Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : L'Algérie en 100 questions. Un pays empêché (Tallandier, 2019)

samedi 5 juin 2021

La chronique économique : Protectionnisme et naïveté libérale

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Le Quotidien d'oran, mercredi 21 avril 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

Que disent les tenants de l’ordre libéral ou néolibéral aux pays du Sud ? Le message, répété à l’envi, est toujours le même : ouvrez plus, faites confiance au marché, réformez, obligez l’État à se retirer, encouragez les échanges, bref, croyez en la mondialisation. C’est le cas de la Tunisie vis-à-vis de laquelle l’Union européenne (UE) ne semble avoir qu’un seul message (ou une seule exigence) : la mise en place d’un « Accord de libre-échange complet et approfondi » (ALECA). Une perspective qui provoque des résistances en Tunisie, notamment chez les syndicats, mais que Bruxelles ne semble pas vouloir entendre ou comprendre. Or, ce discours est désormais en net décalage avec les réalités européenne et nord-américaine, surtout depuis la pandémie de Covid-19 et ses conséquences.

 

Buy American Act

 

Faut-il ainsi continuer à parler de mondialisation alors que le mot clé dans de nombreux pays est la relocalisation voire le rapatriement ? Un exemple concret : en France, la crise sanitaire avec l’effet dévastateur des pénuries de médicaments et d’équipements ont convaincu les autorités qu’il était temps d’inciter les industriels à faire revenir leurs productions dans l’Hexagone. Certes, tout ne pourra pas être rapatrié mais de nombreux médicaments nécessaires au quotidien aux hôpitaux seront produits en France. Ici, il n’est plus question de parler de concurrence, de délocalisation ou d’ouverture du marché.

 

Un autre exemple vient des États-Unis que l’on présente un peu trop vite comme un havre du libéralisme triomphant. En janvier dernier, à peine installée, l’administration du nouveau président Joe Biden a décidé de renforcer le « Buy American Act » (BAA), un texte qui date des années 1930. Instauré pour lutter contre la grande dépression, inspiré par les principes keynésiens, le BAA oblige toutes les administrations fédérales américaines à privilégier les fournisseurs américains, qu’il s’agisse de produits ou de services. Désormais, ces fournisseurs auront même le droit d’être 20% plus chers que leurs concurrents étrangers. Le « Buy American Act » est donc une disposition protectionniste qu’aucune administration, y compris celle de Ronald Reagan, n’a remis en cause. L’enjeu est de taille. En 2017, les achats des administrations fédérales ont atteint le pactole de 1809 milliards de dollars…

 

Pilotage fin

 

En Europe, il n’existe pas vraiment d’équivalent de BAA pas plus qu’il n’existe d’équivalent pour un « small business act », un texte qui oblige aussi les administrations fédérales à réserver une part de leurs achats à des petites et moyennes entreprises américaines. D’une certaine manière, on peut se dire que face au protectionnisme américain, l’Europe est naïve et que c’est cette naïveté qu’elle tend parfois à vouloir exporter (imposer ?) au sud et à l’est de la Méditerranée.

 

Pour un pays comme l’Algérie, qui regrette aujourd’hui d’avoir signé un accord de libre-échange avec l’Union européenne, le protectionnisme est une condition nécessaire, mais pas unique, pour l’émergence d’une diversification de l’économie. Bien entendu, il faut se garder de tout dogmatisme. Il ne s’agit pas d’éliminer toute concurrence et de substituer des monopoles privés aux monopoles étatiques. Mais il s’agit de donner le temps aux projets industriels locaux de croître et de se renforcer en attendant de se confronter à la concurrence étrangère. Autrement dit, c’est un pilotage fin qui est exigé.

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