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vendredi 1 juin 2018

La chronique du blédard : Société civile et politique (dans le monde arabe...)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 24 mai 2018
Akram Belkaïd, Paris


C’est un article particulièrement intéressant que vient de livrer le chercheur Nicolas Dot-Pouillard au site OrientXXI (*). Il s’agit d’une analyse tirant les diverses leçons des récentes élections législatives qui ont eu lieu au Liban. On sait que, vu d’Occident, le principal commentaire a été de relever avec insistance que le Hezbollah et ses alliés ont remporté le scrutin (25 sièges). De quoi sérieusement agacer les États Unis, Israël, l’Arabie Saoudite, Bahreïn et les Émirats arabes unis (écrire les monarchies du Golfe aurait été erroné car les trois autres – Koweït, Qatar et Oman - demeurent plus ou moins en retrait) qui n’ont de cesse de fustiger ce parti. Et de quoi alimenter aussi les spéculations sur de prochaines tentatives de déstabilisation menées par Washington contre cette formation alliée de l’Iran, mais ceci est une autre histoire.

L’article en question ne se contente pas d’aborder la victoire du Hezbollah. Il pointe aussi la montée en puissance des Forces libanaises de Samir Geagea au sein de la communauté chrétienne. Certes, le Courant patriotique libre (CPL) de Michel Aoun reste « la première formation chrétienne » mais les FL passent de 8 à 16 sièges quand les Kataeb (Phalanges) n’en détiennent plus que 3 (contre 5 auparavant). Les lignes bougent un peu entre les grandes formations politiques du pays du Cèdre comme en témoigne la percée du Hezbollah au sein de l’électorat sunnite, mais, là aussi, c’est une autre histoire.

Au-delà de ça, l’article relève que les listes électorales se revendiquant de la « société civile » ont eue du mal à s’imposer même si elles ont eu le mérite de poser des jalons pour l’avenir. L’auteur note ainsi qu’il n’y a pas eu de « percée significative de listes opposées au système confessionnel libanais ». Depuis plusieurs années, le Liban a pourtant vu naître de nombreux mouvements citoyens alimentés par la colère contre le système communautariste et l’inefficacité de l’État. On a d’ailleurs pensé que la crise des ordures de l’été 2015 allait être le catalyseur provoquant une dynamique d’envergure susceptible de « déconfessionnaliser » la vie politique locale. Il n’en a rien été.

Au Liban, comme dans bon nombre de pays arabes, le concept de « société civile » reste encore flou et à du mal à se traduire en tendances partisanes. C’est un fait, ici et là, des initiatives émergent, destinées à suppléer des appareils étatiques inopérants, corrompus ou autoritaristes. D’ailleurs, les grands donateurs internationaux, Banque mondiale en tête mais aussi les fondations américaines ou européennes, sont sans cesse en quête de cette société civile qui pourrait constituer un facteur de changement. On l’a bien vu après les printemps de 2011. A chacun son ONG locale… A chacun son projet à financer : droits des femmes, genre, liberté de la presse, vie associative, gestion municipale…

On connaît d’ailleurs l’effet pervers de cet empressement occidental à l’égard de ces initiatives que les plus optimistes qualifieront de briques nécessaires pour établir un État de droit. D’abord, certaines d’entre elles n’ont que peu d’ancrage dans le réel et leur naissance relève plus d’une démarche opportuniste. Ensuite, les pouvoirs en place ne tolèrent ces organisations que si elles n’empiètent pas sur le domaine politique. Au Liban, relève Dot-Pouillard, des candidats de listes citoyennes ont dû composer avec un verrouillage de la carte électorale et faire face à des intimidations sans oublier leur incapacité financière à assumer les importantes dépenses de campagnes, notamment les spots télévisés. La question des ressources est posée partout dans le monde arabe où des liens avec des donateurs étrangers exposent à des représailles. Ainsi, en Égypte, comme en Arabie saoudite ou même en Algérie, il quasiment interdit à toute démarche citoyenne d’agir avec l’appui – surtout financier – d’ONG étrangères aussi connues et honorables soient-elles.

Dans un contexte de reflux des libertés et des droits démocratiques dans un monde arabe en bien piteux état, reposer la question de la définition même de la société civile et de son rôle dans un éventuel changement est nécessaire à toute réflexion sur cette région du monde. L’idée, simpliste il faut bien en convenir, que cette société civile prendrait le pas sur des systèmes politiques défaillants mais accrochés au pouvoir a vécu. Non, les sociétés civiles n’ont pas réussi à transformer la tentative de 2011. L’exemple le plus frappant est celui de l’Égypte où la répression menée par le bikbachi Sissi est bien plus large (elle ne concerne pas que les Frères musulmans) et bien plus dévastatrices (car bien plus féroce que sous Moubarak) qu’on ne le croit.

Le cas libanais nous apprend aussi que les réseaux sociaux n’ont eu guère d’influence face aux télévisions. Là aussi, cela oblige à relativiser certaines idées reçues. Une campagne de mobilisation peut naître sur Internet. Elle peut pousser les citoyens à se réunir pour protester contre les montagnes d’immondices qui entourent Beyrouth ou pour lancer un mot d’ordre efficace de boycottage des consommateurs contre des produits jugés trop onéreux comme c’est le cas au Maroc. Mais comment faire pour transformer tout cela en mouvement politique cohérent et efficace ? On aura beau dire, beau faire, cela passera toujours par la création d’un parti politique aux orientations clairement définies. Ce qui renvoie à la case départ de l’inévitable confrontation avec le pouvoir en place.



(*) Les élections libanaises au prisme des conflits régionaux, orientxxi.info, 22 mai 2018.


mercredi 26 février 2014

Entretien accordé à Zaman France : Présidentielles algériennes 2014 : un scrutin pour rien ?

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Zaman France, 26 février 2014
Propos recueillis Par



En avril auront lieu les élections présidentielles algériennes... Et c'est officiel, le président Bouteflika est candidat à un quatrième mandat à la tête de l'Etat algérien. Considérablement affaibli (à 76 ans, il sort d'un accident vasculaire cérébral), son dernier discours en public remonte à mai 2012 à Sétif. Pour le journaliste et essayiste Akram Belkaïd, cette candidature poussée par le "système" est une très mauvaise nouvelle pour le pays. Il l'explique dans cet entretien accordé à Zaman France.

Que signifie ce nouveau mandat du président Bouteflika ?
C'est son premier ministre qui a annoncé que Bouteflika se représenterait. C'est la première fois que quelqu'un annonce sa candidature par personne interposée, ce qui laisse douter de la capacité en tout cas physique du président à être réellement candidat. Le système politique algérien est dans l'impasse et préfère faire le choix du statu quo plutôt que de risquer une ouverture. Cela laisse présager des jours difficiles. On a beaucoup d'interrogations, sur l’état physique du président, sur sa capacité à faire campagne... Ou alors, c'est que l'on poussera le bouchon encore plus loin et là, ce sera du jamais vu, un président élu sans être parti en campagne électorale.

Pourquoi Abdelaziz Bouteflika est-il à ce point poussé en avant?
Bouteflika a des appuis dans le système politique algérien. C'est un équilibre entre plusieurs clans qui appartiennent au même système politique, des clans rivaux mais pas ennemis et qui ont pour objectif la sauvegarde du système. Visiblement, le consensus est que Bouteflika reste à la tête de l’Etat. Contrairement à ce qu'on a pu entendre, il n'y a pas de « guerre » entre l'armée et les services de sécurité, des rivalités de système, oui, des escarmouches via la presse qui ont entretenu l'illusion que le système algérien se divisait, avec d'un côté, un bloc présidentiel et de l'autre, les services secrets. L’état-major des armées étant plutôt pour le bloc présidentiel. Il est difficile d'avoir une lecture objective de tout ça. In fine, une candidature a été annoncée et cela n'aurait pas pu être sans le consentement des grandes parties prenantes du système politique algérien, services secrets y compris. 

Qu'entendez-vous exactement par le "système" ?
Pour moi, c'est ce qui est en place depuis l'indépendance du pays, les héritiers d'une faction du FLN, qui a pris le pouvoir et ne l'a plus lâché depuis. C'est large, c'est à la fois la famille révolutionnaire, des gens issus de l'armée, des services de sécurité, quelques milieux d'affaires réunis autour de l’idée qu'il n'y a pas d'alternance possible et que la fonction suprême doit être le résultat d'un accord et d'un consensus au sein même de cette boîte noire. On en fait partie par cooptation, parce qu'on a un passé de militaire, de militant FLN ou plus récemment parce qu'on a été adoubé par le FLN ou par les services de sécurité. 

Quelle sera l'alternative politique en avril en face de Bouteflika ?
On ne va pas faire semblant de croire que le scrutin va être ouvert. On connaît la chanson. S'il est candidat, c'est qu'il entend être réélu, et va être réélu. Je me refuse à analyser le scrutin du mois d’avril comme un scrutin normal. On l'a vu en 2009, en 2004 - et même en 1999 - quand plusieurs candidats se sont retirés la veille même ou l'avant-veille de l'élection. Dès lors qu'il y a un candidat du système, le scrutin n'a plus d’intérêt. On peut se contenter de regarder la participation et encore. La vraie question est de savoir comment le système va gérer l’impossibilité physique du candidat à prendre la parole, à se déplacer dans des meetings et à préciser pourquoi il est candidat pour la 4e fois, et surtout, comment cela sera vécu par la population. 

Quel rôle joueront les partis politiques islamistes ?
Ca dépend desquels... Il y a ceux qui ont été adoubés et qui joueront le rôle qu'on leur a assigné. Une présence politique, mais à qui on interdira de prendre le pouvoir. On l'a vu pour les élections législatives de 2012 ou les islamistes entre guillemets modérés pensaient gagner le scrutin mais n'ont rien gagné du tout. Comme l'opposition, ils ont un rôle à jouer, celui d'un agitateur de la vie médiatico-politique mais in fine on ne leur concède rien. Quant aux autres, ceux qui ont constitué la matrice du FIS (Front islamique du Salut ndlr), ils sont aujourd’hui en déshérence, il n'y a pas de parti qui les représente. Ceux-là aussi ont été laminés par le pouvoir mais c'est un élément d'opposition qui ne demande qu'à reprendre du poil de la bête! Parce que, en même temps, on a assisté dans la société algérienne à un retour en force du conservatisme avec une ré-islamisation qui ne dit pas son nom... Mais on peut dire que les idées sociétales de ce parti ont plus ou moins triomphé, même s'ils n'ont pas le pouvoir. A telle enseigne que le régime s'est senti obligé de faire des concessions pour éviter que cette influence ne se développe encore plus. Prenons l'exemple des débits de boissons alcoolisées, beaucoup d'entre eux ferment aujourd'hui. C'est un véritable phénomène ... et ça, c'est l'Etat, ce sont les autorités qui le décident. 

On entend souvent que le peuple algérien donne la priorité à la stabilité depuis la terrible décennie 1990, mais est-ce que le peuple y croit encore ?
En 2009, l'élection de Bouteflika a reposé entre autres sur de vraies bases populaires, électorales, c'est-à-dire qu'une partie de la population lui était encore reconnaissante d'avoir ramené la paix en Algérie, de l'avoir fait sortir de la guerre civile et d'être à l'origine d'un certain mieux-être économique. A l'époque, même s'il y avait une opposition assez virulente de la part des milieux intellectuels, d'une partie de l'opposition, des journalistes, je pense qu'il a vraiment été élu avec un soutien populaire assez marqué, notamment à l'intérieur du pays. Les zones rurales sont encore très fidèles au FLN, à l'image de la lutte pour l'indépendance etc. En 2014, les choses sont différentes. Entre temps, il y a eu les printemps arabes avec l'exemple tunisien, de la Syrie même si ça a mal fini, de l'Egypte, donc je pense que ça va être plus difficile de vendre l'idée d'un dirigeant que personne ne va voir et sur lequel circule nombre de rumeurs. On peut déjà s'attendre à un fort abstentionnisme... 

Comment les Algériens considèrent-ils le processus politique tunisien ?
Les Algériens devraient avoir le bon sens et la modestie de s'inspirer de la Tunisie qui montre qu'on peut sortir d'une crise par le vrai dialogue politique. Je fais partie des journalistes algériens qui appellent les citoyens à s'en inspirer. On a toujours eu un regard algérien un petit peu paternaliste à l'égard de la Tunisie. Mais dans ce que les Tunisiens réalisent depuis trois ans - dans la difficulté -, il y a de véritables enseignements dont les Algériens peuvent se nourrir.

L'autre modèle du monde arabo-musulman est le modèle turc...
Il y a des similarités culturelles, on oublie souvent l'histoire de la présence ottomane en Algérie (4 siècles quand même). Aujourd'hui, la Turquie a évolué, s'est modernisée aussi au sein de ses institutions, même si ça ne satisfait pas totalement les démocrates turcs. On vit dans un pays où l'armée a en quelque sorte renoncé à faire de la politique. Elle a été forcée à le faire, elle a été renvoyée dans les casernes. Cela ne s'est pas fait sans mal, ça s'est fait aussi parce la Turquie a eu la chance d'être dans le processus de négociation avec l'UE et donc était pressée par l'obligation d'être en conformité avec les critères de Copenhague. Cela ne vaut pas pour l'Algérie, elle ne négocie avec personne, elle a 200 milliards de dollars de réserve de change et n'a de compte à rendre à personne. La vraie différence est là : en Turquie, un processus de modernisation interne, d'évolution politique et de confrontation avec la réalité internationale a abouti à une modernisation des institutions, ce qui n'est pas le cas de l'Algérie. On voit mal l'UE se permettre de dire aux Algériens qu'il ne faut pas que l'armée s'occupe de politique. Ce serait vu comme une ingérence inacceptable. D'ailleurs, l'UE se garde bien d'avoir le moindre avis sur cette question. Ce qui l'intéresse, c'est que le pétrole algérien et le gaz continuent d'arriver en Europe..Quant à la France, l'Algérie est un partenaire incontournable. Il y a des milliers d'Algériens qui vivent sur le sol français. Je vois mal le pouvoir français prendre le risque de critiquer un quatrième mandat. Ils en prendront acte, l'opposition dira des choses là-dessus... parce qu'elle est dans l'opposition! Les autorités françaises ont toujours été dans une position très difficile vis-à-vis de l'Algérie. Elles se contenteront de prendre acte, sans émettre de critique... A moins bien sûr que le processus actuel ne dérape, c'est une hypothèse qu'il ne faut pas négliger. On ne peut pas humilier les peuples de manière indéfinie sans en payer tôt ou tard les conséquences.
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jeudi 29 septembre 2011

Quand la Suisse veut le bien de la Tunisie

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Deux informations relevées aujourd'hui à propos de la Suisse et de la Tunisie.
La première est qu'il semble que le gouvernement suisse soit disposé à accélérer la procédure pour que les nouvelles autorités tunisiennes récupèrent l'argent du clan Ben Ali. En visite à Tunis, la présidente de la Confédération Suisse, Micheline Calmy-Rey a promis que son pays fera tout pour que ces biens, "identifiés et gelés" contribuent à financer le développement de la Tunisie. On aimerait bien la croire mais force est de constater que l'historique en matière de récupération des biens détournés par des dirigeants indélicats, notamment africains, oblige à rester prudent. Le plus souvent, seule une partie infime de l'argent est récupéré par les pays concernés, la Suisse demeurant tout de même le paradis du secret bancaire. A suivre...

L'autre nouvelle d'importance, est l'arrivée, à Tunis, de 10.000 urnes transparentes en provenance de Suisse. De bon augure pour des élections longtemps marquée par la fraude et le bourrage systématique des urnes. Coût de ce matériel indispensable à un scrutin propre : 800 000 dinars tunisiens (près de 400.000 euros). Une belle somme prise en charge par la Suisse, il faut le préciser. De façon plus générale, ces urnes sont l'exemple même de ce que peut être une aide concrète des pays du nord aux pays engagées dans une transition démocratique. Ce n'est pas beaucoup. Ce n'est pas spectaculaire mais ça aide à mettre en marche le mécanisme électoral et, surtout, à le protéger. Reste à savoir combien d'observateurs étrangers seront déployés pendant le scrutin. Au cours de ces trois dernières décennies, l'Europe n'a guère brillé par son courage quand il s'agissait de dépêcher des observateurs durant un scrutin au Maghreb. Ben Ali et ses pairs en dictature en ont bien profité car pas vu pas pris. Espérons que le scrutin du 23 octobre prochain sera irréprochable.
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