Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mercredi 22 mars 2017

La chronique du blédard : La peur sur le terrain

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 16 mars 2017
Akram Belkaïd, Paris

Bien qu’une actualité en remplace une autre, j’aimerais revenir sur la désormais légendaire qualification du Futbol Club Barcelona face au Paris Saint-Germain Football Club. Passons rapidement sur le fait que rares étaient celles et ceux qui croyaient vraiment à une « remontada » du Barça et indiquons au lecteur que cela intéresse que nous nous sommes déjà penché sur les éventuelles conséquences de l’élimination du PSG sur la politique de « soft-power », autrement dit d’influence, du Qatar (*).

Pour nombre d’observateurs, la déroute parisienne est incompréhensible. Comment peut-on se faire ainsi sortir d’une compétition après avoir compté quatre buts d’avance ? Telle est la question qui a été posée et qui se pose encore. Il est évident que cette soirée du 8 mars va figurer dans l’anthologie des grands moments du football hexagonal. Comme pour la défaite à la dernière face à la Bulgarie en 1993 (synonyme d’élimination pour la Coupe du monde aux Etats Unis de 1994), il y aura sûrement des documentaires, des récits et mêmes quelques œuvres littéraires pour explorer le mystère de cette défaite. Cette dernière, comme pour les grandes victoires et d’autres événements, rentrera dans la catégorie des « que faisiez-vous à ce moment-là ? ».

Il y a eu dans cette rencontre une période, celle des dix dernières minutes, que n’importe quelle personne ayant joué, ne serait-ce qu’une seule fois dans sa vie, une rencontre sportive à enjeu peut reconnaître. Il ne s’agit pas simplement de sport à haut niveau. Cela peut aussi concerner des matchs à enjeu modeste tel un affrontement entre quartiers, comme par exemple La Tour du Paradou contre la Cité DNC à Hydra (un match pour deux-cent dix dinars et dont l’intensité pouvait être aussi forte qu’une finale du mondial).

Dans ces moments-là, il arrive soudain qu’une peur panique s’empare d’une équipe. Certes, les joueurs du PSG sont rentrés sur le terrain avec une boule au ventre et l’on a vite compris qu’ils allaient passer une mauvaise soirée. Mais ils ont tenu le coup pendant quatre-vingt minutes. Puis, la peur, la vraie, s’est installée dans leur camp. Exception faite de l’attaquant uruguayen Cavani, véritable guerrier, elle a coupé les jambes de tous les parisiens qui n’ont réussi qu’une seule passe en sept minutes ce qui en dit long sur leur état.

Cette peur est un étrange phénomène. Quand on est sur le terrain et qu’on en est victime, il est très difficile de s’en défaire. On regarde autour de soi et l’on réalise que les camarades ne valent guère mieux. Le cerveau émet des signaux contradictoires et, surtout, la lucidité disparaît. C’est la fameuse « brume de sensations » décrite par l’écrivain Jules Renard. Il y a quelques mois, j’ai entendu Laurent Blanc, l’ancien joueur devenu entraineur (notamment du PSG), évoquer cette panique qui prive une équipe de tous ses moyens. Un phénomène irrationnel, selon lui, où le terme contagion n’est pas trop fort pour décrire le fait qu’il est alors difficile pour quiconque d’y résister ou d’empêcher ses coéquipiers de sombrer.

Dans le premier épisode de la série (culte) Lost, l’un des personnages principaux demande à une femme de recoudre sa blessure à vif. Quand il devine qu’elle a peur de le faire, il lui demande de compter jusqu’à cinq, autrement dit d’accorder cinq secondes à cet état de panique puis de se reprendre. La technique vaut ce qu’elle vaut mais de nombreux éducateurs l’utilisent sur les terrains de sports. Ainsi cet entraineur de jeunes en région parisienne qui conseille à son avant-centre de toujours compter jusqu’à cinq avant de tirer un pénalty, c’est-à-dire de se donner le temps avant de tordre le cou à l’appréhension.

Une équipe entière est-elle capable de n’accorder que quelques secondes de triomphe à la panique avant de reprendre ses esprits ? C’est peu probable. Il faudrait pour cela une synchronisation parfaite or un groupe qui perd ses moyens n’est rien d’autre qu’un ensemble de réactions éparses et antagonistes. Pour y pallier, ou tenter de limiter les dégâts, il faut disposer d’une forte personnalité dans le collectif. Quelqu’un capable de réveiller ses camarades, de leur passer – comme adorent le dire les commentateurs sportifs – une vraie soufflante. Un rôle que personne sur le terrain du Nou Camp était capable de faire et certainement pas le capitaine Thiago Silva. Un Zlatan Ibrahimovic l’aurait fait. Peut-être…

Il arrive parfois qu’un joueur expérimenté comprenne vite la situation et décide de provoquer un incident pour « réveiller » ses camarades. Une bagarre avec un adversaire ou une gifle assénée à un coéquipier, de longues chicanes avec l’arbitre, les stadiers ou même le public sont des moyens classiques pour créer une rupture de charge, une diversion qui canalise les émotions et qui peut dissiper la panique. Problème, l’arme est à double-tranchant et, outre le carton rouge garanti, cela peut surtout aggraver le mal et accélérer le naufrage de l’équipe.

Cette peur collective et soudaine sur un terrain demeure donc un mystère. Des spécialistes assurent qu’on peut la prévenir avec une bonne préparation mentale mais rien ne garantit que cette dernière sera efficace en permanence. Quand la peur s’installe sur le terrain, quand les jambes deviennent lourdes, quand les oreilles n’entendent plus rien, quand le regard se brouille et que courir devient un supplice, il faut juste tenir et attendre le retournement de situation qui vient parfois. Car, c’est cela aussi le foot : des montagnes russes émotionnelles qui font passer de la panique à l’euphorie. Un basculement que peut provoquer un but inespéré et que les joueurs du PSG n’ont pas eu la capacité de provoquer.


(*) « (In)dispensable PSG pour le Qatar », Horizons arabes, Les blogs du Diplo, 13 mars 2017.

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samedi 24 janvier 2015

La chronique du blédard : Monologues en peurs et colères

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 22 janvier 2015
Akram Belkaïd, Paris

Paris, quatorzième arrondissement, une pâtisserie. Première halte.
Après les attentats, j’ai pensé fermer la pâtisserie pour quelques jours mais mon mari m’a convaincue de ne pas le faire. Il m’a dit que les gens du quartier diraient que je me sens coupable, que j’ai peur. Ou alors que c’est la preuve que je suis complice. Je ne me sens pas du tout coupable et certainement pas complice. Je n’ai rien à voir avec ces assassins. Je n’ai pas honte non plus. Ils n’appartiennent pas à mon monde, à ma famille, à ma culture et encore moins à ma religion. Je suis en colère contre eux. Je suis en colère contre le gouvernement français qui n’a rien fait depuis des années pour empêcher que ça n’arrive. Mais j’ai surtout peur. Ah ça oui. Vous le voyez bien, je suis seule derrière le comptoir. Déjà, en temps habituels, je ne suis pas tranquille. Mais là… Hier, il y a une femme qui est entrée en me foudroyant du regard. Pourtant, c’est une cliente régulière. Elle m’achète toujours des gâteaux ou des pizzas et des cocas. Là, elle n’a rien dit. Elle m’a juste regardée avec méchanceté et puis elle est ressortie sans un mot. Je ne l’ai plus revue depuis. Il y a en a une autre, une habituée elle aussi, qui m’a dit : « j’ai bien réfléchi. Je vous achète quand même quelque chose ». Je n’ai pas eu le courage de lui demander ce que voulait dire ce « quand même ». En temps habituels, je l’aurais fait. Mais là, je baisse la tête, je me tais et je ferme mes oreilles. Qu’est-ce que je peux faire d’autre ? Je ne vais pas dire que j’entends des horreurs toute la journée. Au contraire. Il y a eu des mots gentils. Des gens qui m’ont dit qu’ils ne faisaient pas d’amalgame. Mais il suffit d’un regard de travers, d’une réflexion venimeuse pour que ma peur revienne. Je suis française mais là, je ne suis plus qu’une musulmane qui a peur.

Paris, sixième arrondissement, une pizzeria. Deuxième écoute.
Au début, j’ai accroché l’affiche « Je suis Charlie ». C’est un client qui m’a conseillé de le faire. Il m’a dit, « cette affiche va vous éviter des problèmes. Ça va faire du bien à la clientèle ». Il n’avait pas tort, c’est vrai que la plupart des gens étaient contents de voir la pancarte. Ça m’a rassuré aussi même si un client m’a dit « vous, c’est plutôt ‘je suis chariâ que vous devriez accrocher ». Un pauvre type, oui, mais un pauvre type que je vois tous les jours. Bien sûr que j’ai peur. Si jamais la situation se dégrade, on va payer pour des crimes que d’autres ont commis et avec lesquels on n’est pas d’accord. Ensuite, j’ai réfléchi. Je me suis demandé ce que ça veut vraiment dire « je suis Charlie » et est-ce que je le suis vraiment ? J’ai été sur internet, j’en ai parlé avec le libraire. Moi, je suis Charlie s’il faut dire non à la violence et aux attentats. Par contre, je ne peux pas être Charlie si ça veut dire qu’on est d’accord avec leurs dessins. Chacun a le droit d’avoir un avis, non ? Bon, je n’ai pas enlevé l’affiche mais ça a fini par me créer des problèmes. Il y a des clients maghrébins qui m’ont dit que je n’avais pas de personnalité. Mais les menaces sont venues de deux barbus en qamiss. C’était vendredi dernier, juste après la grande prière. Ils sont restés dehors. Au début, j’ai pensé qu’ils lisaient le menu. En fait, ils me regardaient à travers la vitrine, goguenards. L’un d’eux a pointé le doigt vers l’affiche puis il m’a fait signe que non. Ensuite, ils sont partis. Ça a suffi pour que j’en perde le sommeil. J’ai enlevé la pancarte. Maintenant, il y a des clients qui me demandent où elle est passée.

Paris, douzième arrondissement, une épicerie cacher. Une halte nécessaire.
J’ai peur. Ce qui est arrivé à Vincennes n’est pas un hasard. Il y a eu Merrah avant, ne l’oubliez pas. Dans la communauté, on sait que Coulibaly voulait d’abord s’en prendre à une école juive de Montrouge. Je sais que ça agace tout le monde qu’on parle de cette peur. Oui, ça agace les gens surtout vous, les Maghrébins. Il faut se dire les choses franchement, non ? J’ai des clients maghrébins, des gens de Tunisie, comme moi. On se parle droit dans les yeux, c’est comme ça qu’on se respecte. Ils me disent qu’on en fait trop. Ça veut dire quoi trop en faire quand des gars tuent délibérément des personnes de sa propre communauté ? Moi, j’ai peur et ça me met en colère de savoir qu’on pense qu’on joue la comédie. J’ai peur de voir un gars débarquer dans mon magasin et d’ouvrir le feu. A chaque fois qu’un client que je ne connais pas rentre dans le magasin, j’ai mon ventre qui se serre. Comme on n’est pas loin du périphérique, je me dis que je suis une cible facile, qu’on peut s’en prendre à moi parce que les possibilités de s’échapper sont plus nombreuses qu’au centre-ville. J’ai peur pour ma famille, j’ai peur pour mes enfants. Je ne veux pas qu’on me parle de Netanyahou ou de Gaza. Je veux juste qu’on comprenne que la peur, ma peur, est réelle. On ne joue pas la comédie. On ne fait pas ça pour que les gens s’apitoient. Il y a des familles qui sont terrorisées. Qui se disent qu’il faut quitter ce pays. Je sais, oui, il y a aussi des musulmans qui ont peur. Et alors ? On va tous partir ? Ou alors on va tous se balader avec une arme ? C’est ça qui risque d’arriver parce que la peur, ça fait dire et faire beaucoup de bêtises. J’aimerais juste qu’on me rassure. C’est tout. Oui monsieur, je suis juif et j’ai peur.
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