. Ces derniers le savent et l’ont bien compris. Dans la manière d’aborder les questions qui fâchent - la colonisation et son legs en font partie -, il y a nombre de silences pesants, de non-dits assourdissants et d’évitements. Ce qui se dit dans l’entre-soi ne sort pas sauf à courir le risque de se parer des atours du radicalisé ou du contempteur infréquentable. Certains n’ont aucune peine à endosser et à assumer ce rôle. Cela leur vaut une marginalisation de fait. Voire, l’exclusion.

C’est en prenant conscience de ce qui précède que l’on peut comprendre l’importance du concept « d’ami blanc très spécial » tel que décrit par Adichie dans son roman. Elle y évoque, « un cadeau sans pareil pour le Nègre boutonné jusqu’au cou : L’Ami-blanc-qui-pige. » Et de poursuivre : « Malheureusement, il n’est pas aussi commun qu’on le souhaiterait, mais certains ont la chance de posséder cet ami blanc auquel il est inutile d’expliquer toutes ces conneries [sic]. Surtout, n’hésitez pas à le mettre au travail. Non seulement de tels amis pigent, mais ce sont de grands détecteurs de conneries et par conséquent ils savent parfaitement qu’ils peuvent dire sans problème des choses qui vous sont interdites. »

Je ne sais pas si l’on peut généraliser sans risque la notion d’« Ami-blanc-qui-pige ». J’avoue même que je suis mal-à-l’aise avec le mot « Blanc ». Par contre, je serais enclin à utiliser une variante plus politique : l’Ami du Nord qui pige. Colonisation, Palestine, inégalités en matière de développement, place de l’islam et des musulmans en Occident : de nombreux « Amis du Nord » s’expriment avec justesse et courage sur ces thèmes qui concernent directement les gens du Sud et leurs descendants. Certains sont connus du grand public et ferraillent sans fin avec tout ce que le système médiatico-politique compte comme réactionnaires et autres racistes patentés (qui parfois s’ignorent, ou presque). D’autres Amis du Nord, sont anonymes. Avec un peu de chance, ils sont dans notre entourage direct. L’Ami qui saisit et nous supplée lors de telle ou telle discussion vaseuse sur le voile, la viande hallal ou le burkini… Et, pour paraphraser Adichie, saluons donc et remercions tous les Amis et Amies du Nord qui percutent et nous permettent des mutismes certes, bien confortables, mais ô combien reposants.

mercredi 2 août 2017

La chronique du blédard : « Oligarques », devises et confiance

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 27 juillet 2017
Akram Belkaïd, Paris

C’est une règle qui remonte aux origines du capitalisme moderne, peut-être même l’a-t-elle précédé. Dans le monde des affaires, et dans un premier temps, les hommes (et femmes) d’argent tendront toujours à conspirer de manière à détourner, sans l’enfreindre, la loi ou à profiter de ses faiblesses. Une autre manière de dire les choses est de rappeler que pour cette catégorie particulière de la population active, tout ce qui n’est pas interdit par la loi est forcément légal. Par exemple, c’est sur cette base que s’est développée ce que l’on appelle pudiquement l’ingénierie financière, autrement dit l’outillage dédié à permettre une spéculation de plus en plus sophistiquée. Une ingénierie à la fois complexe et aventureuse qui a débouché sur la grande crise de 2007-008 dont on attend et craint la successeuse mais ceci est une autre histoire.

Le marché, les hommes d’affaires tout comme les fiscalistes ou les avocats ont toujours une ou plusieurs longueurs d’avance sur la législation. L’Etat, censé concevoir, appliquer et défendre cette dernière est donc condamné à une course-poursuite permanente. C’est en partant de cette réalité que l’on comprendra la nécessité de renforcer les pouvoirs de régulation et de contrôle publics. Les affaiblir, par des coupes budgétaires ou des diminutions d’effectifs, c’est laisser libre-cours aux diverses forces de l’argent. L’Etat doit aussi veiller à ce que les opérateurs d’un même secteur ne s’entendent pas entre eux pour fausser la concurrence. Les lois anti-trusts nées aux Etats-Unis à la fin du dix-neuvième siècle en sont l’illustration.

Mais ce qui vient d’être décrit ne vaut que pour un Etat ou un pays fonctionnant normalement. Dans le cas de l’Algérie et de nombreux autres pays du Sud, les choses sont encore plus compliquées. Certes, le poids de l’administration y est important et les « entrepreneurs » ne cessent de critiquer les obstacles qu’ils rencontrent pour développer leurs affaires. Nombre d’entre eux dénoncent aussi, et à juste titre, l’inégalité d’accès aux marchés publics. Mais, comme le montrent les informations récentes à propos du comportement de quelques « oligarques » (un terme bien pompeux pour des affairistes dépendant du bon vouloir politique), la vraie question qui se pose est la conception que se font ces derniers de l’intérêt national.

Aux Etats-Unis, on disait autrefois que ce qui est bon pour General Motors est bon pour l’Amérique (emplois, croissances, etc.). Dans le cas de l’Algérie, on est bien en peine de trouver un exemple phare d’une grande compagnie privée ayant réussi à illustrer la convergence entre intérêt capitaliste et nécessité d’accompagner le développement du pays. L’information relayée par la presse nationale mérite d’être confirmée et explicitée, mais que penser d’un opérateur, influent, qui exporte un produit et le réimporte en le payant dix fois son prix ? Que penser de ces opérateurs qui créent des entreprises à l’étranger pour en être les (uniques) clients ? Que penser de ces nombreuses informations à propos d’importations surfacturées par les fournisseurs étrangers ?

La réponse tient en deux mots : devises et confiance. Les devises d’abord. A bien y regarder de près, le comportement de nombre d’opérateurs algériens est, avant toute chose, l’accumulation de devises étrangères et cela par tous les moyens. Ce n’est pas un fait nouveau. La traque de la devise, sa thésaurisation à l’étranger remontent à longtemps et l’existence d’un marché parallèle de la monnaie – avec parfois de sérieux écarts entre cours officiels et cours au noir – prouve bien l’étendue du problème. Car, après tout, il existe des pays du Sud – on pense à la Tunisie ou même à l’Egypte - dont la monnaie n’est pas totalement convertible, mais qui ne sont pas atteints à ce point par ce type de fuite de capitaux.

La devise, donc. A tout prix. Quitte à affaiblir davantage une économie qui peine à se diversifier et à échapper au poids étouffant de la rente pétrolière. Pourquoi donc ce comportement qui rappelle celui de la bourgeoisie comprador, expression marxiste qui désigne « la classe bourgeoise qui, dans les pays dominés, tire sa richesse de sa position d'intermédiaire dans le commerce avec les impérialismes étrangers, par opposition aux bourgeois ayants des intérêts dans le développement de l'économie nationale. » (source, wikirouge.net) ?


La réponse est liée à la confiance. Ces « entrepreneurs » n’ont aucune confiance à moyen et long terme en l’Algérie. Leur discours peut être saupoudré de considérations nationalistes ou patriotiques, leur rapport au gain et à la devise étrangère indique tout le contraire. L’économie de l’Algérie est pour eux un moyen et certainement pas une fin. Et cette question de confiance n’est donc pas qu’un simple problème économique mais bien politique. Quand c’est la règle du « après moi, le déluge » qui fonde le comportement de patrons très bien introduits, ayant même parfois rang implicite de ministre voire de Premier ministre, c’est la preuve que l’on est en présence d’un problème fondamentalement politique ; que ce n’est pas qu’une simple affaire de respect des lois. C’est l’aveu que ces « gens-là », privilégiés parmi les privilégiés, ne croient même pas à l’avenir d’un pays qui les a faits passer de boutiquiers à « oligarques. »

dimanche 23 juillet 2017

La chronique du blédard : Radiohead, BDS, le monde arabe et la Palestine

_
Le Quotidien d’Algérie, jeudi 20 juillet 2017
Akram Belkaïd, Paris


Mercredi soir, bien après le bouclage de cette chronique, le grand groupe britannique de rock Radiohead devait se produire à Tel-Aviv.  De nombreux artistes et personnalités ont pourtant appelé Thom Yorke et sa bande à renoncer à un tel concert dans la ville israélienne que la communauté internationale considère comme la seule capitale de l’état hébreu. Parmi eux, les réalisateurs Mike Leigh et Ken Loach ainsi que le chanteur et musicien Roger Waters, fondateur de Pink Floyd. Leurs appels sont restés vains et il s’agit d’une défaite symbolique pour celles et ceux qui prônent le boycottage culturel d’Israël pour mettre fin à la situation d’apartheid subie par le peuple palestinien et à l’occupation coloniale de la Cisjordanie. Dans un raisonnement des plus spécieux, Thom Yorke a expliqué que son groupe joue aussi aux Etats-Unis et que cela ne signifie pas qu’il soutient Donald Trump. La question n’est pas là car, chanter en Israël, même en se faisant accompagner par des musiciens arabes ou arabophones, ce n’est pas soutenir Netanyahou (quoique…). C’est surtout cautionner l’existence d’un système ségrégationniste et injuste. C’est refuser d’interpeller une population israélienne qui a beau dire et beau faire mais qui, in fine, semble très bien s’accommoder de la situation.

Certes, d’autres artistes se produisent dans ce pays. Mais, comparé au fossile chevrotant qu’est devenu Elton John, à la greluche fêlée qu’est Britney Spears ou à l’imposture musicale qu’a toujours été Guns N'Roses, la présence de Radiohead à Tel Aviv est d’une toute autre dimension quand on sait l’impact majeur de ce groupe sur la scène rock depuis vingt ans, date de la sortie de leur album désormais culte OK Computer. Les combats politiques sont fait de victoires et de défaites et ce concert est bien un revers pour le mouvement Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS) lancé par la société civile palestinienne en 2005 et mené par de nombreux militants à travers le monde. Un revers oui, mais pas une défaite définitive comme l’affirme Guy Beser, l’un des organisateurs du concert de Radiohead. Pour lui, « BDS a perdu la guerre ». C’est aller vite en besogne et prendre sa propagande pour une réalité.

Le bras de fer ne va pas cesser. Le fait est que jamais la mobilisation de BDS n’a été aussi importante qu’au cours de ces dernières années. Le mouvement se fait connaître dans le monde entier et ne cesse de progresser en audience. Il ne s’agit pas uniquement de boycottage dans le secteur culturel mais dans toutes les dimensions à commencer par l’économie. C’est ce qui inquiète au plus haut point les autorités israéliennes car on touche-là au nerf de la guerre. A titre d’exemple, en juin dernier, la Haute Cour de Londres, instance judiciaire suprême, a donné raison aux militants pro-palestiniens (Palestine Solidarity Campaign) qui l’avaient saisie pour contester la décision du gouvernement britannique de ne plus accorder de financements aux municipalités ayant décidé de boycotter les firmes qui participent à l’occupation de la Palestine. En de nombreux endroits du monde occidental, une grosse bataille se déroule autour du droit légitime à boycotter un Etat qui ne respecte pas nombre de résolutions de l’ONU et qui continue de coloniser la Cisjordanie au mépris des lois internationales.

Les arguments israéliens sont connus. Souvent, ils consistent à disqualifier les pro-Palestiniens en les traitant d’antisémites. Procédé facile mais qui ne trompe guère. Pour les autorités israéliennes, il faut aussi montrer que le boycottage n’a pas d’effets. Du coup, on comprend pourquoi le champ culturel prend tant d’importance. Sur le plan de la propagande, un show de Radiohead à Tel-Aviv est une précieuse réclame. Cela permet de dire, « regardez, de grands groupes se produisent chez nous, c’est bien que la situation n’est pas celle que nos adversaires décrivent. » On devine derrière tout cela un lobbying intense où intérêts économiques des organisateurs de concerts vont de pair avec la stratégie gouvernementale pour contrer BDS.

Tout cela intervient dans un contexte paradoxal. D’un côté, des militants et sympathisants pro-palestiniens toujours plus actifs et nombreux dans le monde occidental. De l’autre, un « ventre mou » arabe parfois enclin à se taire ou à regarder ailleurs. Certes, la question palestinienne y demeure centrale – et il faut saluer la mobilisation de nombreux acteurs de la société civile - mais l’attention des opinions publiques, confrontées à d’immenses problèmes intérieurs, tend à se relâcher. Dans le même temps, des régimes, et non des moindres, on pense à ceux de l’Arabie saoudite et de ses vassaux, semblent ne rêver que d’une seule chose : normaliser leurs relations avec Israël voire lui faire allégeance pour s’assurer un nouveau statut international ou une protection (contre l’Iran, dans le cas du royaume wahhabite). Tout cela brouille les analyses et les perceptions.


Depuis 2011 et les révoltes populaires, le sort des Palestiniens semble parfois passer au second plan. Plus terrible encore, le monde arabe connaît désormais deux drames majeurs. Le sort des Palestiniens mais aussi, et c’est plus récent, celui des Syriens (sans oubliers les pauvres Yéménites dont personne ne parle). Le camp « progressiste » pro-palestinien est même divisé entre pro et anti Bachar. A cela s’ajoutent les errements de l’Autorité palestinienne qui inflige, elle aussi, des souffrances à la population de Gaza pour mater le Hamas. En forçant volontairement le trait, on peut donc dire que c’est la mobilisation en Occident qui fait office de locomotive pour la cause palestinienne. Cela signifie que la défense de la cause palestinienne a besoin d’un nouvel élan fédérateur dans le monde arabe. D’une dynamique renouvelée qui transcende à la fois les clivages nés du drame syrien et la lassitude d’opinions publiques accablées par des échecs politiques et des drames à répétition. La question étant de savoir quel courant politique ou de la société civile est capable aujourd’hui d’œuvrer à ce renouveau...
_