Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 1 avril 2021

La chronique du blédard : L’Histoire n’aime pas les questions sans réponses

Jeudi 1er avril 2021

Akram Belkaïd, Paris


Comment atteindre un objectif ?

La réponse est simple, il faut d’abord le définir. Dans le cas présent, la définition est simple : il s’agit d’effacer l’unanimité solidaire qui existait dans les rangs du Hirak il y a un an et qui perdurait encore il y a quelques mois. Quelle que soit l’orientation et les convictions politiques, la volonté majoritaire refusait un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Face à cette insulte faite au peuple, il fallait dépasser les clivages, taire les rancœurs et serrer les rangs face à un système qui était loin d’accepter d’abandonner la partie. On connaît la suite.

Aujourd’hui, la donne a changé. Un processus de normalisation imposée par le haut est en cours. Des élections législatives vont avoir lieu en juin prochain et certains sont dans les starting-blocks, persuadés que l’affaire en vaut la peine (pas sur le plan politique mais matériel, mais a-t-on besoin de le préciser ?). Le Hirak, lui, existe toujours. Il a repris possession de la rue chaque mardi et, surtout, chaque vendredi. Bouteflika étant parti, le Hirak répète ce qu’il revendique envers et contre tout depuis le printemps 2019 : un changement profond, politique et institutionnel ainsi qu’un État de droit. Des revendications qui ne cadrent pas avec la normalisation. Alors, il faut que le Hirak s’essouffle.

Comment faire pour qu’il s’essouffle ? Les pratiques habituelles de conditionnement des masses apportent des solutions qui ont fait leur preuve. Dans un premier temps, il faut créer un contexte. Si on ne peut le créer, il faut attendre qu’il se forme et, ensuite, l’exacerber. La virulence dans le ton et le comportement inacceptable de certains membres de la mouvance islamiste non-légale ou tolérée – on ne parle pas ici des islamistes de cabinets ministériels – a fourni l’élément déclencheur. Que l’on soit en Algérie ou ailleurs dans le monde arabo-musulman, on ne peut s’empêcher de relever que ces comportements outranciers, largement relayés par les réseaux sociaux, tombent toujours à pic quand il s’agit de créer le fameux contexte. Mais passons.

Créer un contexte, signifie appuyer là où ça fait mal. Cela veut dire entretenir les différends, les aiguiser. Verser du sel sur des plaies mal refermées. Il s’agit ensuite de laisser les événements décider. Pour avoir consacré un article à ladite mouvance islamiste et à sa place dans le Hirak mais aussi en diffusant les extraits de prise de parole de certaines personnalités de l’ex-Front islamique du salut (FIS) vivant à l’étranger, le journaliste El-Kadi Ihsène s’est pris un torrent de boue et d’attaques personnelles. On répètera toujours et encore que la critique à l’encontre d’un journaliste est normale et souhaitable. Mais les attaques contre la famille, les accusations de « traîtrise », d’inféodation à « l’ennemi sioniste » et autres joyeusetés charriées par les réseaux sociaux sont inacceptables. C’est ce qui s’est produit. Et c’est cela « le » contexte.

Quand un tel emballement se produit, toutes les attitudes sont discernables. Il y a l’expression de gens blessés, profondément traumatisés, qui ne peuvent pas accepter ce qu’ils ressentent comme une tentative de réhabilitation de l’ex-Front islamique du salut (FIS). Des gens qui ne peuvent pas oublier et qui, surtout, n’ont pas accepté qu’on les oblige à pardonner sans que justice soit faite. Mais il y a aussi les inévitables fauteurs de trouble, travaillant en commandite, bien décidés à miner le Hirak de l’intérieur, trop heureux d’entonner leur « on vous l’avait dit, ça ne peut pas tenir ». Il y a encore les opportunistes qui n’en ont jamais assez de se donner en spectacle, qui rejouent à l’envi leur moment warholien, mélangeant appropriation mémorielle, posture moralisatrice et hystérie, juste pour exister, pour y aller de son commentaire assassin à l’encontre d’un journaliste accusé de pactiser avec les assassins d’hier. Bref, des inutiles bien utiles.

Est-ce la réalité ou est-ce une dérive propre aux réseaux sociaux et au clicktivisme ? La réponse relève d’un mélange des deux. Quoi qu’il en soit, nous n’en sommes pas revenus, du moins pas encore, à la situation de janvier 1992 où il fallait choisir son camp. Nous n’en sommes pas retournés aux débats âpres et aux tiraillements provoqués par les deux rencontres de l’opposition algérienne organisées à Rome par la communauté de Sant’Egidio en 1994 et en 1995. Mais il serait dangereux d’affirmer qu’on n’en est pas loin et que cela n’arrivera pas.

L’Histoire n’aime pas les questions non-résolues. Elles finissent toujours par revenir sur le devant de la scène de manière dramatique et il n’y a pas mille et une réponses. Dans le cas algérien, le problème est simple : les islamistes – et là encore, on ne parle pas des courants « domestiqués » par le pouvoir - ont-ils leur place dans une transition politique (pour peu qu’elle s’enclenche) ? Faut-il leur faire une place à la table des confrontations partisanes pacifiques, autrement dit les élections, ou faut-il les interdire (sachant qu’ils existent et qu’ils ont un poids électoral non négligeable) ? Peut-être, avons-nous cru naïvement que le Hirak à ses débuts avait relégué ces questions dans les abysses. Elles viennent de remonter brutalement à la surface.

Dans tout ce fracas, et au-delà du sort qui est réservé à El-Kadi Ihsène – dont je suis totalement solidaire – il y a donc un enseignement que les islamistes doivent tirer. Beaucoup, en Algérie, ne leur ont pas pardonné la décennie noire. Beaucoup n’ont pas tourné la page. Dans l’hypothèse d’une transition inclusive, fondée par exemple sur un pacte national, cela signifie que les Rachad et consorts devront convaincre cette Algérie qui s’oppose à eux que les choses ont (vraiment) changé. Cela signifie qu’il faudra des gestes forts pour sceller la réconciliation. Cela signifie donc qu’il faudra reparler du repentir et du pardon. D’une manière ou d’une autre. Et ce ne sera pas une mince affaire.

N.B : je joins ici, le premier commentaire d’un premier lecteur, aussi vigilant que fraternel. Commentaire que je partage totalement :

« Le problème est que l'article 46 de la loi sur la réconciliation empêche "l'autre" douleur de s'exprimer tout en permettant la dénonciation des islamistes. Sans justice transitionnelle - et c'est bien la raison qui fait que le régime ne veut pas de transition -, on sera toujours face à un récit incomplet et biaisé. Plus que les manifs, c'est la libération de toutes les paroles sur les années 90 que le régime craint et empêche par tous les moyens. »

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jeudi 11 juillet 2019

La chronique du blédard : Le pseudo-dialogue et la petite musique des-raisonnables

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 juillet 2019
Akram Belkaïd, Paris

Ce n’est pas nouveau. Frantz Fanon, intellectuel cher à l’Algérie et aux Algériens, le relevait déjà en son temps. Quand un peuple gronde, quand il passe à l’action, quand il entend changer l’ordre injuste des choses, alors une petite musique, toujours la même, se fait entendre. Elle est jouée en duo par le pouvoir en place et par une catégorie bien particulière de personnes qu’on appellera les raisonnables. Parmi ces derniers, certains mettront en avant leur raison, leur modération pour obtenir de l’ordre contesté un intérêt qu’il ne leur manifestait guère jusque-là. D’autres, sans rien faire, se dépêcheront de dire ô combien la prudence est reine et ô combien le sens de la responsabilité doit primer. Leur discours est connu : « ceux qui sont dans la rue sont capables de tout. Parlez-nous, faisons affaire avant qu’il ne soit trop tard pour vous (et pour nous) ». En novembre 1954, des opportunistes ambitieux – mais peu désireux de rejoindre le maquis – firent ainsi des offres de service en matière de « dialogue », de « conciliation », de « désescalade » ou « d’appels au calme » espérant en cela glaner quelques situations avantageuses. On connaît la suite…

On sait aussi que les ordres contestés, et le pouvoir algérien en est un, excellent dans la capacité à concevoir et mettre en place des contrefeux, à créer de faux-semblants et à impulser des dynamiques qui n’ont de réel que ce que des médias assujettis veulent bien en dire. Il en ainsi de cette mascarade de « dialogue » artificiel à laquelle nous assistons depuis quelques jours alors que l’Algérie entre désormais dans un espace hors-constitution quoi que prétende un Conseil constitutionnel dont on ne rappellera jamais assez qu’il avait validé la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel…

Ce dialogue, qui intervient alors que ça continue de castagner, de menacer et d’emprisonner, n’est rien d’autre qu’une mise en scène. De l’aveu même d’un participant avec lequel il nous arrive de correspondre, il s’agit de jouer à faire semblant. En ayant en tête la formule « au cas où… on ne sait jamais », il s’agit d’occuper le terrain au cas où une pluie de raison (réelle) viendrait à se déverser sur l’Algérie et ceux qui la dirigent (vraiment). Dialogue… On se réunit, on parle, on s’excite un peu parce que l’on ne peut pas faire autrement, on mange, on boit, on échange quelques informations sur celles et ceux qui sont en prison, sur celles et ceux qui pourraient bien les rejoindre, sur ce qu’il ne faut absolument pas faire pour intégrer l’une des deux catégories qui viennent d’être citées. Bref, on fait semblant, on participe à un jeu de rôle. On est dans la comedia djazaïriya.

Résumons rapidement la situation. Le président par intérim, qui ne devrait plus l’être puisque son intérim est terminé (quoi que prétende le Conseil constitutionnel dont on rappellera etc., etc.,…) et son chef de gouvernement sont toujours en place malgré les appels à la démission lancés chaque vendredi par les manifestants. Et donc, un dialogue « national inclusif » se déroule avec nombre de partis politiques qui ont fait partie du système, qui l’ont servi, de manière directe ou indirecte, et qui se prétendent chargés de faire des propositions. Tout cela crée une confusion et un détournement. Vu de l’extérieur, on pourrait penser que les représentants du hirak se sont réunis et qu’ils cherchent à s’entendre pour définir une liste de revendications à transmettre au pouvoir qu’il soit apparent ou réel.

Or, nous savons très bien que tout se décidera ailleurs. Que le schéma d’une élection présidentielle à court ou moyen terme, avec un candidat qui bénéficiera du soutien direct de l’armée, est la solution (déjà dessinée) qui prévaudra in fine. Au lieu de l’annoncer tout de suite, on joue à faire semblant. Pour deux raisons. D’une part, parce que le système algérien adore sauver les apparences. Cela dure depuis des décennies. A chaque crise, son folklore participatif et inclusif… Comme à l’été 1991, comme en 1993, avec des personnalités interchangeables que l’on retrouve de-ci, de-là, avec les mêmes costumes-cravattés qui ont toujours su retomber sur leurs pattes. D’autre part, parce que le hirak continue. C’est le grain de sable dans le dispositif de normalisation. Les Algériennes et les Algériens démontrent une opiniâtreté qui surprend tout le monde à commencer par leurs contempteurs. Alors, il faut absolument convaincre ce peuple que les choses changent avec cette agitation du dialogue. Il faut aussi trouver les arguments pour mettre en accusation ce peuple agité. Quoi, comment ? On dialogue et vous continuez à manifester ?

On l’aura compris, ce dialogue n’est qu’une gigantesque fumisterie. Et quand quelques voix illustres se font entendre pour donner du crédit à cet enfumage, alors c’est fiesta à la dechra. On peut comprendre que l’aventure fasse peur. On peut comprendre une vision anticipatrice qui préfère un statu quo amélioré - un peu comme on se contente d’un repas amélioré dans une caserne avec fruit « et » biscuit à la confiture au dessert. Un statu quo donc préféré à la voie inconnue ouverte par la démission d’Abdelaziz Bouteflika. On peut aussi se dire que de tout cela, seuls les islamistes finiront par tirer profit. Admettons. Aucune peur ne devrait être honteuse pourvu qu’elle soit assumée. Mais de grâce, n’insultons pas l’intelligence des Algériennes et des Algériens en leur disant que ce « dialogue national inclusif » (on pourrait ajouter itératif, répétitif, répulsif ou répressif mais non conclusif – il y a plus de cinq cent mots qui se terminent en if)  est une chance à saisir. En réalité, il n’y a aucune chance à saisir quand aucune des revendications récurrentes n’est satisfaite ! Le président par intérim est toujours là, son gouvernement aussi, les prisonniers d’opinion restent en prison et aucune autre voie que l’élection présidentielle n’est envisagée. Autrement dit il y a ulach concessions…

Les Algériennes et les Algériens veulent la lune. Ils ont le droit de manifester pour cela. Le pouvoir leur propose un gravillon. Et la petite musique des raisonnables leur enjoint de l’accepter et de rentrer chez eux.
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samedi 17 janvier 2015

Nos mains tendues : Un dialogue en fraternité entre Jean-Claude Guillebaud et Akram Belkaïd

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Jean-Claude Guillebaud, journaliste, essayiste et écrivain m'a accueilli dans la chronique qu'il publie chaque semaine dans Sud-Ouest dimanche. Ce texte a été bouclé le vendredi 9 janvier 2015, deux jours après l'attaque sanglante contre la rédaction de l'hebdomadaire Charlie Hebdo mais avant l'autre attentat, celui contre une épicerie casher de l'est parisien.
Voici notre dialogue en Fraternité.


Sud-Ouest Dimanche,
Dimanche 11 janvier 2015


Nos mains tendues

Mon cher Akram,

Après la tuerie de mercredi dernier, il m’a semblé que nous devions partager cette chronique. Comme on se rapproche dans les pires moments. Nous sommes amis depuis quinze ans. Nous sommes tous les deux algérois, croyants et pratiquants : toi musulman, moi chrétien. Tu as quitté l’Algérie en 1995, pendant les « années noires », et moi en 1947, quand mon père a regagné la Charente. J’ai été ton éditeur au Seuil et depuis lors notre amitié s’est approfondie. Tu m’as aidé à comprendre ce que pouvaient ressentir, au plus profond d’eux-mêmes, les Français musulmans. Nos concitoyens.

Nous sommes retournés ensemble dans cette Algérie où je n’étais plus allé depuis l’âge de 3 ans. Tu m’as aidé à retrouver mon pays natal, et les Algériens m’ont fait fête. Nous avons longuement discuté d’Albert Camus en cheminant dans les ruines lumineuses de Tipasa, qu’il aimait tant. Nous sommes allés nous recueillir sur la tombe de Pierre Claverie, l’évêque d’Oran, assassiné en août 1996 par les islamistes, puis sur celles des sept moines de Tibhirine, enlevés et tués la même année.

Je n’oublierai jamais ces moments, Akram. Tu priais dans ta foi et moi dans la mienne mais nous étions plus fraternellement réunis que jamais. Par la suite, nous avons discuté cent fois de ces germes d’intolérance qui, à tout moment, pouvaient ressurgir chez les tiens comme chez les miens. Nous nous promettions de nous mettre toujours en travers de ces dérives meurtrières ou de ces amalgames islamophobes. Il s’agirait, dans ces moments-là, d’être unis, réunis, alliés, amis et inflexibles dans le respect de l’autre. Nous y sommes.

C’est pourquoi je t’ai proposé cette signature commune. Je te remercie d’en avoir immédiatement compris l’intention. Vient un moment où échanger des idées ne suffit plus. Il faut un geste personnel, simple et clair. Existe-t-il quelque chose de plus clair et de plus simple que deux mains tendues ?

Restons ensemble, Akram.

 
Mon Cher Jean-Claude,

Je profite de l’occasion pour te dire, en prenant à témoin tes lecteurs habituels, combien notre amitié et nos discussions régulières, toi le catholique et moi le musulman, me sont encore plus précieuses aujourd’hui. La France ne va pas bien et elle souffre d’autant plus qu’elle est menacée par des forces de destruction qui ont déjà mis à mal cet autre pays qui nous unit : l’Algérie où tu es né. Nous sommes tous les deux croyants et, pour l’essentiel, nous partageons les mêmes valeurs. J’ai appris de toi la nécessité de toujours faire une place à l’espérance. Mais je t’avoue mon inquiétude.

J’ai souvent vu des unions nationales nées de circonstances tragiques voler en éclat au bout de quelques jours en raison de chamailleries politiques ou de vieux ressentiments mal soignés. Tu le sais, nous en avons souvent parlé, les Français musulmans sont un ensemble hétéroclite. Certains sont de vrais dévots, d’autres sont des « muslim light » qui ne mettent jamais les pieds dans une mosquée et dont la pratique se limite au jeûne du ramadan. Mais une chose est sûre : dans leur très grande majorité les uns  et les autres sont horrifiés par le carnage dont vient d’être victime « Charlie Hebdo ». Ce dégoût, ils l’éprouvent d’abord en tant qu’êtres humains et comme citoyens français.

Comme eux, j’entends des gens nous demander de condamner ce hideux terrorisme en tant que musulmans, comme si cette condamnation ne tombait pas sous le sens ? Serions-nous vus comme des êtres différents, incapables d’éprouver l’humanité et la compassion que partagent les Français ? Tu te souviens sans doute de ce prêtre du monastère de Tibhirine qui avait encouragé ses paroissiens occasionnels (le groupe de chrétiens que nous guidions) à aller vers les musulmans. Aujourd’hui, l’urgence est la même : appeler sans relâche nos coreligionnaires respectifs — chrétiens et musulmans — à aller les uns vers les autre, à se rencontrer et à se parler. Dans le respect et la fraternité.
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