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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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lundi 2 avril 2012

SlateAfrique : Quand Al Jazeera fait dans la déontologie

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Lundi 2 avril 2012

L’affaire Merah lui a permis d’acquérir un peu plus de respectabilité en France mais il n’est pas sûr que cela fasse disparaître les critiques qu’elle subit dans l’hexagone mais aussi au Maghreb.

Siège de la DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur) à Levallois Perret, le 24 mars 2012. REUTERS/Gonzalo Fuentes
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Ainsi, et c’est tant mieux, Al Jazeera ne diffusera pas les images des tueries de Montauban et de Toulouse. On sait que son bureau parisien a reçu par voie postale une clé USB contenant un montage de ces assassinats et que de nombreuses voix se sont élevées contre sa diffusion tandis que la justice française a même envisagé des poursuites dans le cas contraire. Des pressions et des appels à la raison qui ont visiblement convaincu les responsables de la chaîne qatarie de ne pas rendre public le document vidéo.
«Conformément à son code d'éthique et compte tenu du fait que les vidéos n'ajoutent aucune information qui n'est pas déjà du domaine public, Al-Jazeera ne diffusera pas leurs contenus», a expliqué un porte-parole de la chaîne mardi 27 mars 2012.

Décision prise à Doha

C’est à Doha, siège de la chaîne, et non à Paris que la décision a été prise. Au-delà de la déontologie mise en avant, il est évident que des considérations commerciales et diplomatiques ont beaucoup pesé.
On le sait, la France est devenue l’un des terrains de jeu favoris des entreprises et des fonds d’investissements du Qatar. De fait, il ne se passe pas une semaine sans que l’on annonce, soit une prise de participation d’une entreprise qatarie dans un joyau du CAC40 - à l’image de la bataille capitalistique de plus en plus controversée autour de Lagardère (et d’EADS…) -, soit le lancement d’un projet immobilier de grande envergure cela sans oublier le fait que l’actualité footballistique, celle du Paris Saint Germain en l’occurrence, fait parler en permanence de ses riches et ambitieux propriétaires qataris.
Sur le plan diplomatique, le Qatar (avec le Maroc) est peut-être le seul allié de la France. La guerre en Libye tout comme la crise en Syrie montrent que Paris peut compter sur le soutien de Doha et vis-versa. Petit Etat coincé entre de grands voisins quelque peu expansionnistes (Iran, Irak, Arabie Saoudite), le Qatar sait de son côté qu’il aura un jour ou l’autre besoin de l’aide voire de la protection de la France.
Du coup, on imagine mal Al Jazeera prendre le risque d’être à l’origine d’une grave crise politique entre Paris et Doha. Certes, les journalistes de la chaîne ne cessent de clamer, et souvent à raison, leur indépendance à l’égard de la famille royale et du gouvernement qatari mais il est évident que dans une telle affaire, les dirigeants de la chaîne d’information multilingues n’avaient aucune marge de manœuvre.
Cela, d’autant plus qu’Al Jazeera a de nombreux projets en France dont la création de plusieurs chaînes de sport (Be in 1 et Be in 2) en attendant, qu’un jour, peut-être, l’Elysée donne son feu vert pour la création d’une Al Jazeera de langue française…

Al Jazeera peaufine sa communication

En décidant de ne pas diffuser les images des tueries de Montauban et de Toulouse, Al Jazeera peaufine aussi sa communication à destination du monde occidental où elle continue, malgré tous ses efforts, d’être perçue comme étant «la chaîne des terroristes» pour reprendre une expression attribuée à George W. Bush.
En 2003, alors qu’il était président des Etats-Unis, ce dernier aurait même envisagé de faire bombarder son siège afin de l’empêcher de relayer des informations à propos de la guerre en Irak que la Maison-Blanche jugeait contreproductives pour sa propagande.
Il reste à savoir si cette stratégie «responsable» va être payante? En France, il est possible que cela contribue à ne pas dégrader outre mesure l’image d’une télévision qui alimente maintes accusations et fantasmes (d’autant plus récurrents qu’Al Jazeera en langue arabe n’est guère comprise par le personnel politique et médiatique français). Pour autant, il ne faut pas ignorer le fait que des voix se font entendre dans le monde arabe, notamment en Algérie et en Tunisie, pour accuser Al Jazeera d’hypocrisie et de double jeu.
Ainsi, ce journaliste et producteur de documentaires algérien qui s’indigne sur Facebook:
«Lorsque des terroristes d’Al Qaïda au Maghreb trucident des membres des forces de sécurité ou commettent des attentats suicides, Al Jazeera est fière de montrer leurs images de propagande. Lorsque cela touche à la France, d’un seul coup, la chaîne qatarie a un sursaut de déontologie. Conclusion, pour cette chaîne arabe, qui donne des leçons à la terre entière, tous les morts ne se valent pas».

Ambiguïté de cette chaîne

Et il vrai que c’est toute l’ambiguïté de cette chaîne de télévision qui mérite d’être questionnée. Professionnelle et informative même si son objectivité est remise en cause par son parti-pris en faveur des insurgés en Libye et en Syrie, Al Jazeera est trop souvent indulgente à l’égard des mouvements islamistes armés qu’ils soient Libyens, Algériens ou Syriens. Elle n’hésite pas à diffuser leurs déclarations, leurs images de propagande ou même à leur tendre le micro. De même, sur les ondes d’Al Jazeera, le mot «terroriste» est employé avec beaucoup de précautions de langage.
Là où les médias occidentaux parlent de «terroristes islamistes», Al Jazeera parle souvent de«ceux que l’on désigne par le terme terroriste’». Une nuance qui n’est pas négligeable.
Dans l’affaire Merah, la chaîne s’est d’ailleurs distinguée par sa grande prudence, préférant ne pas trop aborder ce sujet si ce n’est pour accompagner l’omniprésence de Nicolas Sarkozy comme l’a relevé le quotidien algérien l’Expression:
«Le groupe Al-Jazeera qui finance les groupes révolutionnaires en Libye, l'internationale islamiste dans le monde, qui soutient médiatiquement, militairement et financièrement la révolution arabe en Syrie, qui héberge les islamistes du parti dissous sur son sol et qui leur offre une fenêtre sur la cour des grands aux mouvements fondamentalistes de tous bords, n'a pas commenté outre mesure l'affaire Mohamed Merah.»
Al Jazeera n'a pas voulu ainsi griller son actuel investissement en France. Elle n'a pas dénoncé non plus l'assassinat des enfants juifs dans l'école de Toulouse. Al Jazeera, qui a évacué cette affaire de la feuille de route de ses programmes, a préféré mettre le paquet sur la Syrie.
Al Jazeera a en revanche, fixé sa caméra et ses projecteurs plus sur Sarkozy que sur le candidat Hollande. Les affaires sont plus importantes que les positions politiques.
Acteur international et de plus en plus globalisé de l’information, Al Jazeera va certainement continuer de faire couler de l’encre et à être scrutée de près. L’affaire Merah lui a permis d’acquérir un peu plus de respectabilité en France mais il n’est pas sûr que cela fasse disparaître les critiques qu’elle subit dans l’hexagone mais aussi au Maghreb.

Akram Belkaïd

vendredi 30 mars 2012

La chronique du blédard : Des Français pas comme les autres

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 29 mars 2012
Akram Belkaïd, Paris

« On ne parvient plus à assimiler ceux qui sont là». Cette phrase est d'Henri Guaino, conseiller spécial et plume du président Nicolas Sarkozy. Extraite d'un entretien accordé au quotidien Libération, elle désigne les immigrés avec pour toile de fond les polémiques et débats au sujet des tueries de Toulouse et de Montauban (*). Précisons les choses. L'homme n'est pas xénophobe pas plus qu'il n'est un adepte de l'immigration zéro chère à Marine Le Pen. Républicain et souverainiste, il a le courage et l'honnêteté de dire que le modèle social français n'est pas «menacé par l'immigration» même si son patron ne cesse de sous-entendre le contraire (plus par calcul électoral que par conviction, d'ailleurs). Pour Guaino, c'est juste que la France a «assez de difficultés à résoudre pour ne pas en ajouter d'autres», comprendre celles que créent les nouveaux arrivants. 

Ce retour en force du thème de l'immigration dans la campagne pour l'élection présidentielle est tout sauf une surprise. On peut même penser que cela aurait été le cas même sans les assassinats commis par Mohamed Merah. Et c'est là que l'on touche à ce qui constitue l'un des problèmes fondamentaux de la France. Tant que l'on continuera d'y parler d'immigration à propos des difficultés que posent, et qui concernent, des personnes nées en France et de nationalité française, les diagnostics resteront mauvais et les solutions inefficaces. Reprenons donc par le début. Dès l'identité du tueur connue, les médias français, y compris ceux qui, comme Libération ou France Inter, sont dits de gauche, n'ont cessé d'user et d'abuser de l'expression «un Français d'origine algérienne». Nombre de confrères et de collègues algériens y ont vu une attaque sournoise contre l'Algérie. A dire vrai, il s'agissait plus d'un réflexe pavlovien et d'une incapacité à dépasser une certitude, souvent non-assumée, selon laquelle il existe plusieurs catégories de Français.

Prenons l'exemple des discours sur les banlieues des grandes villes de l'Hexagone. La situation, souvent difficile tant sur le plan social que sécuritaire, y est souvent décrite sous le prisme de l'immigration. Si l'on prend soin d'écouter le discours des hommes politiques, Hollande et Mélanchon compris, aucun ne dira de manière précise que les habitants de ces zones refoulées sont d'abord et avant tout des ressortissants français. C'est simple, il existe tout un florilège d'expressions destinées à mettre en évidence, voire à la renforcer, l'altérité dont ces citoyens seraient porteurs. On parle de «populations immigrées» ou de «Français d'origine immigrée», ce qui, dans ce dernier cas, ne concerne aucunement celles et ceux dont les parents ou grands-parents sont originaires d'Europe du sud (Espagne, Italie, Portugal) ou de l'Est (Pologne, Hongrie, Balkans). Il ne viendrait jamais à l'idée de Libération, du Monde et encore moins du Figaro de présenter Nicolas Sarkozy en tant que Français d'origine hongroise. Ce qu'il est pourtant du fait de la nationalité de son père...

On parle aussi, en désignant des ressortissants français (!), d'«immigrés de la deuxième ou troisième génération» cela sans oublier de préciser les origines «arabes», «musulmanes», «africaines», «maghrébines» ou encore «nord-africaines». La personne concernée a beau être née en France, avoir grandi en France, ne parler que la langue française, être allée à l'école républicaine chère à Henri Guaino, et à ne s'imaginer pour seule perspective qu'un avenir en France, elle restera «d'origine quelque chose» ou, léger mieux, elle sera «franco-quelque chose». Et c'est valable quel que soit le statut social. En effet, que l'on ne croit pas que le fait d'avoir quitté la banlieue change la donne. Bien au contraire, être obligé de décliner son origine est un acte régulier, presque permanent ou obligatoire quel que soit le milieu social, ou professionnel, dans lequel on se trouve.

Ainsi, ce chercheur en islamologie qui confiait en privé sa décision de ne plus se présenter en tant que Français. «Je dis d'emblée que je suis Marocain. Cela m'évite d'entendre cette insupportable question : ‘ah oui, vous êtes Français… Mais de quelle origine ?». Et de préciser, chose intéressante, que rares sont celles et ceux qui lui demandent alors s'il possède la nationalité française. «Je suis d'origine berrichonne» a pour habitude de dire de son côté, un journaliste économique dont, il faut le préciser, le patronyme et l'apparence physique indiquent bien qu'une partie de ses racines plongent de l'autre côté de la Méditerranée. Le plus souvent, cette sortie fait rire aux éclats mais elle ne décourage pas pour autant les questions curieuses et insistantes. «C'est comme si le fait de refuser de dire d'où est venu mon grand-père était suspect», explique-t-il.

Voilà donc un paradoxe français. Se proclamer républicain, défenseur de l'égalité – et de la laïcité - mais, dans le même temps, être obsédé par les origines d'une partie de la population. De fait, le véritable enjeu est résumé par la question suivante : Comment faire pour que ces Français que l'on rappelle en permanence à leurs origines se sentent totalement Français ? Cette question mériterait un vrai débat national lequel serait déconnecté des questions liées à l'immigration. En effet, ce n'est pas d'une question de visas ou de contrôles aux frontières dont il s'agit mais bien de la manière dont on se comporte avec un «stock» de Français dont on ne parle que lorsqu'interviennent des événements dramatiques à l'image des émeutes de 2005 ou de 2007 ou de ce qui vient de se passer à Toulouse et Montauban. Et la récente sortie du président français (d'origine hongroise) Nicolas Sarkozy à propos de Français à «l'apparence musulmane» ne va certainement pas permettre de faire avancer les choses...

(*) Libération, mardi 27 mars 2012
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mercredi 28 mars 2012

Et Sarkozy créa les «musulmans d'apparence»

SlateAfrique, mercredi 28 mars 2012

Aujourd’hui, un seul terme suffit. Avec ou sans tunique longue, ou tchador, on a l’apparence musulmane.

Etudiantes yéménites dans le village d'al-Zailaea le 11 mars 2012. Reuters/Khaled Abdullah Ali Al Mahdi
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Fin 2001, la presse américaine s’était faite l’écho d’une triste affaire liée aux conséquences des attentats du 11 septembre de la même année. Il s’agissait, si ma mémoire est bonne, de deux hommes originaires du Texas jugés pour avoir battu à mort un épicier de confession Sikh. «Il avait l’air d’un musulman» s’étaient défendu les deux pieds-nickelés lors de leur arrestation puis de leur procès. On se souvient qu’à l’époque, de nombreux temples hindouistes (et même quelques synagogues) avaient été attaquées par des agresseurs incultes les confondant visiblement avec des mosquées.

Et Nicolas Sarkozy créa les «musulmans d'apparence»

J’ai repensé à ces événements en apprenant la récente déclaration de Nicolas Sarkozy sur France Info: «Les amalgames n’ont aucun sens, je rappelle que deux de nos soldats étaient… comment dire… musulmans, en tout cas d’apparence, puisque l’un était catholique, mais d’apparence… comme l’on dit : la diversité visible». Passons sur ce charabia et ne retenons qu’un seul extrait: musulman d’apparence. Rassurez-vous, le présent chroniqueur ne va pas être de mauvaise fois.
Il y a bien des apparences ostentatoires qui disent (trahissent? Proclament?) l’appartenance confessionnelle des uns et des autres. A moins d’être un sous-marin des renseignements généraux ou un journaliste en immersion, une femme portant un voile intégrale cache peut-être son visage et ses atouts mais pas sa religion. Il y va de même pour celui qui porte une kamiss (tunique longue ndlr) et une grosse barbe tout en se curant les dents avec un siwak. Certes, on pourrait dire que l’habit ne fait pas l’imam mais soyons honnêtes: l’apparence musulmane, ça peut exister y compris en France et cela grâce aux effets vestimentaires ou aux pilosités développées.

«Tous les Arabes ne sont pas musulmans»

Pour autant, dans le cas des deux militaires assassinés, l’apparence musulmane que cite le président semble plutôt relever de leur faciès. Et ce genre d’affirmation pose problème et oblige à rappeler quelques vérités que ton bon esprit dans l’Hexagone se devrait de connaître. D’abord, ce n’est pas parce que l’on a un morphotype du sud de la Méditerranée que l’on est forcément musulman. Tous les Arabes ne sont pas musulmans (l’inverse aussi) et tous les Berbères ne sont pas musulmans. De même, de façon générale, il y a quelque chose d’insultant à identifier quelqu’un de par son appartenance confessionnelle supposée. D’insultant mais aussi de dangereux car c’est là que résident les germes du confessionnalisme et du communautarisme.
Plus important encore, cela nie le libre choix de chacun. On peut avoir une tête de Maghrébin, n’être ni Juif ni Chrétien et ne pas se sentir musulman. En France, ils sont des dizaines de milliers à le ressentir et les enfermer dans une case religieuse n’est pas sain. Nombreux sont ceux qui se définissent comme « athée ou agnostique », tout en se disant de culture musulmane, et qui ne supportent pas qu’on les présente comme étant des pratiquants. Une nuance qui échappe à nombre d’hommes politiques français tout autant qu’aux éditorialistes et journalistes dont un nombre inquiétant a usé et abusé ces derniers jours de l’expression «d’origine musulmane».

De la gueule de métèque à l'apparence musulmane

«Musulman… Musulman… Est-ce que j’ai une gueule de musulman». Impossible de ne pas en appeler à Cheikha Arletty quand on entend pareils propos présidentiels (sortants). Postée sur Facebook, cette sortie a généré quelques remarques acides, d’autres amusées. Il semble pourtant que cela soit l’air du temps. Hier, on avait une gueule de métèque, de nordaf, de maghrébin (la liste des expressions fleuries est longue). Aujourd’hui, un seul terme suffit. Avec ou sans kamiss, ou tchador, on a l’apparence musulmane.

Akram Belkaïd


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vendredi 23 mars 2012

Faire société avec celles et ceux qui rechignent à en faire partie

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Comment faire société dans un pays traversé par des tensions récurrentes ? Voici un papier publié en janvier 2008 dans la revue Citoyens de l'Association La Vie Nouvelle. Des réflexions que je souhaite "re-partager" après les drames de Toulouse et de Montauban.


Peut-on faire société avec des personnes qui refusent délibérément de s’y insérer de manière totale et décomplexée ou qui considèrent, tout simplement, que son fonctionnement, comme ses difficultés, ne les concernent pas ? C’est une question délicate qui nécessite, avant que l'on y réponde, de bien clarifier son propos. Il ne s’agit surtout pas d’abonder dans le sens de celles et ceux qui réfutent l’existence de discriminations ou de ségrégation en France. Les récentes émeutes de Villiers-le-Bel (2007), dans la région parisienne, ont permis à ce discours de refaire son apparition par le biais de critiques répétées contre un communautarisme qui menacerait les fondements de la République. Plus important encore, ce discours stigmatisant estime que les minorités visibles sont finalement responsables de leur sort du fait de leur refus d’intégration et de leur persistance à vouloir vivre selon des règles « d’ailleurs », souvent celles du pays d’origine.



Cette manière de présenter les choses est inacceptable. Les discriminations à l’embauche ou pour le logement, le délit de faciès, la ségrégation géographique ne sont en rien des inventions. Elles sont vécues de manière quotidienne par des milliers de Français et de Françaises qui tentent, vaille que vaille, de trouver leur place dans la société. Et ces discriminations ne concernent pas uniquement les jeunes des quartiers mais aussi les élites, à l’image de ceux que l’on appelle les « beurgeois », qui, malgré un niveau d’études supérieur et une situation matérielle confortable, sont confrontés, un jour ou l’autre, au racisme.

Voilà pour les précautions d’usage. Il reste néanmoins à regarder en face certaines réalités déplorables au sein des minorités visibles d’origine maghrébine. Durant des années, les parents de la première génération ont éduqué leurs enfants dans le mythe du retour, allant parfois jusqu’à s’opposer violemment à leur naturalisation alors qu’ils étaient nés sur le territoire français et qu’ils ne savaient rien du pays d’origine. On sait à quels drames humains a abouti ce choix. Parce qu’ils n’étaient pas Français, parce qu’ils n’avaient jamais pu faire les démarches pour obtenir cette nationalité, de nombreux « Beurs » se sont retrouvés dans des situations administratives inextricables à leur majorité (cela sans compter de douloureux problèmes d’identité). 

Pour avoir fauté et commis des délits, certains ont été expulsés vers le Maghreb après un passage dans une prison de l’Hexagone, ce qui constituait la fameuse « double peine ». Des destins ont été brisés, des familles ont été séparées, tout cela, parce qu’à l’origine, des pères mais aussi des mères, refusaient que leurs enfants deviennent français. Une attitude qui a été cyniquement encouragée par les gouvernements maghrébins qui entendaient garder le contrôle sur leurs citoyens émigrés car ils voyaient en eux un excellent moyen de pression politique sur la France. A titre d’exemple, l’Amicale des Algériens en France a longtemps représenté, pour le régime de Houari Boumediene puis celui de Chadli Bendjedid, un outil de contrôle de la communauté immigrée algérienne mais aussi un levier puissant dans les négociations récurrentes, et souvent conflictuelles, avec le gouvernement français. 

Aujourd’hui, la situation a profondément changé. La faillite économique et politique des pays du Maghreb, l’arbitraire qui y règne encore, l’absence de démocratie et la violence terroriste ont ôté toute envie de retour. Les parents, même parmi les plus conservateurs, encouragent leurs enfants à prendre la nationalité française. Mais cela ne veut pas dire qu’ils souhaitent qu’ils deviennent des Français comme les autres. La nuance est de taille et sa réalité contribue aussi au malaise lié à la minorité française d’origine maghrébine. Dans cette problématique, l’éducation des enfants joue un rôle fondamental. Apprendre à ses enfants, dès leur plus jeune âge, qu’ils sont différents de leurs petits camarades, c’est les préparer, inconsciemment ou non, à être hors de la société. Bien entendu, je l’ai dit plus haut, ces enfants vont tôt ou tard affronter le racisme et les discriminations, mais est-ce une raison de les conditionner ainsi ? Est-ce une raison de configurer leur esprit dans une optique de repli et d’attitude défensive ? En clair, on prépare ces enfants à être, d’une manière ou d’une autre, des exclus volontaires voire des victimes.

La fête de Noël est une bonne illustration de ce refus de faire société avec les autres. Il existe en France de nombreuses familles musulmanes qui refusent que leurs enfants fêtent Noël. Pas de sapin à la maison, encore moins de crèche et certainement pas de cadeaux. Sans même insister sur le fait que Jésus et Marie sont célébrés par le Coran et qu’il existe de nombreux pays où des musulmans célèbrent la Nativité (c’est le cas notamment au Liban), on imagine la frustration provoquée dans l’esprit de gamins qui, dès leur plus jeune âge, se trouvent donc forcés de se mettre en dehors de la société. Il ne faut pas s’étonner par la suite que les jeunes de banlieues se sentent si peu concernés par la vie politique française même si le dernier scrutin présidentiel a poussé nombre d’entre eux à s’inscrire sur les listes électorales. 

De même, la méconnaissance de la société française et de ses nombreux codes est-elle considérée comme l’un des principaux obstacles à l’embauche pour les jeunes issus de l’immigration. Cette méconnaissance est le résultat de nombreux facteurs dont la ghettoïsation des quartiers mais elle trouve aussi ses raisons dans le refus de socialisation que les parents d’origine maghrébine dictent à leurs enfants par peur ou défiance à l’égard d’une société française réputée corruptrice, sans valeurs et dénuée de toute valeur spirituelle.

Dans cette optique, le rôle des élites françaises d’origine maghrébine est crucial. C’est à elles de dire et de répéter qu’être Français, ce n’est pas simplement un passeport. Il ne s’agit pas de plaider pour l’assimilation totale et de faire siennes les paroles du responsable socialiste Malek Boutih pour qui l’intégration sera achevée quand « les beurs célèbreront le beaujolais nouveau » (ce qui est de toutes les façons déjà le cas pour nombre d’entre eux !), mais d’encourager les uns et les autres à se fondre plus dans cette société, à avoir envie d’y évoluer, à, pourquoi pas, l’aimer et surtout à œuvrer pour la rendre meilleure. Et tout cela, en étant conscient et fier de ses origines et de son identité. La chose n’est pas aisée mais elle est possible. On peut-être musulman et fêter Noël en famille tout comme on peut-être musulman et se sentir personnellement touché quand pleuvent les diatribes francophobes en provenance des Etats-Unis ou du Proche-Orient. 

C’est possible mais encore faudrait-il le proclamer et le dire sans gêne. C’est possible mais encore faudrait-il que la société française l’accepte. Car faire société, pour les minorités, c’est aussi apporter sa richesse, ses habitudes dont certains vont nécessairement se diffuser. Le problème, dans le cas français, c’est que la majorité fonctionne avec une image figée de sa propre société et le dogme de l’assimilation reste dominant. Or les choses bougent et la mondialisation va les faire bouger encore plus. Il ne s’agit pas de plaider pour le multiculturalisme mais de réfléchir sérieusement à la manière dont la société française va être affectée par le métissage. Qu’apportent avec eux les nouveaux venus ? Aux Etats-Unis, les migrants hispanophones sont en train de bouleverser l’échiquier social et politique en ayant, par exemple, contribué au retour en force des idées conservatrices. Cela donne lieu à d’innombrables débats et réflexions. En France, c’est le déni de réalité. La manière dont les musulmans français modifient la société française n’est ainsi que très peu analysée si ce n’est par les cris d’orfraie que l’on entend de manière presque quotidienne sur les plateaux télévisés. Il y a pourtant urgence à penser ce métissage à défaut d’en imaginer par avance les conséquences.

Akram Belkaïd
Publié in Citoyens n°326 - janvier 2008
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jeudi 22 mars 2012

La chronique du blédard : Que dire après Toulouse ?

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Il y a quelques semaines, l'hebdomadaire Newsweek a publié un long article mettant en garde contre les conséquences possibles de la banalisation de la parole xénophobe aux Pays-Bas. Intitulé « Quelqu'un peut-il demander à Geert Wilders d'arrêter ses diatribes contre les musulmans avant que quelqu'un ne soit blessé ? », il mettait en cause les effets insidieux et potentiellement dévastateurs du discours radical du leader populiste néerlandais (*). A l'époque, j'ai mis de côté cet article estimant qu'il serait nécessaire d'en écrire un de comparable à propos de la France et du climat délétère et islamophobe qui y règne depuis le début des années 2000. Comme nombre d'amis, pas forcément tous des coreligionnaires, il y a bien longtemps que je crains que cela ne débouche sur une ou plusieurs tragédies dont les musulmans seraient les victimes. Pour moi, ce qui s'est passé en Norvège l'été dernier, avec le massacre de dizaines de jeunes militants de gauche par un terroriste d'extrême-droite, était une première alerte. Une mise en garde vite oubliée, vite escamotée comme si l'horreur et l'impensable ne pouvaient se répéter ailleurs, en France ou dans tout autre pays européen confronté à la montée conjointe des surenchères et de la démagogie identitaires. 

Aujourd'hui, après les tueries de Toulouse et de Montauban, il est évident qu'un tel papier ferait figure de provocation car, dans l'affaire, et à l'heure où je boucle cette chronique, c'est bel et bien un homme de confession musulmane, et d'origine algérienne, qui s'est rendu coupable de ces actes lâches et monstrueux que rien, mais absolument rien, ne peut excuser ou justifier. C'est lui, djihadiste se réclamant d'Al-Qaïda, qui a tué, horreur suprême, des enfants au nom de la vengeance des musulmans de Palestine et d'Afghanistan. Comment, dès lors, ne pas se sentir indigné et accablé par tant de vilenies et de bêtise crasse ? Comment garder son sang-froid face à de tels agissements qui souillent non seulement la religion musulmane mais aussi la cause des Palestiniens ? Et comment faire entendre sa voix face à celles et ceux qui entonnent le chant vicieux du « on vous l'avait bien dit ! Vous étiez prévenus ! » ? 

Bien sûr, il y a les déclarations, y compris celles de Marine Le Pen, qui se veulent rassurantes et qui mettent en garde contre tout amalgame. Dans une posture de rassembleur, Nicolas Sarkozy a appelé à ne « céder ni à l'amalgame ni à la vengeance » après avoir réuni les représentants des cultes juif et musulman. Mais personne n'est dupe. Nous sommes mercredi après-midi et, déjà, on entend ici et là des voix mettre en cause la couverture partiale (comprendre pro-palestinienne) des événements au Proche-Orient ou s'insurger contre l'angélisme et la naïveté face à l'expansion de l'islam en Europe. Comme après les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, c'est toute une dynamique de mise en cause, assumée ou non, des musulmans qui se met en branle. On sent bien que la retenue est encore de mise mais que gronde en amont un flot d'accusations et de stigmatisation. Il s'agit de circonstances où beaucoup de choses peuvent basculer, où les digues habituelles de la paix civile peuvent soudain se révéler bien fragiles. 

Nous voici donc, musulmans de France, de nouveau sommés de nous expliquer et de nous amender comme si nous étions forcément solidaires ou complices du tueur de Toulouse. On va nous demander de condamner un comportement dont la majorité d'entre nous n'a de cesse de se démarquer depuis des années. On va nous reprocher notre silence en feignant d'oublier qu'il nous est guère possible de nous faire entendre, que les grands médias comme les télévisions et les radios nous sont difficilement accessibles, surtout lorsqu'il s'agit de porter un discours qui se revendique de la démocratie, du respect des lois républicaines mais qui, dans le même temps (ceci expliquant peut-être cela), refuse de sombrer dans le bénioui-ouisme. Alors, oui, bien entendu, il y aura forcément quelques tarés et autres idiots utiles qui, sur internet ou ailleurs, vont défendre cet assassin. Mais cela ne saurait représenter le sentiment de l'immense majorité qui n'en peut plus d'être prise en otage par les soldats perdus du djihadisme. Une immense majorité qui aimerait aussi rappeler que, dans le monde, les premières victimes de cet extrémisme sont d'abord les musulmans comme viennent de le prouver les terribles attentats qui ont ensanglanté l'Irak au cours de ces derniers jours. 

Le tueur de Toulouse vient de faire très mal à la France. Il a assassiné sept de ses enfants et placé toute une communauté dans une position difficile. Mais il n'y a pas que cela. A cause de lui (ou grâce à lui), le débat politique va prendre une autre tournure. Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen vont sortir renforcés de cette crise alors que l'opinion publique française commençait à se lasser de leurs diatribes sécuritaires et de leur manière brutale de faire campagne. Dans le même temps, les discours mettant en garde contre la stigmatisation des musulmans - comme ce fut le cas avec la campagne débile sur la viande halal – vont avoir du mal à passer. Surtout, il va être impossible de réfléchir sereinement à la manière dont ce pays a évolué au cours des cinq dernières années. Avant les drames de Montauban et de Toulouse, la situation était déjà tendue, clivée, avec une banalisation croissante des discours de haine, de stigmatisation des uns et des autres, de mise en cause de telle ou telle minorité, de mise en opposition entre confessions ou entre Français d'origines diverses. Et ce qui vient de se passer ne va pas arranger les choses. La campagne électorale va reprendre ses droits. 

Un temps remisées, les stratégies de tension referont très vite leur réapparition. Pourtant, c'est du besoin d'apaisement de la société française dont il devrait être question. Quand toute une communauté craint pour elle-même en raison du comportement d'une personne isolée, c'est qu'il y a un problème. Quand nombre de Juifs de France sont persuadés que les musulmans espèrent (préparent ?) de nouveaux actes de violence contre eux, c'est qu'il y a un autre problème. Et l'on en arrive à se demander s'il existe un candidat qui aura le courage de faire campagne sur la nécessité de renforcer, et de reconstruire, le principe du vouloir vivre ensemble. 

(*) «Can't someone tell Geert Wilders to stop his anti-muslim diatribes before somebody gets hurt?», Christopher Dickey, 23 janvier 2012. 

Le Quotidien d'Oran, jeudi 22 mars 2012
Akram Belkaïd, Paris
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mercredi 21 mars 2012

Moi ? Je suis d'origine zouloue

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Appel à toutes et à tous :

Dorénavant, il faudrait écrire de manière systématique, Nicolas Sarkozy, le président français d'origine hongroise. Jusqu'à ce qu'on y réfléchisse à deux fois avant de présenter telle ou telle personne comme étant d'origine maghrébine.
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lundi 19 mars 2012

Les enfants

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Lu, aujourd'hui, dans le métro, ces vers de Victor Hugo encadrés à l'intérieur d'une rame :

Les enfants chancelants sont nos meilleurs appuis. 
Je les regarde, et puis je les écoute, et puis 
Je suis bon, et mon coeur s'apaise en leur présence ; 
J'accepte les conseils sacrés de l'innocence



Comment ne pas penser à ce qui s'est passé aujourd'hui à Toulouse ?


L'horreur. 
Quel est donc ce monde où l'on tue des enfants ? De sang-froid.
Une pensée, une prière, une invocation pour les victimes, pour leurs parents et proches, pour celles et ceux qui les pleurent.

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