Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).

samedi 7 novembre 2015

La chronique du blédard : Parlons wech-wech

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 5 novembre 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Ouèche lectrice, ouèche lecteur, ça va chouia ? Prêt à lire la chronique ? Allez, on zyva… Partons de « ouèche », ou « wech » dans sa version francisée, qui est l’un des mots vedettes du moment. Comme souvent, c’est la banlieue et le rap qui se sont emparés de ce terme – avec le fameux « wech gros, ça va ? »  avant qu’il ne se diffuse dans le reste de la société française. Petits exemples glanés ici et là. « Wech, tu nous as oubliés ? ». « Wech, qu’est-ce que tu veux ? ». Et mon préféré : « Wech la famille ? ». Dans le langage courant et dans les médias on a vu apparaître de nouvelles expressions comme « les wech-wech », comprendre les jeunes des cités qui parlent ou écrivent le… « wech-wech ».
 
L’irruption et l’installation définitive de mots arabes dans la langue française n’est pas une nouveauté (« ces ambiances, ça m’fait kiffer. Je prendrai bien un kawa avec un petit chouia de lait »). Relevons au passage cette étrange expression : « un petit chouia », autrement dit « un petit ‘un peu’ »… Certains termes arabes sont identifiés comme tels mais d’autres pas. Amusement du présent chroniqueur quand il entend un « français-français » parler d’une autre personne en la traitant de « brêle » (ou bghel). Sait-il que ce mot signifie mule ou mulet en arabe ? Surprise de l’intéressé qui écoute avec intérêt les petites explications lexico-éthymologiques. Comme souvent, c’est l’argot militaire qui a introduit le terme dans le langage courant (c’est d’ailleurs le cas du mot blédard). Aujourd’hui « une brêle » signifie un abruti ou bien alors, même si c’est de plus en plus rare, une moto ou une mobylette voire un vélo…
 
Le flux d’emprunts à l’arabe (mais aussi à l’anglais) est permanent et il est intéressant de signaler les nouveautés. On connait déjà l’incontournable « zaâma » qui se dit « zarma » et qui signifie « soit-disant » ou « genre » (« zarma, il se la joue intellectuel avec ses lunettes… » ou bien alors « wech, tu te la pètes zarma zarma » ce qui, en gros, signifie avoir la grosse tête). Mais chaque jour ou presque apporte son lot de surprises. Ecoutons avec attention ce grand poète qu’est Soprano et son tube « fresh prince ». Il nous raconte qu’il débarque dans une discothèque accompagné de ses « thugs » (prononcez « teugs », voyous en anglais mais qui signifie ici ses potes, sa bande, ses copains prêts à aller au combat avec lui). Après s’être attribué la « classe de Brad Pitt » (laquelle fait « bugguer » les femmes d’autrui), Soprano explique que quand « le DJ met [son] son, dans la boite c’est le zbeul ». Le « zbeul » donc, de l’arabe « zbel », autrement dit les ordures. Désormais, le terme veut dire désordre (« il a mis le zbeul en classe… »), ambiance de folie et même une soirée arrosée (« samedi, on va se taper un de ces zbeuls… »). En clair, si on veut être branché, on ne dit plus mettre le b…del chez Mme Adèle mais f..ttre le zbeul à Nabeul.
 
Autre exemple plus récent. Que dit une adolescente très « swag », autrement dit élégante ou habillée à la mode, d’une copine rongée par la jalousie ? Tout simplement qu’elle a le « seum », autrement dit le venin (ou le poison) en arabe. Ainsi, « Fouzia a le seum de voir les ‘fraîcheurs’ et les ‘populaires’ être entourées de garçons ». Avoir le seum, signifie donc être jaloux, envieux, mais aussi être en colère, être amer ou frustré. « En ce moment j'ai le seum j'ai envie de fumer un MC » chante de son côté Red Cross, un groupe de rap belge (si, si, je vous jure que ça existe) lequel en veut visiblement à un « maître de cérémonie » autrement dit une vedette musicale… Mais ce mot peut avoir un autre sens puisqu’il désigne une variété de cannabis très recherchée pour ses effets surpuissants. « Ça vient du Maroc, khouya (frangin), et c’est un d’ces seum… »
 
On peut avoir le seum parce que notre vie est plombée par le « hass » ou le « hess ». C’est une autre nouveauté qui vient de l’arabe « hassd » soit l’envie et par extension la volonté de nuire, de faire du mal, de s’adonner à la « mizidonce », pardon à la médisance. « En France, la hass nous met des baffes aussi » chante à ce propos le groupe Sexion d’Assaut. Il fut un temps où l’on se disait être dans la galère ou dans la dèche pour décrire un quotidien plus que difficile, maintenant, on dit «  je suis dans la hass ». Et il arrive parfois que « hass » signifie la honte aussi ou plutôt « larchouma » (« hchouma » en arabe).
 
Poursuivons ce tour d’horizon en wesh-wesherie avec un mot qui se répand peu à peu. Je suis « zéref » ou « il m’a zerfé » vous dira un jeune très en colère ou irrité par quelqu’un d’autre. Cela vient de l’arabe z’âaf (z3af). A noter aussi les « rnouchas », qui vient de « hnouchas » ou serpents et qui désigne les policiers ou leurs indics. On pourrait aussi consacrer des lignes entières à toutes les grossièretés venues de là-bas chez nous et qui vivent une nouvelle vie en France mais l’article 852 du code de censure et d’éthique interdit de les citer. On dira juste qu’il y en a une qui commence par la lettre z et un autre par la lettre k (écrire au directeur du Quotidien d’Oran pour savoir de quoi il s’agit). Pour conclure, voici un petit exercice de compréhension. A vos crayons et traduisez : « Wouallah, je suis très zéref. Mes thugs, ils ont le seum parce qu’ils n’en peuvent plus de la hass. Alors, ils mettent le zbeul et ils attirent les rnouchas. C’est larchouma pour tout le monde mais, wesh, qu’est-ce qu’on peut faire ? ».
 
Et voilà, c’est terminé (pour cette fois). Sinon, ouèche lectrice, ouèche lecteur ? T’as bien kiffé cette chronique ou walou ? Si ce texte t’a zerfé, il faut juste m’envoyer un message du genre bézef, c’est bézef !
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jeudi 5 novembre 2015

Footballeur : joue et ferme ta gueule

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Extraits d’un entretien accordé par Emmanuel Petit (*) à l’hebdomadaire France Football (**)

Emmanuel Petit : (…) quand on ne veut pas entendre quelqu’un, on le marginalise pour le décrédibiliser. Au pire, c’est un malade, au mieux, un écorché vif. De façon générale on n’accepte pas que des joueurs représentatifs puissent avoir une réflexion. On veut qu’ils soient cantonnés à leur valeur marchande, à leur image marketing. Et s’ils peuvent servir d’exemple aux gamins, c’est tout bénéf. Mais qu’un sportif s’exprime sur un fait de société, qu’il donne son avis, qu’il sorte de son pré carré, et il se fait allumer. Regardez Lilian (Thuram), ce qu’il se prend sur les réseaux sociaux ! La génération actuelle a compris ça. Ils ont compris que l’image est l’élément essentiel de leur carrière. En parlant, ils ont peur que cette image soit écornée. Les sportifs sont considérés comme des gueux, des gens avec deux neurones. C’est vrai que certains font tout pour que les préjugés aient la vie dure. Mais si Beckham est une telle icône marketing, c’est parce qu’il ne dit rien sur rien, parce qu’il est lisse. Cette obsession de l’image, cet égoïsme, nuit à l’équipe de France.
France Football : C'est-à-dire ?
C'est-à-dire que quand on joue en équipe nationale, on doit être un ambassadeur de son pays. On doit oublier le marketing, l’image, parce que la sélection a une dimension presque citoyenne. Or toutes les normes du milieu pro vous poussent à ne pas penser à cela. Il faut sans cesse rappeler cette priorité. Mais la sélection est devenue un passage obligé pour valoriser son image.
France Football : Vous dites cela parce que vous avez quelques années de plus, mais étiez-vous conscient de ce rôle lorsque vous étiez en bleu ?
J’avais ce recul. Et mes coéquipiers également. On avait des discussions sur tout. On n’était pas d’accord, on avait des avis différents sur plein de sujets mais on se respectait parce qu’on assumait quand il s’agissait de défendre son avis. Aujourd’hui, on fait signer des chartes aux joueurs pour leur demander de ne pas évoquer les sujets politiques, religieux. On les cantonne au foot, au cul et à la bagnole. Comme ça, il n’y a pas de risque.

(*) A lire son ouvrage qui vient d’être publié : Franc-tireur, éditions Solar, 232 pages, 18,90 euros
(**) : 16 septembre 2015, propos recueillis par Patrick Sowden

La chronique du blédard : Dix ans après Clichy

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 29 octobre 2015
Akram Belkaïd, Paris

Il y a dix ans, Zyed et Bouna, deux enfants, mourraient électrocutés dans un transformateur EDF à proximité de la ville de Clichy-sous-Bois en région parisienne. Les circonstances de ce drame qui a provoqué plusieurs semaines d’émeutes dans toute la France sont connues dans leurs grandes lignes. Des jeunes jouent au football et rentrent chez eux pour la rupture du jeûne (c’était alors le ramadan). Des policiers les coursent. Une fuite comme il s’en déroule souvent. Comme il s’en passe encore aujourd’hui. Ces gamins n’avaient rien fait, rien volé, rien cassé, rien outragé. Ils n’avaient commis aucun délit. Ils avaient juste peur d’être contrôlés et de devoir passer plusieurs heures au commissariat.

Il est difficile de lutter contre l’amertume qu’engendre le souvenir d’octobre et novembre 2005. Symbole parmi les symboles, on sait que la justice française a décidé au printemps dernier de ne pas condamner les policiers accusés de non-assistance à personne en danger. Certes, l’affaire, qui a mis dix ans à être jugée ( !), est en appel mais comment ne pas échapper à ce sentiment de malaise, à cette sensation que la mémoire des deux victimes n’a jamais cessé d’être outragée. On se souvient que le ministre de l’intérieur de l’époque, un certain Nicolas Sarkozy, avait pris quelques libertés avec la vérité en affirmant qu’il n’y avait pas eu de course-poursuite puis en expliquant qu’un vol avait été commis dans un proche chantier comme si cela justifiait le reste. On réalise ainsi que cette affaire a toujours subi un déni officiel et cela mine les familles des deux victimes même si elles font preuve d’une grande dignité.

On se souvient aussi du climat lourd qui avait précédé les émeutes notamment après les déclarations du même Sarkozy, candidat presque déclaré à l’élection présidentielle de 2007, qualifiant la jeunesse des cités de « racaille » et affirmant que la banlieue devait être nettoyée « au karcher ». Dans un tel contexte, le choc des émeutes ne pouvait qu’être violent et il le fut. On pensait qu’il allait être salutaire, il n’en fut rien. Les élites françaises, notamment politiques, ne se sont pas réveillées. Elles n’ont pas compris que l’avenir de la France et de sa cohésion sociale se jouait aussi dans les banlieues. Bien sûr, il y a une pile de chiffres et de statistiques pour affirmer le contraire. La politique de la ville, les tours détruites, les façades ravalées, on connaît la chanson. Mais on passe sous silence les nouvelles constructions aux loyers trop élevés et surtout cette persistance multiple. Persistance du chômage, persistance des difficultés de transport, persistance des contrôles au faciès, contrôles susceptibles d’être répétés plusieurs fois par jour, tutoiement désobligeant en prime.

Des promesses de changement, il y en a pourtant eu. Les émeutes de 2005 ont provoqué des débats sur la diversité. On a vu apparaître ou réapparaître des expressions comme « minorités visibles », « mixité sociale », « statistiques ethniques », « cv anonymes » et même « discrimination positive ». Le sort des jeunes diplômés issus des quartiers et incapables de trouver ne serait-ce qu’un stage en entreprise a été maintes fois évoqué. Quelques institutions éducatives, à l’image de Sciences-Po Paris, ont pris des mesures courageuses pour s’ouvrir à des jeunes qui en étaient exclus faute d’acquis et de bagages et culturels ou même faute de savoir que ces établissements existaient.

Mais l’élan s’est vite brisé et ce qui aurait dû constituer un grand projet national s’est dilué dans les effets d’annonce, la désinvolture et les calculs électoraux à court terme. L’idée qu’il existe en banlieue des forces vives capables de dynamiser la France, son économie comme sa société mais qu’elles sont reléguées et inexploitées n’est même plus discutée. Pire, elle est balayée d’une main par une partie de la classe politique qui ne voit dans les cités que des terrains propices à l’insécurité, au communautarisme, au djihadisme (la fameuse « cinquième colonne » chère à Christian Estrosi) et à l’économie souterraine.

A bien y regarder de près, on réalise, et cela a été écrit à plusieurs reprises dans cette chronique, que les seuls « gagnants » après les émeutes de 2005 sont quelques membres des minorités visibles que les partis politiques se sont dépêchés de mettre en avant pour se donner bonne conscience. Une aubaine pour les concernés choisis non pas pour leurs compétences mais uniquement pour leurs origines ou leur couleur de peau. Soyons plus précis. Les phrases qui précèdent doivent être réécrites et mises au féminin. En effet, la classe politique française, la droite comme la gauche, a fait quelques gestes vers les minorités visibles mais en privilégiant le plus souvent les femmes. Comme Zyed et Bouna, le mâle d’origine maghrébine ou subsaharienne demeure suspect. Quand la France du pouvoir accepte de ne plus être monochrome, c’est vers les femmes qu’elle se tourne. Une manière de ne pas choquer (de rassurer ?) l’électeur qui ne vote pas (encore) Front national mais qui trouve qu’il y a déjà trop d’étrangers en France…

Dans la persistance de la monochromie blanche, les médias sont aussi à blâmer. Certaines rédactions se sont ouvertes et ont fini par comprendre qu’elles se devaient de ressembler un peu à la société française mais la majorité restent blanches et bien blanches. Mais ce n’est peut-être pas le plus regrettable. En effet, la critique vaut surtout pour la manière dont est organisée la mise en scène de l’expertise. Au cours des derniers jours, on a entendu beaucoup de personnes originaires de la banlieue s’exprimer à propos des émeutes de 2005 et de leurs conséquences à ce jour. Saluons donc le fait que l’on soit sorti du stade où les principaux concernés n’avaient même pas à droit à la parole. Mais le vrai problème, c’est que sont encore rares, très rares, les Français d’origine maghrébine ou subsaharienne qui s’expriment sur d’autres sujets que la banlieue, l’islam, le voile (c’est une catégorie à part), la délinquance, le Proche-Orient ou le sport. A qui peut-on faire croire qu’il n’existe pas en 2015 de spécialiste d’origine marocaine ou ivoirienne capable de donner son avis sur la littérature américaine, la crise grecque ou le projet de traité de libre-échange entre l’Europe et les Etats-Unis ? A leur façon, les médias français continuent eux aussi de pratiquer une ségrégation qui ne fait que renforcer les préjugés à l’égard des minorités dites visibles. 
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lundi 2 novembre 2015

La chronique économique : La Chine, sa croissance et ses statistiques

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 21 octobre 2015
Akram Belkaïd, Paris

C’est l’interminable et constant feuilleton de l’économie mondiale. Où en est la Chine ? Lundi 19 octobre, le bureau national des statistiques à Pékin a dévoilé les chiffres de la croissance du Produit intérieur brut (PIB) pour le troisième trimestre. Le chiffre est tombé comme un couperet : +6,9%. C’est-à-dire quelques poussières en dessous de l’objectif officiel de 7%. En somme, rien de bouleversant. Le gouvernement chinois ne peut pavoiser en revendiquant un retour plus vigoureux de l’activité mais il peut aussi dire sa tranquillité puisque les performances de la deuxième économie du monde (ou la troisième selon les calculs) reste dans les clous.

Une croissance surévaluée ?

Sur les marchés internationaux, la nouvelle a été diversement commentée. Les uns se sont inquiétés de cette « stagnation », d’autres ont, au contraire, salué la « résistance » de l’économie chinoise. Plus discrets, certains analystes ont essayé de relativiser l’emprise immédiate de la statistique chinoise pour dégager des perspectives à moyen terme. Selon eux, Pékin ne peut pas accepter que le taux de croissance demeure aussi « moyen » en comparaison des performances passées (celles où la création de richesses dépassait les 10% de progression annuelle). Car, en Chine, plus qu’ailleurs, le taux de croissance fait partie du contrat entre pouvoir et peuple. D’un côté la richesse et donc les emplois et la réduction de la pauvreté. Et, de l’autre, la stabilité politique et l’acceptation de l’ordre imposé par le Parti communiste chinois.

Certes, comme le relève le célèbre artiste chinois Ai Weiwei en parlant de son pays « on ne peut pas développer un pays où l’on propose comme seul but aux gens de s’enrichir » (*), mais pour l’heure cela marche assez bien. Le problème risque d’apparaître si cette perspective de gagner de l’argent s’amenuise. Or, c’est ce qu’affirment certains experts. Pour eux, les statistiques chinoises sont mensongères et les taux de croissance annoncés ne sont pas réels. Ils seraient juste gonflés afin de ne pas inquiéter la population et de ne pas semer la panique sur les marchés locaux et internationaux. Pékin craint ainsi qu’une baisse de la croissance ne provoque une aggravation de la fuite de capitaux que subit la Chine actuellement.

Il reste à savoir de combien la croissance chinoise est surévaluée. Une lecture de la presse économique montre que la fourchette haute table sur un taux de 5% quand d’autres analystes n’hésitent pas à avancer le chiffre de 4% soit à peine plus que l’économie américaine. Pour mémoire, même quand la Chine annonçait des taux à deux chiffres, il s’est toujours trouvé des économistes pour les réviser à la baisse de plusieurs points. Le débat n’est donc pas nouveau. Et l’argument des sceptiques est toujours le même : quand on fait la somme des PIB de chaque province on arrive à un résultat différent du PIB national ! Une anomalie qui permet toutes les interprétations. Soit, les provinces gonflent leurs chiffres et le gouvernement central ajuste à la baisse. Soit, c’est l’inverse.

L’importance d’expertises multiples

Cette réalité illustre l’enjeu autour des organismes de statistiques. Si ces derniers sont sous le contrôle du pouvoir politique, les risques de manipulation sont importants. Dans le même temps, le cas de la Grèce et de ses chiffres maquillés, a montré que même un organisme indépendant voire un organisme régional peut se laisser abuser par des manipulations en amont. Du coup, c’est l’abondance de l’expertise, autrement dit l’existence de plusieurs sources d’analyse et de retraitement, qui peut faire la différence et permettre de se faire une idée objective de la situation. A condition que ces sources ne sombrent pas dans des comportements moutonniers comme c’est trop souvent le cas en matière d’analyse économique.

(*) L’Obs, 24 septembre 2015
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La chronique économique : Un Japon bien en peine

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 28 octobre 2015
Akram Belkaïd, Paris

Après les grandes espérances et le discours volontariste, c’est le retour à la réalité. Arrivé au pouvoir en 2012, le Premier ministre Shinzo Abe est loin d’avoir atteint son but, c’est-à-dire relancer une économie qui stagne depuis plus de deux décennies. Produit intérieur brut (PIB) en recul, inflation négative, consommation en berne, les fameux « Abenomics », autrement dit les réformes et mesures incitatives mises en place par le gouvernement japonais, n’ont pas conduit à un franc redémarrage.  

La force de l’épargne locale

En septembre dernier, l’Agence Standard & Poor’s a confirmé le diagnostic général en dégradant la note souveraine de l’Archipel de AA- à A+. Certes, cet abaissement est assorti à une perspective « stable », ce qui exclut toute dégradation à court terme, mais le message est clair. Personne ne croit le Japon capable de retrouver le chemin d’une forte croissance et d’une amélioration de ses comptes publics. Pour mémoire, le pays ne bénéficie plus du fameux triple A (AAA) depuis le début des années 2000. En prenant ses fonctions, Shinzo Abe n’avait pas promis que cette note serait récupérée mais il avait insisté sur l’engagement de son pays dans le cycle vertueux de la croissance couplée à un assainissement des finances publiques.

Pour l’heure, et c’est ce qui inquiète les agences de notation, la dette du pays demeure équivalente à 247% du PIB national. Dans de nombreuses autres nations, un tel niveau provoquerait des dégradations successives et un « rating » plus risqué. Mais le Japon, troisième économie mondiale, a un avantage majeur qui l’a mis à l’abri depuis des années. Il s’agit du niveau élevé de l’épargne locale (l’équivalent 10 315 milliards d’euros soit 2 fois et demi le PIB) couplé au fait que 90% de la dette publique japonaise est détenue par des Japonais. En clair, l’épargnant nippon croit en son pays et estime normal de financer le déficit budgétaire (7% du PIB en moyenne). Cette cohésion est donc fondamentale et exclut tout dérapage à court terme.

Mais la question est évidente. Que se passera-t-il si l’épargne locale diminue, notamment du fait du vieillissement accru de la population ? Que se passera-t-il aussi si le yen perd de sa valeur, dépréciant ainsi les avoirs des épargnants et érodant les réserves de change qui se situent actuellement autour de 10 315  milliards d’euros (soit plus de 50 fois les réserves algériennes) ? Selon les prévisions, le Japon sera obligé de se tourner vers les prêteurs étrangers à partir de 2020. Une perspective qui change la donne car le recours à la dette extérieure mettra Tokyo sous pression. Contrairement aux investisseurs locaux, les bailleurs extérieurs seront plus exigeants en matière d’évolution des comptes publics et le gouvernement devra consentir plus d’efforts en matière de baisse des dépenses (ou de hausse de la fiscalité).

Le recours à l’immigration reste tabou

Pour certains économistes, l’une des raisons essentielles de la stagnation japonaise n’est pas économique mais avant tout démographique. Dans un contexte de vieillissement continu de la population, la solution serait le recours à l’immigration. Outre le fait d’une revitalisation de la natalité, cela permettrait une hausse de l’activité, notamment d’une consommation mise à mal par la hausse récente de la TVA (elle est passée de 5% à 8%). Pour autant, ce recours à l’immigration demeure un tabou et une option inenvisageable par la classe politique japonaise. 
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lundi 26 octobre 2015

Le siècle et son représentant

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"En fin de compte, l'homme n'est que le produit de son temps. Parfois, le siècle trouve son représentant en la personne d'un seul individu qui en résume le meilleur et le pire."
Gamal Ghitany, (grand) écrivain égyptien qui vient de disparaître, in "Zayni Barakat".
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samedi 24 octobre 2015

La chronique du blédard : La Palestine et son occupation coloniale

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 octobre 2015
Akram Belkaïd, Paris

L’affaire devrait être entendue tant elle est évidente. Les violences qui se déroulent aujourd’hui à Jérusalem et dans les Territoires Palestiniens occupés ou contrôlés par Israël sont incontestablement liées à cette occupation. Et le plus étonnant c’est que cette flambée n’arrive que maintenant. Pour dire les choses simplement, le peuple palestinien n’en peut plus d’être privé de ses droits les plus élémentaires. Il n’en peut plus d’être humilié quotidiennement et de ne pas voir son sort s’améliorer. Vingt-deux ans après les accords d’Oslo, le processus de paix est enterré et aucune perspective ne se dégage pour lui dans le ciel noir d’un Proche-Orient en proie à de multiples conflits.
 
Dans les multiples analyses que l’on peut lire dans la presse occidentale, notamment française, se déploie une campagne insidieuse qui cherche à disqualifier la révolte palestinienne. Et la méthode employée doit être dénoncée. D’abord, les attaques au couteau ou, plus rarement, à la voiture-bélier, sont mises dans le même sac que les manifestations quotidiennes de la jeunesse palestinienne face aux militaires israéliens. Ainsi, on installe dans l’imaginaire occidental l’idée qu’il ne s’agit que d’attaques sanglantes contre des juifs. L’intention est claire, le fait d’insister sur l’usage de la violence discrédite la revendication politique et la dénonciation de la colonisation.
 
Ensuite, et c’est le plus important, il y a une tentative manifeste de répandre la thèse selon laquelle les motivations réelles de la contestation ne sont pas politiques mais religieuses. Autrement dit, ce n’est pas le maintien d’une présence militaire et policière israélienne en Cisjordanie, ni l’essor continuel de la colonisation ni encore moins les attaques que subissent les villages palestiniens isolés de la part de colons (lesquels jouissent d’une totale impunité) qui serait la source de cette colère. Non, on nous explique que c’est un conflit désormais religieux où les musulmans, comprendre les Palestiniens, ont décidé de s’attaquer aux juifs, comprendre les Israéliens. Pourquoi maintenant ? Eh bien, ce serait parce que les musulmans auraient décidé de défendre coûte que coûte la mosquée d’Al-Aqsa – à laquelle les neuf-dixièmes des Palestiniens qui vivent en Cisjordanie ou à Gaza n’ont pas accès, il faut le rappeler – contre une tentative de contrôle accru du Mont du Temple par les autorités israéliennes.
 
La mise en avant de l’aspect religieux pour caractériser la colère palestinienne n’est pas nouvelle. En 2000, déjà, c’est ce que les partisans d’Israël avaient avancé lors de la seconde intifada. Les manifestants palestiniens, d’hier et d’aujourd’hui ont beau réclamer leur terre, le retrait israélien des territoires occupés et le démantèlement des colonies – illégales selon le droit international, il faut, là aussi, le rappeler – c’est donc la piste de l’effervescence religieuse qui est retenue. Pourquoi ? La réponse est évidente.
 
Ramener la question israélo-palestinienne au religieux c’est faire passer au second plan le fait colonial. C’est occulter cette occupation illégale qui engendre injustices et drames pour les Palestiniens. Dans un monde où l’islam a mauvaise presse ne serait-ce qu’en raison des atrocités commises par le groupe de l’Etat islamique (EI) et d’autres organisations djihadistes, ramener la contestation palestinienne sur le terrain du religieux, c’est chercher à la discréditer sur le plan international. Daech et les jeunes lanceurs de pierres, ce serait donc la même chose… Pour Israël et ses partisans, on comprend l’utilité (et l’urgence) de cet amalgame quand on sait que les appels récurrents au boycottage des produits issus des colonies israélienne voire de l’Etat hébreu ne cessent de gagner en audience dans le monde entier.
 
Reste enfin l’argument suprême qui entend fustiger la protestation palestinienne (et ceux qui ont de la sympathie pour elle). Les Palestiniens, comme le majorité des Arabes, continueraient à ne pas accepter l’existence d’Israël et chercheraient encore à détruire cet Etat. Or, cette affirmation ne résiste pas à l’examen des faits. D’abord, Israël existe et nombre de pays arabes entretiennent des relations officielles ou, c’est plus fréquent, officieuses avec ce pays. Ensuite, depuis 1973, aucun pays arabe n’a attaqué Israël (qui ne s’est pas gêné pour envahir le Liban à plusieurs reprises). Il est temps que les partisans d’Israël admettent que les Arabes comme les Palestiniens ont tourné la page. Appelons-ça de la résignation, du renoncement, du pragmatisme ou du réalisme mature : le résultat est le même : le temps des slogans tels que « mort à Israël » ou « les Juifs à la mer » est bel et bien révolu.
 
Par contre, ce qui n’existe toujours pas, ce qui ne cesse d’être renvoyé aux calendes grecques, ce qu’Israël refuse encore et encore de voir apparaître, c’est bien l’Etat palestinien. Nombre d’experts qui connaissent bien la région affirment même qu’il n’y aura jamais de solution à « deux Etats ». Le panorama est donc bien moins compliqué qu’on ne le dit. D’un côté, un Etat reconnu sur le plan international, une armée puissante, un arsenal nucléaire, des citoyens qui peuvent aller et venir où bon leur semble, en Israël comme ailleurs dans le monde (exception faite de nombreux pays arabes). De l’autre, un peuple sans pays, sans passeport, confiné un jour, parqué le lendemain, qui sait très bien que l’objectif à long terme est de le maintenir dans cet état de servitude ou, à défaut, de le faire partir ailleurs. La question israélo-palestinienne est d’ordre colonial. Chercher à faire croire le contraire, c’est être partisan d’un statu quo qui fait les affaires (à court terme) d’Israël.

Dans ce contexte, il n’est guère étonnant de voir le premier ministre Netanyahou dédouaner Hitler qui, selon lui, n’aurait décidé d’exterminer les juifs que parce que le Mohamed al-Hussein, mufti de Jérusalem (qu’il n’a rencontré qu’en novembre 1941…) le lui aurait suggéré ( !). Voilà donc les Palestiniens accusés d’être à l’origine de la Shoah… Une manœuvre minable qui reprend un autre mot d’ordre : « les Palestiniens sont pire qu’Hitler ». A vomir…
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mardi 20 octobre 2015

A propos de L'Etranger de Camus

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Extrait de la préface de l'universitaire algérien Taïeb Bouguerra à l'édition algérienne (Enag, 1988) de L'Etranger d'Albert Camus.

               " Si le thème de l’Absurde donne à l’œuvre son caractère philosophique et moral, l’ancrage spatio-temporel du texte dans le contexte colonial autant que l’armature romanesque (le face à face colonisateur – colonisé et le meurtre de ce dernier) confèrent à l’ouvrage sa dimension idéologique et autorisent une « lecture politique ». On a pu ainsi faire remarquer que si l’Algérie est présente dans l’univers camusien comme « décor », les Algériens par contre sont systématiquement biffés du paysage. Cet « étranger » qui se fait assassiner par Meursault n’a ni nom, ni visage, ni histoire. Il est identifié par l’expression généralisante « l’Arabe » ou par la « il colonial » qui refuse de nommer, l’Autre, qui ravale le colonisé au rang d’ilote. L’Algérien n’a aucune épaisseur psychologique, aucune pesanteur sociale. Présence rappelée comme un spectre qu’on agite, une menace diffuse, le discours camusien conjure également, mythiquement, la parole des Algériens.
               Par ailleurs, la confrontation texte-contexte impose à l’évidence l’« absurdité » du châtiment infligé à Meursault. Dire, en contexte colonial, qu’un Français d’Algérie a été condamné à mort pour le meurtre d’un Algérien (impliqué dans une affaire de mœurs, armé de surcroît d’un couteau et auteur d’une agression sur la personne d’un Européen), c’est dire sur le mode implicite que la justice coloniale est impartiale. L’allocution que porte le texte n’est donc pas la narrativisation d’un donné romanesque mais d’un donné idéologique. L’Etranger ou la volonté d’accréditer dans la fiction, le mythe de l’impartialité de la justice coloniale n’est-il pas aussi la confession sur le mode tragique d’un profond sentiment de culpabilité historique? "
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La chronique économique : Un prix pour le bon sens

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 14 octobre 2015

Akram Belkaïd, Paris


Il arrive parfois que les sciences économiques fassent entrer en concordance leur ésotérisme mathématique et le bon sens... Cette année, c’est d’ailleurs ce dernier que vient de récompenser le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel. Un prix que, par un raccourci regrettable (on le répète chaque année), on continue de désigner par l’expression fausse de Prix Nobel d’Economie (Le « vrai » prix Nobel, décerné en Norvège, ne récompense que la médecine, la littérature, la physique, la chimie et la paix).


La croissance ne garantit pas le développement


Cette année, le Prix des sciences économiques a été attribué à Angus Deaton. Enseignant à l’université de Princeton, cet américano-britannique de 69 ans (il est né en Ecosse) a été récompensé pour ses travaux sur « l’analyse de la consommation, de la pauvreté et du bien-être ». D’une certaine manière, les travaux de Deaton tendent à remettre en cause nombre d’idées défendues par les grandes organisations internationales et les tenants du consensus néolibéral. Ainsi, il a pointé un élément fondamental concernant la croissance du Produit intérieur brut (PIB). Qu’on le veuille ou non, cette dernière, même si elle est forte, ne suffit pas toujours à juguler la pauvreté ou à faire sortir du sous-développement. Cela fait des années que cette réalité est connue, notamment en Afrique où la croissance ne crée que des poches de développement (d’où l’émergence du concept de « croissance inclusive », autrement dit qui concerne tout le monde). Angus Deaton a aussi beaucoup travaillé sur l’Inde et relevé que l’accroissement des richesses n’y résout pas tout.


De même, ses travaux rappellent qu’il serait illusoire de rattraper plusieurs siècles de sous-développement ou, plus encore, de retard de développement. De manière explicite, cela repose la question de l’efficacité de l’aide internationale qui, trop souvent, ne contribue qu’à maintenir ses bénéficiaires à flot sans pour autant les engager dans un cycle de transformation structurelle. Pour être clair et ne pas ouvrir la voie à d’autres interprétations, il ne s’agit pas de ne plus donner mais bien de donner plus pour créer les conditions du développement. Et ce « plus » passe par le capital humain. Des domaines comme la santé, autrement dit le prix des médicaments et des installations sanitaires et de l’éducation soit la formation de cadres, y compris à l’étranger, sont jugées prioritaires par Angus Deaton. A ce titre, ce dernier est favorable à une plus grande souplesse en matière de circulations migratoires, estimant que les jeunes diplômés qui rentrent dans leurs pays peuvent aider à son développement.


Quand revenus et bien-être divergent


Par ailleurs, les travaux de l’économiste sur le bien-être méritent d’être signalés dans un monde où l’on confond trop souvent richesse et bonheur. Certes, l’économiste ne nie pas que l’argent est nécessaire et ses travaux montrent que le bien-être croit avec la richesse. Mais ils prouvent aussi que ce n’est vrai que jusqu’à un certain point. Ainsi, dans les sociétés riches, la courbe du bonheur en fonction des revenus devient plate après 75.000 dollars de ressources annuelles. A partir de là, d’autres facteurs entrent en jeu qui conditionnent le bien-être dont ces fameux éléments non-quantifiables (générosité, rôle social, philanthropie, bénévolat…). Mais il ne faut pas oublier non plus l’existence de certaines caractéristiques humaines comme cette insatisfaction qui peut naître du fait que l’on n’arrive pas à gagner plus que celui qui a la même rémunération…
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lundi 19 octobre 2015

Ai Weiwei à propos de la nature du pouvoir chinois

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Extraits d’un entretien accordé par l’artiste chinois à L’Obs (24 septembre 2015)

L’Obs.- Vous n’aimez pas être présenté comme un dissident…
Ai Weiwei.- J’ai toujours dit et répété que je n’étais pas un artiste dissident. Je considère que c’est le gouvernement chinois qui est un gouvernement dissident. Voilà ma position. Je souhaite que la situation change en Chine, même si actuellement tout est fait pour qu’elle ne change pas. Seules les sociétés où la liberté existe peuvent générer des valeurs communes fondées sur l’imagination, la créativité, l’échange. On ne peut pas développer un pays où l’on propose comme seul but aux gens de s’enrichir. Gagner de l’argent, ce n’est pas donner un sens à la vie.

L’Obs.- Considérez-vous que la Chine est un pays communiste ?
Ai Weiwei.- La Chine est dirigée par le Parti communiste, mais elle n’est pas du tout communiste. D’ailleurs, plus personne ne sait ce que signifie ce mot. De fait, le gouvernement est une structure qui ne vit que par elle-même, avec ses luttes de clans, de pouvoir. Même si elle maintient une chape de plomb sur le pays, elle n’en est pas moins fragile, parce que cette structure ne nourrit aucune croyance, aucun idéal.
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jeudi 15 octobre 2015

A propos du "vivre ensemble" à Jérusalem

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À Jérusalem, Juifs et Arabes ne vivent pas "ensemble". Il y a un peuple qui a tous les droits et un autre qui vit une situation d'occupation et d'asservissement colonial. Donc, l'idée même d'une cohabitation qui aurait existé avant les attaques aux couteaux est fallacieuse.
On pourra parler de "vivre ensemble" quand les Palestiniens (sans oublier les Arabes de nationalité israélienne) auront les mêmes droits que les Israéliens.

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mercredi 14 octobre 2015

Les Prépondérants de Hédi Kaddour (extraits)

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(La scène se déroule vers 1922, sur un navire reliant la Tunisie à la France).

Sur le bateau, Raouf était l'un des rares Maghrébins à voyager en première classe, et le seul à ne pas porter la djellaba ; on le regardait comme une curiosité, un indigène habillé à l'européenne c'est quelqu'un qui ne joue pas le jeu. « Vos compatriotes n’acceptent pas que je sois en complet gris, avait-il dit à Ganthier, ils sont plus aimables avec les deux vieux en burnous, j’ai même entendu une femme dire qu’elle les trouvait plus beaux là-dedans que dans un costume occidental. »
Ganthier répondant : « Les Français n’aiment pas qu’on les imite.
- C’est plutôt qu’ils n’aiment pas qu’on les rattrape.
- Ça n’est pas une question d’imitation ou de rattrapage… ils sentent qu’ensuite vous ne voudrez plus d’eux… »
 
 
(Une équipe américaine de cinéma s'est installée pour un tournage dans une ville du sud de la Tunisie).
 
Elles [des Américaines invitées par des Françaises] montrèrent qu'elles savaient prendre un thé entre gens de bonne compagnie, soutenir une conversation dans un français sans fautes et rester assises sur le bord de leur chaise pendant que Mme Doly leur expliquait ce que voulait dire le mot "Prépondérants", c'est très simple, nous sommes beaucoup plus civilisés que tous ces indigènes, nous pensons beaucoup plus, donc nous avons le devoir de les diriger, pour très longtemps, car ils sont très lents, et nous nous groupons pour le faire du mieux possible, nous sommes l'association, l'organisation la plus puissante du pays !"
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lundi 12 octobre 2015

Gozlan et son paternalisme

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Ma chronique à propos du dernier roman de Boualem Sansal n'a pas eu l'heur de plaire à Martine Gozlan, rédactrice en chef de l'hebdomadaire Marianne et "spécialiste" du monde arabo-musulman... Sur une colonne, elle estime que cette chronique "aussi faiblement écrite que pensée" relève, entre autre, de la "hargne" et de la "jalousie" à l'égard d'un auteur qu'elle semble - cela n'étonnera personne - particulièrement apprécier.
 
Relevons la qualité plus que douteuse de l'argument avancé. La "hargne" et la "jalousie" présentées comme sources de motivation de ma chronique. Une manière de voir paternaliste, pour ne pas dire autre chose. Pour Gozlan, un journaliste algérien qui critique Sansal ne peut être objectif. Qui sait, peut-être même pense-t-elle qu'il est incapable de réfléchir (et qu'il attend certainement que Gozlan lui indique ce qu'il doit penser et écrire). Fumet pestilentiel... Que voulez-vous ma p'tite dame, "ils" sont comme ça, incapables de se faire le moindre cadeau, toujours à se jalouser pour mériter nos bonnes grâces... Ah, oui, bien sûr, il y en a qui sont très bien. Oh, ils ne sont pas nombreux mais ils sont âaadmirââbles. D'ailleurs, ce sont eux que les autres détestent... Forcément, ils pensent comme nous !

"Ressemblons-leur : c'est le moyen d'avoir la paix" a écrit Julien Green. Pour ma part, je n'ai pas envie de ressembler à ceux auxquels Gozlan accorde son crédit. Je serai très content pour Sansal s'il obtient tous les prix littéraires possibles à commencer par le Goncourt. Mais cela ne m'empêchera pas de continuer de penser que son sujet, l'islamisme comme futur Big Brother planétaire, procède de cet enfumage qui fait perdre de vue les vrais sujets d'inquiétude pour les temps qui s'annoncent.
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La chronique économique : L’Amérique met le cap sur l’Asie

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 7 octobre 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Barack Obama dans les pas de Bill Clinton… Dans quelques mois, lorsqu’arrivera le terme du second mandat de l’actuel président américain, de nombreux commentateurs dresseront son bilan et il est possible qu’ils le comparent à celui de Bill Clinton, président de 1992 à 2000. Et s’ils cherchent un élément commun, il est fort possible qu’il réside dans la question des accords commerciaux signés par les Etats-Unis. En effet, l’administration Obama vient de mener à son terme les négociations pour la conclusion du Partenariat Transpacifique (TPP). Ce dernier concerne 12 pays (États-Unis, Canada, Mexique, Chili, Pérou, Japon, Malaisie, Vietnam, Singapour, Brunei, Australie et Nouvelle-Zélande) dont les échanges représentent les deux cinquièmes du commerce mondial.
 
Le soutien des républicains
 
Dans les faits, cet accord harmonise les normes des pays concernés et abaisse les droits de douanes afin de faciliter les échanges. Selon les premiers éléments disponibles, il implique un plus grand respect de la propriété intellectuelle (ce qui devrait ravir les éditeurs de logiciels américains très piratés en Asie) et la levée des restrictions quant à l’usage d’Internet. Le TPP prévoit aussi l’interdiction des trafics d’animaux sauvages et aborde aussi la lutte contre quelques abus environnementaux. Au total, ce sont 18 000 droits de douane auxquels étaient assujetties les exportations américaines en direction de ses 11 partenaires dans des secteurs comme la machine-outil, les technologies de l’information, la chimie ou les produits agricoles, qui sont levés.
 
Ce n’est qu’en janvier 2016 que le Congrès américain doit entériner le TPP mais il est plus que probable que l’administration Obama fera voter le texte. En effet, comme pour Bill Clinton avec l’accord de libre-échange nord américain (Alena) négocié en 1994, le président démocrate pourra compter sur le vote d’élus républicains dont la famille politique est traditionnellement favorable au libre-échange. Cela ne se sera pas inutile car de nombreux élus démocrates n’ont pas manqué de manifester leur hostilité au TPP. Certes, la Maison-Blanche a beau jeu de mettre en avant le fait que cet accord va obliger des pays comme le Vietnam, la Malaisie ou Brunei à améliorer leur droit du travail. Pour autant, la gauche américaine dénonce d’ores et déjà une nouvelle trahison.
 
En 1994, la centrale syndicale AFL-CIO, soutien traditionnel du Parti démocrate, avait dénoncé l’Alena comme une menace majeure contre l’emploi aux Etats Unis. Aujourd’hui, elle estime qu’il a détruit plus de 700.000 emplois et contribué à accélérer la désindustrialisation de l’Amérique. Il ne fait nul doute que ces reproches vont se reproduire à l’encontre du TPP et donc peser sur la campagne pour l’élection présidentielle de 2016. Bernie Sanders, le principal adversaire d’Hillary Clinton pour la primaire démocrate pour ce scrutin a ainsi estimé que le TPP est une victoire pour Wall Street. Même l’industrie américaine, à l’image du constructeur Ford, s’est élevée contre un accord qui saperait sa compétitivité.
 
Un levier contre la Chine
 
Il reste que les chances de retour en arrière de l’administration américaine sont faibles. Barack Obama tient à cet accord dont l’implication en matière de politique étrangère est immense. En effet, le TPP représente pour Washington un levier d’importance pour contenir l’expansion commerciale et économique de la Chine en Asie. C’est une manière de créer une zone d’échanges dont Pékin serait exclu. En la matière, les Etats Unis viennent donc de réaffirmer que l’Asie demeure leur zone d’influence. Il y a quelques mois, la Chine avait frappé un grand coup en lançant une banque régionale pour le financement d’infrastructures. La réponse américaine n’a pas tardé et le grand jeu asiatique entre les deux puissances ne fait que commencer.
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vendredi 9 octobre 2015

La chronique du blédard : Syrie, que dire ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 octobre 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
C’est un dilemme qui divise et oppose. Quelle attitude adopter vis-à-vis de ce qui se passe en Syrie ? Si la solidarité humanitaire est évidente (obligatoire), la question politique, elle, provoque gênes et silences. Ou bien alors, elle génère des avis tranchés pour ne pas dire définitifs ce qui limite le champ de la discussion et de l’échange. La Syrie, disons-le, est à l’origine de ruptures et de grandes discordes. A dire vrai, le problème paraît insoluble. Non, corrigeons cette affirmation. Il ne présente que des solutions imparfaites, inacceptables si l’on s’en tient à la morale et à l’éthique et si l’on met de côté tout cynisme ou, pour être moins abrupt, tout pragmatisme. La question tourne surtout autour du sort de Bachar al-Assad. Ainsi, nombreux sont ceux qui continuent de le défendre avec plus ou moins de nuances et cela au nom du respect du droit international et de l’anti-impérialisme.
 
Il est vrai qu’Assad est le président en titre de la Syrie et cela quelles que soient les conditions dans lesquelles il a été élu (ou dans lesquelles il a hérité de son pouvoir). Ses défenseurs ont beau jeu d’affirmer que la légitimité internationale est de son côté quand il fustige l’intervention d’une coalition étrangère sur son sol, cette dernière agissant, il faut le rappeler, sans aucun mandat ni feu vert des Nations Unies. Qu’on le veuille ou non, les pays qui bombardent actuellement la Syrie au nom de la lutte contre le groupe Etat islamique (EI) sont dans l’illégalité (même si elles avancent l’argument de la légitime défense). On peut dire que c’est la faute de la Russie (sans oublier la Chine) qui refuse tout accord en ce sens au sein du Conseil de sécurité mais la réalité est bien là. Douze ans après une intervention militaire illégale en Irak car non approuvée par l’ONU, les pays occidentaux renouent avec ce qui n’est rien d’autre qu’une politique de la canonnière, fut-elle motivée par de bonnes intentions, c’est-à-dire lutter contre une organisation terroriste coupable de nombreuses exactions.
 
A l’inverse, et pour continuer dans la même veine, on peut dire aussi que l’intervention militaire russe est légale puisqu’elle se fait à l’appel et avec l’aval du gouvernement syrien – lequel, il faut le rappeler, reste reconnu par une bonne partie des membres de l’ONU. Enfin, Assad est aussi présenté comme le dernier rempart face au pire, c’est-à-dire une Syrie – ou ce qu’il en resterait – dirigée par des mouvements islamistes sunnites auprès desquels les Talibans passeraient pour d’aimables prêcheurs. Le vide politique est tel qu’on a du mal à voir autre chose qu’une alternative théocratique à un régime dont les partisans rappellent sans relâche qu’il est « laïc » et qu’il demeure encore l’adversaire déclaré d’Israël.
 
Il y a du vrai dans ce qui précède. La perspective que le groupe Etat islamique (Daech) ou ses alliés de fait puissent s’installer demain à Damas est cauchemardesque. Pour autant, il est des vérités qu’il ne faut pas oublier et que l’on se doit de rappeler sans cesse. Cette situation dramatique, c’est bien Assad qui l’a voulue en usant, dès le printemps 2011, d’une violence inouïe contre l’opposition pacifique et en relâchant des milliers de prisonniers radicaux dont il savait très bien qu’ils prendraient les armes contre son régime à la première occasion. Dans un monde où la perception simpliste des événements est renforcée par Hollywood et les spin doctors de tout bord, la stratégie suivie par le président syrien peut défier l’entendement. Elle ne devrait pas surprendre les Algériens qui ont vécu dans leur chair les conséquences de la culture des coups tordus façonnée par le KGB. Principe de base : créer un ennemi pour garantir sa propre survie. Lui permettre d’exister. Au besoin, s’affaiblir en le renforçant. User de cet ennemi comme levier pour exercer une violence impitoyable contre toute autre menace. Contre toutes les oppositions…
 
Non. Assad est tout sauf un héros. Ce n’est pas l’héritier lointain de Nasser. C’est un criminel qui tue son peuple après l’avoir longtemps privé de ses libertés. Que son principal ennemi d’aujourd’hui soit un autre monstre ne change rien à l’affaire et ne saurait lui offrir la moindre réhabilitation ou rédemption. Une fois affirmé le principe du « ni-Assad, ni Daech », que peut-on alors attendre pour la Syrie ? Il y a d’abord et surtout la nécessaire solidarité avec les réfugiés de l’extérieur comme ceux de l’intérieur. Leur venir en aide, d’une manière ou d’une autre, peut être vu comme un acte dérisoire au regard du fracas qui disloque leur pays. Ce n’est pas une raison qui justifie l’égoïsme. Pour le reste, on peut juste espérer que c’est la moins mauvaise des solutions qui se dessinera au terme de cette période de violences et de grandes manœuvres qui masque les habituelles tractations diplomatiques. D’abord, le départ d’Assad qui passera nécessairement par des négociations entre Moscou et Washington. Encore faut-il que l’intéressé et son clan acceptent et que, surtout certains membres de la coalition occidentale le veuillent aussi. En effet, quand on répète à l’envi qu’Assad sera jugé, c’est que, quelque part, on préfère l’acculer pour qu’il reste au pouvoir faute d’échappatoire possible…
 
Le départ d’Assad donc. Ensuite, la formation d’un gouvernement d’union nationale – où la place des alaouites serait garantie et où l’opposition islamiste (hors Etat islamique) devra nécessairement être représentée. Cela signifie que l’Arabie Saoudite, l’Iran et la Turquie, autrement dit les trois puissances régionales qui interviennent directement ou indirectement dans le conflit, auront trouvé un accord en ce sens (et que les va-t’en guerre occidentaux aillent ailleurs). L’objectif sera alors la restauration de l’intégrité territoriale de la Syrie, le désarmement des milices et la victoire militaire contre le groupe Etat islamique. Un programme qui paraît insurmontable mais à défaut de le réaliser, c’est tout simplement la fin de la Syrie en tant qu’Etat qui est annoncée.
 
Postscriptum du 9 octobre 2015 : Dans tout ce fracas, que Vladimir Poutine, tueur de Tchétchènes puisse faire l’objet d’admiration dans de nombreux pays arabes est tout simplement sidérant… On y reviendra.
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samedi 3 octobre 2015

De la recherche

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Carnet de thèse, BD, Tiphaine Rivière, Seuil, 19,90 euros.
Extraits :

- La ministre : Jean-Eudes, où en êtes-vous avec les universitaires ?
- Le conseiller : J’ai rencontré les directeurs de laboratoire, madame la ministre. Ils demandent que nous cessions les réductions de postes tout en exigeant moins de productivité.
- Mais qu’est-ce que vous me racontez ! N’importe quel étudiant de 1ère année d’école de commerce sait que pour obtenir des budgets il faut pointer des problèmes et promettre de les résoudre le plus rapidement possible !
- Ecoutez, j’ai moi-même eu du mal à suivre, ils ont une logique peu compréhensible… Ils disent que… Que le doute est l’incertitude sont les meilleures armes d’une recherche ambitieuse.
- … L’in… L’incertitude ?!?
- Si j’ai bien compris, en cherchant des réponses à une question… Les types continuent à se demander si la question qu’ils se posent est pertinente. Et s’ils ne pourraient pas en trouver une meilleure.
- Une meilleure quoi ? Une meilleure question ?! Mais enfin, Jean-Eudes, quand on veut des résultats, on fonce, on ne s’arrête pas tous les mètres pour se demander si on ne pourrait pas aller courir ailleurs !
- Eh bien, ils disent le contraire, madame la ministre. Ils disent qu’ils ne peuvent faire de découvertes fondamentales que s’ils cherchent sans obligation de résultat. Que si Einstein avait fait de la recherche appliquée à court terme, il n’aurait jamais découvert la théorie de la relativité. Autrement dit, ils disent « on cherche, et puis on verra bien ce qu’on trouve ! ».
- … Il faut que ça cesse, à partir de maintenant, ils devront justifier toutes leurs dépenses. Ils veulent un microscope ? Qu’ils remplissent une demande ! (…) Continuez les suppressions de postes et compliquez les dossiers de demande de subventions. Il ne doit plus reste que des projets de recherche proposant un domaine d’application clair et précis. En période de crise, ce qu’il nous faut ce sont des résultats.
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vendredi 2 octobre 2015

La chronique du blédard : Boualem Sansal et l’enfumage du monde

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 1er octobre 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Se glisser dans les habits d’un devancier prestigieux est une tendance récurrente en littérature. C’est le cas de Boualem Sansal dont le dernier roman (*) fait écho au célèbre « 1984 » de George Orwell. Il ne s’agit pas ici de proposer une critique classique de cette fiction dont il se dit qu’elle a de fortes chances de décrocher le très prestigieux prix Goncourt (lequel sera décerné à Tunis au musée du Bardo…). Notons juste, mais ce n’est guère une surprise, que l’ouvrage est soutenu en France par l’habituelle campagne médiatique à propos de la « solitude » de l’auteur dans son pays d’origine, des « menaces » dont il fait l’objet de la part des islamistes ou de la « censure » que lui inflige le pouvoir algérien. Sous le ciel d’Alger-en-Saint-Germain, le quadriptyque « solitude – menace – fatwa - censure » est un excellent argument marketing pour attirer le chaland. Un bla-bla bienveillant, pour ne pas dire paternaliste, qui empêche de se pencher sérieusement sur la valeur littéraire du texte et, plus encore, sur sa pertinence politique.
  
Entendons-nous bien. Un roman n’est absolument pas obligé de délivrer un message militant. C’est ce qu’a d’ailleurs trop longtemps ignoré la littérature algérienne d’expression française. Mais quand on a le culot de prétendre reprendre le flambeau d’Orwell, il est nécessaire de bien choisir son sujet car il s’agit tout de même de se projeter dans le futur. L’auteur de « La Ferme des Animaux » (Animal Farm) ou de « Hommage à la Catalogne » (Homage to Catalonia) a été autant un écrivain engagé qu’un visionnaire. Homme de son temps, combattant les armes à la main contre le franquisme en Espagne, il a su « voir loin » et anticiper la persistance et la mutation des systèmes totalitaires. Ainsi, « 1984 » et son fameux « Big Brother » ne sont pas uniquement la critique du nazisme ou du communisme. Cette inégalable mise en garde vaut encore pour notre époque où la propagande et la mise sous coupe réglée des individus n’est pas l’apanage des seules dictatures.
 
Dans la marche de notre monde, il y a, d’un côté, le bruit et la fumée tandis que, de l’autre, on trouve les forces telluriques d’une puissance insoupçonnée qui préparent l’avenir de l’humanité. Dès lors, le choix est simple. On peut enfoncer des portes ouvertes et écrire une énième dénonciation de l’islamisme ce qui, entre autre, confortera les idées reçues à propos de la supériorité morale et politique de l’Occident face à un monde arabe en pleine déroute. Ce faisant, on participera à cette vaste supercherie qui tend à faire croire que le problème principal de la planète est le djihadisme et notamment les agissements du groupe Etat islamique (EI, communément appelée Daech).
 
Bien sûr, il faut être clair dans son propos. Il est évident que l’OEI est un danger et personne de censé ne peut nier le caractère sanguinaire et totalitaire de cette secte millénariste. Mais l’histoire regorge de multiples devanciers de « Daech », de ces forces du mal – si l’on veut s’en tenir à une approche binaire – qui finissent toujours pas être vaincues avant que n’en apparaissent de nouvelles. Le fond du problème c’est que la focalisation sur ce thème occulte ceux dont Orwell se serait certainement emparé s’il était encore vivant. Où va notre monde ? Qu’est-ce qui le menace, sérieusement ? L’intégrisme religieux ? Ah, que ce thème est bien utile… Débats, livres, dépenses militaires en hausse, lois liberticides, obsessions sécuritaires : pour faire oublier les courbes du chômage qui montent au ciel, l’explosion des inégalités, la mise au pas et la concentration des médias, le pouvoir croissant des multinationales au détriment des Etats et la persistance d’un déséquilibre mondial en matière de répartition des richesses, il n’y a rien de mieux que d’occuper le citoyen en aggravant sa peur.
 
Une littérature se revendiquant d’Orwell devrait plutôt évoquer cette révolution technologique en cours qui menace à terme de priver des millions de personnes de travail. Elle devrait s’emparer de cette « uberisation » croissante de l’économie où la convergence entre internet et l’exigence d’une hausse sans fin de la productivité nous mène à une catastrophe sociale d’envergure. Nous vivons déjà dans un monde où de belles expressions comme « économie collaborative » signifient la destruction de milliers d’emplois, la disparition de la protection sociale et le retour du travail payé à la tâche. Bienvenue au dix-neuvième siècle ! Une littérature orwellienne devrait anticiper ces lendemains inquiétants que nous préparent, faute de vigilance politique et citoyenne, les progrès foudroyants de l’intelligence artificielle couplés à ceux de la robotique. Aujourd’hui, déjà, une vie privée et des données personnelles traçables en permanence et transformées en marchandises. Demain, des systèmes intelligents capables de s’auto-dupliquer et de supplanter l’homme ? De le mettre sous tutelle ? De le détruire ? L’auteur de cette chronique est ingénieur de formation et a toujours cru aux vertus du progrès technologique. Mais ce n’est pas une raison pour en éluder les menaces. L’emprise de la machine et « la fin de l’homme » après celle « du travail » est une possibilité que les œuvres d’anticipation du vingtième-siècle ont vu venir mais que la littérature récente persiste à ignorer. Il est peut-être temps de revoir « Le cerveau d’acier » (Colossus : The Forbin Project, 1970), film adapté d’un roman de Dennis Feltham Jones où deux supercalculateurs, l’un américain, l’autre soviétique, prennent « conscience » d’eux-mêmes et décident de détruire l’humanité. Science-fiction ? Pas si sûr…
 
Pour en revenir au djihadisme, rappelons simplement qu’Al Qaeda a effectivement détruit les tours jumelles de New York et tué des milliers d’êtres humains mais relevons aussi que cette organisation et ses avatars n’ont certainement pas empêché que des milliards de dollars se déversent dans la Silicon Valley où se bidouille un futur inquiétant. Comment qualifier les années 2000 ? Celles de l’émergence de l’hyper-terrorisme ou bien alors celles du boom des « quatre fantastiques », ces GAFA, autrement dit Google, Apple, Facebook et Amazon, qui dominent le web ? Google, dont les deux fondateurs dépensent des millions de dollars dans le développement de l’intelligence artificielle… Et ce n’est pas un hasard si l’on retrouve ces mêmes personnages, et d’autres « entrepreneurs », aux sources de la recherche sur « l’amélioration » de l’humanité. Oh, pas toute l’humanité mais juste celle qui aura les moyens de payer pour vivre jusqu’à cent ans ou être débarrassées des maladies. Il y a quelques semaines, The Economist consacrait un article sur la thérapie génique avec ce titre édifiant : « Editing humanity » autrement dit, réviser, corriger ou encore améliorer l’humanité. Glaçant…
 
Un nouvel ordre mondial, respectivement façonné par le marché, par des principes néolibéraux et libertariens, par une technologie de plus en plus intelligente et par un néo-eugénisme qui ne dit pas encore son nom, voilà ce qui se dessine dans un contexte où les démocraties perdent de leur vigueur et où la presse, exsangue, ne joue plus son rôle de vigie. Cela rend la littérature indispensable encore faut-il qu’elle ne participe pas à cet enfumage dilatoire qui nous fait croire que Daech est bien plus dangereux que des nanotechnologies échappant à tout contrôle. L’islamisme politique et ce qu’il charrie de bigoterie et de comportements régressifs méritent d’être dénoncés. Cela est fait de manière régulière. Quotidienne. Fort de sa notoriété, et souhaitant marcher sur les traces d’Orwell, Boualem Sansal aurait mieux fait de choisir un vrai sujet pour échapper au cadre culturel convenu dans lequel il est lui-même maintenu. Tout aussi important, il aurait pu mettre sa notoriété au service d’un objectif important, celui de permettre à ses propres concitoyens d’échapper aux débats éculés et de sortir de leur isolement intellectuel en prenant la mesure du monde tel qu’il menace d’évoluer.
 
(*) 2084, Gallimard, 288 pages, 19,50 euros.

Erratum : Concernant le Prix Goncourt, c'est l'avant-dernière sélection qui sera annoncée au Musée du Bardo.
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jeudi 1 octobre 2015

Des va-t-en-guerre irresponsables

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Dans un texte récent, l'essayiste et journaliste Jean-Claude Guillebaud (Réflexion faite, L'Obs, 24 septembre 2015) dénonce "le discours belliqueux qui revient en force", mélange d' "emportement irréfléchi" et de "pure bêtise".

Extraits :

"Nous ne savons plus 'penser' la guerre. Nous avons dramatiquement désappris la réflexion 'polémologique'. J'emprunte cet adjectif au grand sociologue Gaston Bouthoul (1896-1980), fondateur, avec la journaliste féministe - et pacifiste - Louise Weiss, de l'Institut français de Polémologie (du grec 'polemos', la guerre), afin d'étudier scientifiquement le phénomène guerrier. Pour le contenir.

Pour Bouthoul, on est souvent tenté d'expliquer que les démocraties et les républiques ne sont jamais belliqueuses. Il s'inscrivait en faux contre cette assertion. Il se trouve que, même en démocratie, la guerre flatte les décideurs et reste une tentation permanente. Elle permet au pouvoir exécutif d'obtenir l'obéissance des citoyens et, aujourd'hui, de gagner des points dans les sondages. Elle reste la 'solution la plus flatteuse pour les gouvernants'.
'Aussitôt la guerre déclarée, ajoutait Bouthoul, le plus terne des hommes politiques devient une sorte de pontife sublime et auréolé.' ".

(...)

Après avoir rappelé l'exemple de différents conflits  : Malouines (1982), Première Guerre du Golfe (1991), Afghanistan (2001), Invasion de l'Irak (2003) et Libye (2011), Jean-Claude Guillebaud rappelle en guise de conclusion que : "quand une entrée en guerre est irréfléchie et bêtement émotionnelle, des hommes meurent pour rien et des peuples lointains, ensuite, en paient les conséquences sur plusieurs générations."
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