Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 8 avril 2018

La chronique du blédard : Un sanglot nommé Gaza

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 5 avril 2018
Akram Belkaïd, Paris

Il arrive un moment où vient la sensation que l’on se répète encore et encore, pour rien, pour pas grand-chose de concret, pour aucun changement. En somme, une oppression, un à-quoi bon, contre lesquels il est dur de lutter. Cela vaut pour nombre de sujets d’actualité. La situation politique et économique en Algérie, la tragédie syrienne ou le drame profond des Palestiniens. Ce qui vient de se passer à la « frontière » de Gaza, cette tuerie qui n’est rien d’autre que l’affirmation d’un pouvoir total de vie et de mort sur une population sans défense, fait réapparaître ce sentiment qui mêle colère, indignation, amertume et sanglots.

Tuerie gratuite, délibérée, et qui, sur le plan international, a de fortes chances de rester impunie. Nous le savons tous. Dans la hiérarchie mondiale, l’Etat israélien occupe une place à part. Comme l’OAS jadis, il frappe où il veut et quand il le veut, sûr de son bon droit et du soutien indéfectible des Etats-Unis, première puissance planétaire. Il arrive parfois que Washington manifeste quelques irritations et laisse passer des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU sans opposer son véto. La dernière fois, c’était en décembre 2016 à propos de la condamnation de la colonisation (laquelle ne s’arrête jamais). Le cadeau d’adieu de Barack Obama à son « ami » Benyamin Netanyahou… Mais avec Trump, retour à la case du « feu vert permanent ».

Israël peut aussi compter sur la lâcheté de l’Union européenne (UE) et de ses membres. Oh, bien sûr, certains d’entre eux ont fait état de leur « préoccupation ». D’autres, comme la France, ont même fait preuve de courage intrépide en demandant à Tel Aviv d’agir avec une « plus grande retenue ». Mais point de sanctions. Pas même l’esquisse d’une réflexion en ce sens. Suspendre l’accord d’association ? Impensable. Mettre le frein sur certains accords de coopération technique et scientifique ? Inenvisageable. Car, après tout, qu’est-ce que la vie d’un Palestinien ?

C’est le fond du problème. Pour les chancelleries européennes, les Palestiniens sont des morts en sursis. C’est leur état naturel. Ils seraient ainsi destinés à subir ce qu’ils subissent. Une gamine de dix-sept ans emprisonnées, sexuellement harcelée par son interrogateur, cela ne déclenche guère de protestations. La « communauté internationale » fait avec… Des jeunes que l’on arrête et que l’on détient sans raison, au nom d’une disposition qui remonte au protectorat britannique ? Que voulez-vous, mon bon monsieur, nous n’y pouvons pas grand-chose… Et puis, vous savez, le poids du passé… Imaginons un seul instant quelles auraient été les réactions des Européens (ne parlons même pas des Etats-Unis) si les morts avaient été Israéliens…

En France, dans la hiérarchie de l’information, la tuerie de Gaza est passée loin derrière la grève des cheminots, la météo incertaine, la finale de la coupe de la ligue et la chasse aux œufs de Pâques. Rien d’inhabituel. Nombre de mes confrères ont relevé les « perles » de cette couverture faussement objective, où le bourreau est toujours présenté de manière positive tandis que même la supériorité morale de la victime est niée. « La manifestation a fait seize morts » expliquait une radio d’information en continu. Règle de base respectée : ne jamais, mais jamais, désigner Israël comme coupable de quoi que ce soit. L’Etat hébreu se défend, réplique, riposte, anticipe mais la faute est ailleurs.  

Le coupable, c’est la victime. Elle a forcément tort. Elle a mal voté, elle est extrémiste, elle ne respecte pas sa propre vie – ou celle de ses enfants. Mais quelle idée était la sienne de manifester sur son propre sol (du moins, supposé tel) ? Et c’est ainsi qu’est distillé le message implicite : les Palestiniens, contrairement à ce que prétend leur Poète, n’aiment guère la vie. Pire, ils sont les responsables de leurs (mauvais) sort. Autre moyen d’instiller le poison. Evoquer le rôle du Hamas (pour faire couleur locale, c’est-à-dire israélienne, prononcer Khamas…). Laisser entendre qu’il aurait sa part de responsabilité, qu’il aurait envoyé des terroristes (bien appuyer sur les « r », là aussi, pour faire couleur locale) à la « frontière » ou qu’il aurait délibérément sacrifié la vie de jeunes gens manipulables à souhait.

Mais revenons à ce terme de frontière. Quel beau moyen de masquer la réalité. Ce qui sépare l’Etat d’Israël, membre des Nations Unies, et l’enclave de Gaza, prison à ciel ouvert, sans souveraineté aucune, ni sur son sol, ni sur les airs ni sur la mer, ce sont des murs, des clôtures, des grillages, des fossés. Gaza n’est pas un Etat. La Cisjordanie n’est pas un Etat. Il n’y a pas d’Etat palestinien. Il n’y a pas de face-à-face entre deux pays, ayant chacun leur souveraineté, leur armée. Il y a un dominant et un dominé. Un colonisateur et un colonisé, un Etat et des proto-bantoustans.


Soutien indéfectible des Etats-Unis, lâcheté des Européens, Israël peut aussi compter sur la pusillanimité des pays arabes. « Notre malheur, c’est aussi le monde arabe » me dit un jour un ami palestinien de Bethléem. Rien de plus vrai surtout quand on pense à cette brute saoudienne qui, en ce moment, secoue ses bourrelets et exhibe ses pétrodollars pour convaincre Israël de faire (à sa place) la guerre à l’Iran. Et voilà ce principicule et futur roitelet qui nous rappelle à une vérité contemporaine : pour lui et pour l’engeance à laquelle il appartient, les Palestiniens ne comptent pas.
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dimanche 25 novembre 2012

La chronique du blédard : De Gaza, de l'impuissance arabe et de la normalisation avec Israël

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 22 novembre 2012
Akram Belkaïd, Paris

Il arrive, et c’est rare, que le sujet de la chronique s’impose de lui-même. C’est le cas cette semaine où il est impossible de ne pas évoquer la situation dramatique de Gaza. Mais écrire pour dire quoi ? Et pourquoi faire ? Pour se sentir mieux ? Pour établir les sempiternels constats à propos des traitements médiatiques spécieux, à l’image de cette radio française qui met sur le même pied d’égalité – en termes de capacité de destruction - les bombardements des F16 israéliens et les roquettes du Hamas (*) ? Pour dénoncer, en vain, la sournoise propagande anti-palestinienne de BHL ? Pour clamer une indignation partagée par des millions de gens écœurés par des massacres quotidiens ? La vérité, c’est qu’écrire sur le sort des Palestiniens, qu’ils soient de Gaza, de Cisjordanie ou de la diaspora, c’est traduire et composer avec une colère impuissante. Une colère que tout être qui respecte la dignité et les droits de la personne humaine ne peut que partager.

J’ai relu plusieurs textes publiés fin 2008 et début 2009, lors de la précédente attaque israélienne. Rien n’a changé depuis et l’on se rend compte que ni l’élection d’Obama ni le Printemps arabe n’ont modifié la donne. Les Palestiniens de Gaza restent à la merci des agissements israéliens et toutes les protestations du monde ne peuvent rien contre. On connaît les raisons de cette situation. Les grands de ce monde, qu’il s’agisse des Etats-Unis ou de l’Europe, ne veulent pas forcer la main d’Israël et l’obliger à respecter les droits d’un peuple qui est sur sa terre. Un peuple martyr que l’Etat hébreu parque et violente comme du vulgaire bétail. Bien sûr, il y a aussi les dirigeants arabes, tous plus ou moins tenus par l’Oncle Sam, qui s’avèrent incapables d’instaurer le moindre rapport de force avec le protecteur d’Israël. Et dire que les fonds souverains du Golfe et leurs milliards de pétrodollars sont au chevet des économies occidentales…

Quant aux opinions publiques arabes, le fait est qu’elles se sont endormies. Qu’on le veuille ou non, elles ont fini par oublier les Palestiniens d’autant que nombre de leurs propres élites se sont précipitées dans la normalisation avec Israël. Or, le fond du problème est toujours le même. Un peuple attend toujours son Etat et le respect des résolutions de l’ONU qui fixent ses frontières avec Israël. Gaza, contrairement à ce que laissent entendre une partie des médias occidentaux – et notamment français – n’est pas un Etat indépendant (pas plus, d’ailleurs, que ce qui reste de la Cisjordanie palestinienne). Ce n’est même pas un bantoustan et ceux qui y vivent n’ont pas le droit de le quitter librement. C’est une bande de terre qui n’a aucune souveraineté, y compris maritime ou aérienne. Comme le montre l’actualité de ces derniers jours, les Israéliens peuvent y faire ce qu’ils veulent et quand ils le veulent. Pourquoi se gêneraient-ils ? La normalisation avec nombre de pays arabes a conforté les dirigeants israéliens dans leur conviction que tout peut être infligé aux Palestiniens.

Il y a quelques jours des amis français m’ont demandé ce que je pensais des nombreuses visites de personnalités arabes en Israël. Ecrivains, imams, hommes politiques : nombreux sont celles et ceux qui ont pris le chemin de Tel-Aviv et cela ne date pas d’hier puisque le mouvement s’est enclenché, certes dans une plus grande discrétion, au milieu des années 1990 (au moins à l’époque, l’euphorie des accords d’Oslo pouvait-elle expliquer ce genre d’initiative). Contrairement à certains de mes confrères (et amis) qui n’ont pas eu de mots assez durs pour fustiger ce genre de déplacement, je pense que cela peut être une bonne chose que de se rendre en Israël mais il y a une obligation majeure que tous ces visiteurs se sont bien gardés de respecter.

On peut aller là-bas, mais à la condition d’avoir le courage de dire sur place qu’il ne pourra jamais y avoir de normalisation entre les peuples arabes (ne parlons pas des gouvernements) et les Israéliens tant que les Palestiniens n’auront pas d’Etat. Et tant que ces derniers n’auront pas signifié au reste du monde que la page de plusieurs décennies de conflit peut être enfin tournée. Ceux qui se sont rendus en Israël ces derniers temps sans oser la moindre critique à l’égard du gouvernement Netanyahou et de la manière dont sont traités les Palestiniens sont à mettre dans le même sac que les minables intrigants qui – pour diverses raisons matérialistes et autres stratégies médiatiques personnelles - ont applaudi à la guerre de janvier 2009 au prétexte qu’elle était menée contre les islamistes du Hamas. Aujourd’hui, ces adeptes d’une normalisation prématurée ont eux aussi du sang gazaoui sur les mains. La fermeté et le refus de la compromission avec Israël peuvent-ils servir à quelque chose quand on sait que ce pays – et une grande partie de sa population – sont saisis par le vertige de la puissance ? Oui, car Israël, malgré les discours grandiloquents qui le présentent comme une tête de pont occidentale au Proche-Orient, reste obsédé par son acceptation par le monde arabe.

Terminons ce texte en déplorant le cynisme avec lequel nombre d’Algériens commentent le sort des Palestiniens. On peut ainsi les entendre dire que ce qui se passe à Gaza (ou en Syrie) ne les intéresse guère dans la mesure où eux mêmes appartiennent à un peuple qui a été oublié de tous pendant les années 1990. C’est une vision fallacieuse de l’histoire. De Naplouse à Gaza mais aussi de Bagdad à Bassorah, le sort des Algériens n’a jamais laissé indifférent le reste du monde arabe. Et quand bien même cela aurait été le cas, ce n’est pas une raison pour hausser les épaules en considérant que ce qui arrive aux Palestiniens ne nous concerne pas. Plus que jamais, ce peuple a besoin d’aide, de soutien et d’engagements. Ce n’est, ni plus ni moins, qu’une question d’honneur et de justice.
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