Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 20 mai 2016

La chronique du blédard : Considérations subjectives à propos de la Tunisie

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 mai 2016
Akram Belkaïd, Paris

Où va la Tunisie ? Dans quelques jours, le congrès du parti Ennahdha va focaliser l’attention, susciter les commentaires, provoquer l’ire des uns, la satisfaction des autres, l’inquiétude (la panique ?) de certains et l’inévitable fascination de plusieurs observateurs, notamment occidentaux. Programme annoncé, la sécularisation de l’action politique. Oubliée donc la dawla islamiya, la république islamique ? Le Califat (quatrième ou cinquième, on ne sait plus…) ? On peut y croire ou pas, la mutation serait d’importance à l’heure où des logiques souterraines se mettent en place. De passage, le visiteur enregistre et compile. Sans sortir de carnet, sans tendre de micro. A l’instinct…

Ce que l’on capte, ce sont plusieurs petites musiques entendues ici et là, jamais de manière officielle, franche ou directe. Des messages subliminaux, des remarques anodines, des agacements à peine masqués, des emportements vite réprimés, des raisonnements ébauchés. Que disent ces voix diverses qui cherchent à modeler la Tunisie de demain ou qui, du moins, espèrent le faire ? Il y a avant tout l’idée que la révolution est terminée ou, plus exactement, qu’elle doit s’arrêter pour être sauvée. Sauvée d’elle-même…

Car l’impératif, c’est la stabilité. Sta-bi-li-té ! Le mot tourne en boucle. Souvent, il va de pair avec sécurité. Les attaques armées dans le sud du pays, les accrochages et le démantèlement de filières dans les quartiers populaires de Tunis, les rumeurs, incessantes et multiformes, tout cela renforce cette exigence de stabilité. Il faut que les choses se calment, dit un interlocuteur qui reconnaît que ce calme tant désiré peut sonner comme un renoncement politique. Souffler, le temps que les choses s’arrangent… Les communicants gouvernementaux n’ont pas encore eu recours à ce terme mais on sent que le mot « consolidation » est dans l’air.

Au nom de cette stabilité, il est demandé de la patience. Celles et ceux qui manifestent à Kasserine ou dans les îles Kerkennah sont plus ou moins accusés de dépasser les bornes, de servir de sombres desseins, de faciliter, voire de prêter main-forte au complotisme revanchard, celui de l’ancien régime. Mais qu’est-ce qu’une révolution si elle ne remet pas définitivement en cause l’ordre ancien ? Si elle ne se satisfait pas de solutions médianes ? Si elle refuse la tiédeur ? Continuer l’agitation, c’est aller vers la terreur, souligne un autre interlocuteur qui connaît ses classiques.

L’exigence de stabilité, d’autant plus revendiquée que le contexte régional n’est guère rassurant, impliquerait donc l’abandon ou le gel des revendications sociales. Chômeurs de Sidi Bouzid, grévistes de Zarzis, soyez patients, le laboratoire tunisois concocte, réfléchit, se réunit en colloques et séminaires, accueille des foules d’ONG aux financements généreux… On y parle encore de la révolution, des défis, des urgences, mais, entre deux pauses-café, on se laisse aller à des considérations savantes sur le rythme idéal, pas trop rapide, du changement en période de transition.

Pendant ce temps-là, quelques réformes, se mettent en place. Trop peu nombreuses, affirment les bailleurs de fond qui s’impatientent, qui ne comprennent pas ce qui se passe, qui aimeraient bien savoir ce que fait « ce » gouvernement. L’une de ces réformes interpelle. La Banque centrale de Tunisie (BCT) est désormais indépendante. Une grande victoire, disent ses défenseurs. La garantie que le pouvoir politique ne pourra plus l’utiliser pour manipuler les statistiques, pour faire marcher la planche à billet ou, tout simplement, pour donner un caractère artificiel à l’évolution de l’économie.

Moue dubitative du présent visiteur. L’indépendance de la Banque centrale : tout ça pour ça ? Une révolution, des rues prises d’assaut, des morts et des blessés, tout cela pour adopter une pierre de base du consensus, libéral, de Washington ? C’est une exigence du Fonds monétaire international (FMI) et nous avons un besoin urgent d’argent, se défend un interlocuteur. Ah, oui, mais c’est bien sûr… Une réforme votée aussi par Ennahdha qui y trouve son compte puisque la BCT, mandatée par le gouvernement tunisien, pourra émettre des « sukuks », autrement dit de la dette halal ou bien encore chariâ compatible…

Mais revenons à l’exigence de stabilité. Quel autre usage en fait-on que celui d’imposer, clandestino, des réformes plus ou moins libérales ? Eh bien, la musique décrite en préambule cherche à convaincre qu’il est peut être plus raisonnable, qu’il serait plus censé, plus pragmatique… heu… peut-être… qu’il faudrait pour un temps, pour le bénéfice de tous, qu’il faudrait donc mettre le pied sur le frein quant à la justice transitionnelle. Voilà, c’est dit. Pas d’enquêtes, pas de jugements… Oh, se défend-on, il ne s’agit pas de pardonner aux cadors de l’ancien régime ni de permettre au couple exilé chez les al-Saoud de revenir au pays… Mais, ajoute-t-on, il faut de la mesure. Du discernement (ah, beau terme que celui-ci, très efficace). Vous comprenez, la marche des affaires, le tissu économique, les investisseurs… Il faut que les gens soient raisonnables…

Une révolution pour être raisonnable ? Pour pardonner aux filous et aux crapules ? Aux tortionnaires ? L’air de ne pas y toucher, c’est ce message nauséabond que distillent quelques prestigieux producteurs de réflexion venus du nord et de l’ouest : de la justice transitionnelle, d’accord, mais point trop s’en faut…  Pour la stabilité, bien évidemment. A cela, le présent chroniqueur n’a pu opposer que cette phrase : « no justice, no peace » la préférant à notre bon vieux « ulaç smah », ce « pas de pardon » algérien, qui telle une braise qui couve, finit toujours par naître ou renaître des injustices mal ou peu réparées.

vendredi 7 mars 2014

​La chronique du blédard : Quelques variations autour du thème de la stabilité

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 6 mars 2014
Akram Belkaïd, Paris

 
1. Nouvelles définitions du terme stabilité dans les dictionnaires à paraître en 2014. Stabilité : A : élément de langage utilisé de manière intensive par des régimes autoritaires ou des dictatures en mal de légitimité et de projets dans un contexte de contestation et de colère populaires croissantes. B : excuse ou argument fallacieux mis en avant pour imposer le statu quo, pour refuser tout élan réformateur et pour dénier au peuple son droit aux droits les plus élémentaires. C : motif légal pour interdire toute manifestation sur la voie publique et restreindre la liberté d’expression. D : excuse idéale pour justifier le silence, l’inaction ou l’approbation tacite, voire honteuse, face à une situation inique. Synonymes : immobilisme, régression, chantage, manœuvre dilatoire, diversion, manipulation, fossilisation, glaciation et formol.

2. Extrait d’un poème universel dédié à la stabilité : Sur les murs des prisons, sur les lourdes chaînes d’acier, sur les grands pas de la régression, il est écrit ton nom / Dans l’isoloir inutile, dans l’urne déjà bourrée, pendant les faux-débats et les messes médiatiques stériles, sans cesse sera glissé ton nom / Dans les salons feutrés où les intrigants ourdissent, où les impuissants se taisent et où les courtisans s’affalent, il est suggéré ton nom / Dans les bureaux capitonnés, là où discourent les ombres maléfiques et où les serviles prennent note, ton nom est ordonné / Sur le tissu rêche des baillons et des camisoles, sur les piques des gourdins, sur le fer des matraques, il est écrit ton nom / Dans les images maquillées, dans les sons inventés, dans les éditos commandés, ton nom sera loué.

3. Portugal, 1968. Victime d’un accident vasculaire cérébral, le dictateur Antonio de Oliveira Salazar est forcé de passer la main (il décédera deux ans plus tard). Au nom de la « stabilité », son successeur Marcelo Caetano n’entend pas bouleverser l’architecture de l’« estado novo », la doctrine autoritariste propre au régime salazariste. Et même s’il tente de mettre en place quelques réformettes, la Pide, la sinistre police secrète, s’y oppose. Six ans plus tard, et après bien des turbulences, un coup d’Etat militaire renverse un régime qui se croyait le garant éternel des intérêts du Portugal et des Portugais, et ouvre la voie à la démocratie et à l’instauration d’un Etat de droit moderne. La Pide, qui a ouvert le feu sur le peuple est démantelée et les opposants politiques libérés. C’était le 25 avril 1974, date de la fameuse révolution des œillets dont on célèbrera donc bientôt le quarantième anniversaire.

4. Dialogue imaginaire, ou presque, quelque part sur les hauteurs d’une capitale au bord de la crise de nerfs :
- Cette fois, on va peut-être trop loin. Les choses risquent de bouger. Ça va tanguer…
- Non ! Sta-bi-li-té, complot et menaces extérieures. On répète ça en boucle. On déverse des tonnes d’images de Syrie et de Libye. Avec un peu de chance, ça va aussi dégénérer en Ukraine et ce sera du tout bénéf pour nous. Ça suffira à calmer les indécis. Pour les autres, ce sera le qalouze jusqu’à ce qu’ils comprennent.
- Mouais… Pas sûr que ça marche aussi facilement. Chouia bezef, non ?
- Sta-bi-li-té. C’est obligé que ça marche ! Ça fait des mois que ça marche. Pourquoi les choses changeraient ? Ça leur passera. Tout passe ici. Tout… Au besoin, on actionne l’autre zozo à la chemise blanche ou quelqu’un d’autre. Ils diront du mal de nous, ça tournera en boucle sur internet. Ça réveillera le nationalisme. Sta-bi-li-té, complot et menaces extérieures. T’as bien compris ?

5. Extrait, bien réel, d’un article du mensuel Afrique-Asie (numéro de mars 2014) citant le Premier ministre Abdelmalek Sellal : « Le président Bouteflika est en bonne santé. Il a toutes les capacités intellectuelles et la vision nécessaire pour assurer cette responsabilité. Nous avons des frontières avec sept pays, dont certaines sont fermées à cause des menaces qui se profilent dans notre environnement immédiat. Le président de la République a toutes les compétences nécessaires pour garantir la sécurité et la stabilité de notre pays. […] Il est une référence majeure sur les grandes questions planétaires de l’heure. » 
 
Autres extraits, toujours réels, d’un second article, assez irréel, du même magazine : « Le 17 avril prochain, les Algériens sont appelés aux urnes. Le président Bouteflika, qui a confirmé sa candidature, leur propose d'avancer dans la voie de la démocratie et du développement. Il est vrai que le pays, qui peut se targuer d'avoir retrouvé la paix et la sérénité, s'impose comme un modèle dans la région. » […] « Les Algériens sont appelés à renouveler leur confiance à cet homme qui tient solidement la barre depuis quinze ans et qui a beaucoup donné à son pays, avant et après l'indépendance, au sein du maquis et dans le gouvernement. Selon toute vraisemblance, ils ne manqueront pas de le faire par adhésion à une vision et à une politique dont ils vivent tous les jours les bienfaits ». Et rien sur la stabilité ?

6. Stabilité… La situation algérienne oblige à prendre conscience de l’ambivalence de ce terme. Stabilité positive ou stabilité négative ? Un cancre qui n’a que de mauvaises notes tout au long de l’année est dans un état de stabilité mais négative. Un patient dont la maladie invalidante n’évolue pas est lui aussi dans la même impasse. Stabilité … Pourquoi ce mot est-il paré d’autant de vertus en Algérie ? A cause de ce qui s’est passé durant les années 1990, disent les uns. A cause des dérapages provoqués par les soulèvements populaires dans le monde arabe en 2011, ajoutent les autres. Il y a sûrement des deux. Mais il est temps que cela cesse. Il ne faut plus que cette excuse de stabilité masque le fait que l’Algérie est en train de tourner en rond. Non, pire, qu’elle est en train de plonger. Vive le mouvement, vive le changement, vive l’instabilité créatrice !
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