Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).

vendredi 8 avril 2016

La chronique du blédard : L’adieu au Docteur

_

Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 avril 2016
Akram Belkaïd, Paris

Il est des occasions, tristes ou heureuses, qui réunissent parfois celles et ceux qui ne se voient plus guère. Celle dont il est question est des plus tristes. Elle amène des hommes et des femmes dans un petit cimetière verdoyant à flanc de colline, dans les environs lointains de Paris, à l’entrée d’un village de l’Essonne. La triste nouvelle a été relayée par les uns et les autres. Appels, messages, réseaux sociaux et, bien sûr, téléphone arabe en Ile de France. On se retrouve entre parents, amis, cousins et cousines, oncles, nièces et neveux, belles-sœurs. L’épouse du défunt est présente avec ses fils, leurs compagnes et leurs enfants, ces relais de vie.

La cérémonie de l’adieu est sobre. Dans quelques jours, dans quelques semaines, on retiendra encore ce moment à la fois intense et apaisant. Portées par le silence environnant, accompagnées par la pluie qui ne cesse de tomber depuis le petit matin, les paroles de la chanson Ya Dzaïr (Ô Alger) de Dahmane El Harachi prennent à la poitrine et les larmes qui coulent se confondent alors avec l’eau du ciel. « Au cœur d’Alger, une rose à la boutonnière, ô blanche, ô ville de Sidi Abderrahmane ». Le défunt, fils de Ténès, et si l’on préfère ou si l’on y tient, du vieux-Ténès, était aussi un enfant de la capitale dont il portait le prénom du saint-patron.

Quelques jours plus tôt, lorsque fut annoncé son départ, issue qui ne faisait guère plus de doute au terme d’un long, très long combat mené avec courage, des souvenirs soudains ont afflué. Des souvenirs premiers, c'est-à-dire de ceux qui font leur apparition la première fois ou, en tous les cas, que l’on n’a pas eu l’occasion de ressasser voire de partager dans ces longues veillées où l’on a (un peu) tendance à radoter. Une discussion, il y a très longtemps, à la fin des années 1970, et, peut-être, la première leçon d’économie donnée au neveu, alors lycéen. Le travail, le transport et sa subvention au profit du salarié mais aussi, et surtout, de l’employeur. L’oncle… Une voix nasillarde, un rire, une lueur ironique dans le regard…

Autre souvenir. Début des années 1980. Quelques semaines de vacances au pays. Tipaza ou Zéralda, le temps a effacé dans la mémoire le lieu exact. Disons une plage au bord d’un complexe Pouillon. Un noyé comme il s’en récolte et s’en sauve par centaines chaque été. La foule qui se masse. Le gars, bien de chez nous, qui s’improvise maître-nageur (le vrai étant aux abonnés absents). Le gars, donc, qui empoigne le (mauvais) nageur par les aisselles et qui crie à la cantonade « n’djariouwah », on va le faire courir. Colère et indignation du (vrai) médecin de l’hôpital Henri-Dunant, Paris, seizième arrondissement, métro Exelmans (le bout du monde pour le parent de passage…). « Mais ça ne va pas ? C’est la dernière chose à faire ! ». Réponse agressive de l’autre : « Pourquoi ? Vous êtes médecin ? ». Réponse affirmative qui ne déstabilise guère le (faux) secouriste : « Peut-être, mais c’est comme ça qu’il faut faire ». L’Algérie…

Mais revenons à la cérémonie. Une nièce a évoqué quelques souvenirs de cet intrus soudain qui lui a « volé » sa tante. Un fils a parlé d’un « super père », très à cheval certes sur les principes, mais « super père » quand même. Maintenant, c’est le frère du défunt qui parle. Avec ces mots qui résonneront de manière particulière aux oreilles de tant de présents. « L’islam tolérant permet à ses fidèles d’être inhumés partout car la terre de Dieu est vaste. » Né à Ténès, passé, comme nombre de ses frères et neveux, par le lycée de Ben Aknoun puis par les faculté de Médecine de Dijon et de Paris, c’est donc à quelques centaines de mètres à vol d’oiseau de la maison où il a vécu que celui qui est parti repose. Entre l’Algérie et la France, il y a le faux décor des relations politiques et politiciennes et puis, il y a la réalité. Ces milliers de destins individuels, ces passerelles, ces liens emmêlés qui fondent une relation à part quoiqu’en disent les temps mauvais du moment. Il y a même aussi quelque chose qui est en train de s’inventer, témoin cette cérémonie dont les femmes ne sauraient être exclues.

Dans la voix émue du frère, il y a ce rappel, ce principe de vie, cette loi héritée de l’honorable père. « Faire le bien et l’oublier ». Combien de patients traités ? Combien de malades venus d’Algérie, personnalités ou simples anonymes pris en charge, aidés, conseillés, soutenus, secourus ? « Je mets au défi quiconque dira que mon frère Abderrahmane ne s’est pas occupé de lui » dit encore le frère. Oui, tant et tant de visites. Ainsi, cette rencontre un jour d’été caniculaire, sur le trottoir d’une clinique parisienne. Tu travailles ici, maintenant ? Non, je viens voir le cousin d’un ancien malade qui vient de se faire opérer. Faire le bien et l’oublier... Faire le bien et l’oublier en sachant que, de toutes les façons, son auteur sera oublié. L’Algérie des demandes de service, des appels téléphoniques impromptus et des interventions incessantes perd soudain la mémoire quand vient l’heure de la retraite pour celui que l’on ne cessait de solliciter…

La cérémonie se termine. La pluie, bienfait de Dieu, tombe toujours. C’est le moment de la lecture du Coran avec, entre autres et avant la clôture par La Fatiha, ces versets de la sourate de l’Aube : « Ô toi âme apaisée. Retourne vers ton Seigneur, satisfaite et agréée. Entre donc parmi Mes serviteurs. Et entre dans Mon Paradis. »

A la mémoire du Dr Abderrahmane Belkaïd.
_

mardi 5 avril 2016

La chronique du blédard : Désespresse

_
Le Quotidien d'Oran, jeudi 31 mars 2016
Akram Belkaïd, Paris
 
Ecrire une chronique à propos de l’actualité mais essayer d’éviter le monotone et le récurrent, autrement dit le tragique, le douloureux ou l’angoissant. Voilà une mission impossible ou presque. Prenons un flux de dépêches internationales. Quels en sont les titres ? Les attentats à Bruxelles, l’enquête qui avance un jour, qui s’enlise le lendemain. Un attentat, encore un, au Pakistan. Un autre en Irak ou au Yémen. Des affrontements armés en Somalie. Une guerre civile effroyable qui se poursuit au sud-Soudan, un génocide qui menace le Burundi, un potentat africain, un parmi tant d’autres fripouilles, qui se fait réélire malgré les protestations de l’opposition. Opposition muselée, s’entend.
 
Poursuivons. Des réfugiés meurent en mer Egée, des campements sont détruits du côté de Calais, des squats sont évacués ici ou là en Europe, des tags racistes et islamophobes ont été inscrits à la peinture noire sur les murs d’une mosquée. Et cela continue ainsi. Même l’actualité people doit être teintée de gris. Machin va mal, l’autre n’est plus, machine divorce et sombre dans la déprime. Tiens, en ces temps incertains où, il faut bien l’avouer, même le football devient quelque peu lassant avec ses faits divers et son jeu de plus en plus normés, c’est Sa Majesté Johannes Cruyff, dit Johann Ier, autrement dit un symbole de liberté et d’insouciance, qui vient de nous dire adieu.
 
Cela fait longtemps que l’information journalistique est devenue négative par essence (on parlera une autre fois de ce que cela inflige comme dégâts à celui qui la manipule au quotidien). On le sait, un train qui arrive à l’heure, ce n’est pas une info (coco doit dire l’écho). Enfin, en ce qui concerne l’actualité ferroviaire française, cela ne devrait plus être le cas. Car pour ce qui est de l’usager de la ligne 13 du métro parisien, c’est plutôt le respect des horaires (y compris et surtout par temps de pluie) qui mériterait la une des quotidiens. Et ne parlons pas des pauvres usagers du RER ou encore des trains de banlieues et autres inter-cités, notamment ceux qui vont et viennent du côté de la gare Saint-Lazare.
 
De façon générale, il est normal que la presse dénonce ce qui ne va pas, ce qui ne fonctionne pas correctement. Mais cela ne devrait être que l’un de ses rôles et non pas « son » unique rôle. Dans un monde en dérive où les certitudes et même les utopies ont été confisquées par des forces extrémistes pour ne pas dire létales, l’idée de s’attarder sur des faits heureux voire d’aborder un thème donné en dégageant des perspectives souriantes demeure minoritaire. Avouons-le, il est bien plus facile pour la profession de se draper dans la posture de la vigie cassandresque que de chercher à participer à une quelconque tentative de réenchantement.
 
Il faut dire que c’est l’une des règles fondamentales du (bon) journalisme. Quelque chose qui fonctionne, ou plus exactement qui est présentée comme telle, est forcément suspecte. Une alarme doit retentir quand la satisfaction est de mise, quand le discours est optimiste, quand le satisfécit est général (ou presque). Une association prétend faire le bien aux quatre coins du globe et souhaite que l’on parle plus d’elle ? Commençons par vérifier ses finances, ses donateurs, ses failles (règle terrible, plus le but est noble, plus la cuisine interne est peu ragoûtante). Et si les vérifications ne donnent rien, on écoutera poliment ses représentants raconter leurs actions. Et pendant qu’ils parleront on se dira que leur expérience positive pourrait peut être faire un bon encadré pour contrebalancer deux ou trois articles résumant une série de misères politiques, économiques ou sociales.
 
Le journalisme excelle quand il arrive à décrire et décrypter une situation donnée ou quand il démonte un discours formaté et, le plus souvent, mensonger. En ce sens, il est indispensable et sert d’aiguillon pour le changement bénéfique et, le cas échéant, pour l’Etat de droit (ne parlons pas de démocratie). Cela vaut aussi pour l’investigation, celle qui contribue par exemple à mettre en évidence la rapacité des multinationales qui fraudent à tous les niveaux (fiscal, social et même sanitaire et éthique) et l’avidité des patrons plus préoccupés de faire monter le cours de leurs actions que du maintien de l’emploi de leurs salariés.
 
Mais entre ce journalisme d’excellence, auquel on doit ajouter le reportage, à commencer par celui de guerre, et la communication abêtissante, et souvent déguisée, il est peut-être possible de trouver autre chose. Des sujets moins anxiogènes qui contribueraient à faire diminuer le niveau de la désespérance générale. Il ne s’agit en aucun cas d’offrir de l’info « bisounours » mais de tenir compte de ce qui se passe ailleurs que les canaux classiques.
 
Les actions de la société civile sont, par exemple, rarement couvertes ou relayées. Au-delà des rubriques de queue de journal (« ils agissent au quotidien », « profils engagés »), elles ne peuvent prétendre au statut de matière noble. La petite phrase d’un homme politique ou la énième péripétie diplomatique d’une crise internationale auront bien plus de poids pour un redchef peu soucieux d’innover. On peut trouver cela logique sans toutefois réaliser que ce n’est que la conséquence d’un formatage devenu nocif à la longue. C’est peu dire que la presse se cherche un avenir. La remise en cause de cette hiérarchisation normalisée de l’information est peut être une voie à suivre
_

La chronique du blédard : Une guerre hybride appelée à durer

_
Le Quotidien d'Oran, jeudi 24 mars 2016
Akram Belkaïd, Paris

Les attentats de Bruxelles viennent de rappeler plusieurs vérités qu’il ne sert à rien d’éluder. Ces événements dramatiques nous disent que le terrorisme qui endeuille régulièrement le monde, et pas simplement l’Europe, ne va pas disparaître du jour au lendemain. Malgré les promesses et les déclarations martiales des politiciens, malgré les lois liberticides, malgré le « toujours plus » en matière de législation d’exception, ces tueries qui tétanisent les opinions publiques vont continuer.

Elles vont se répéter tant que la situation restera ce qu’elle est au Proche-Orient et notamment en Syrie et en Irak. Dans son ranch du Texas où il peint à ses heures perdues, l’ancien président américain George W. Bush doit être satisfait de son œuvre magistrale. L’invasion de l’Irak en 2003 continue de tuer. Ses conséquences directes et indirectes tuent en Irak mais aussi en Syrie et ailleurs en Europe. A Londres il y a plus de dix ans, à Paris en novembre et à Bruxelles il y a quelques jours. Dans un monde idéal, cet homme devrait être poursuivi par la justice internationale. Mais passons.

Le terrorisme va perdurer parce que, contrairement à ce que racontent des hommes politiques aux affaires – responsables dont il est désormais aisé de constater l’incompétence -, ce n’est pas par « haine de la liberté et de la démocratie » que les terroristes de Daech tuent. Ce n’est pas par « haine de ce qu’est la société occidentale » qu’ils font exploser des bombes. Ces gens-là rendent coup pour coup. Ils sont inscrits dans un projet de création d’une entité politique et religieuse qui a trouvé les forces occidentales sur son chemin. Autrement dit, le terrorisme durera et continuera de frapper l’Europe tant que la Syrie et l’Irak seront confrontés aux ambitions territoriales et religieuses de l’Organisation de l’Etat islamique (OEI).

Ce qui se déroule actuellement en Europe sur ce front invisible et mouvant où des cellules plus ou moins dormantes tentent de prendre de vitesse les services de sécurité n’est pas une guerre classique. Mais ce n’est pas non plus « que » du terrorisme. C’est une guerre hybride. La projection d’un conflit qui se déroule à des milliers de kilomètres de Bruxelles ou de Paris et où des armées européennes sont impliquées. Il y a une dimension politique dans cette bataille qu’il serait dangereux d’éluder. Là-bas, des civils meurent aussi, tous les jours, sous les bombes qu’elles soient russes, syriennes ou occidentales. Pour ceux qui veulent embraser l’Europe, ces victimes sont le symétrique des morts de Bruxelles ou de Paris. C’est une pensée qui peut paraître irrationnelle ou illogique mais c’est ainsi et il faut en tenir compte. Pour sortir de cette nasse mortifère, les Européens doivent absolument peser pour que la paix revienne en Syrie et en Irak. Cela signifie faire pression sur des puissances régionales au jeu plus que trouble parmi lesquelles l’Arabie Saoudite et la Turquie. Cela signifie, on peut toujours rêver, l’urgence de décréter un embargo général sur les armes pour cette région.

Ce terrorisme, ce bruit continu des sirènes, cette peur diffuse qui s’installe avant que la vie ne reprenne ses droits jusqu’au prochain attentat, ce terrorisme donc ne va pas disparaître parce qu’il peut se développer sur le double terreau de la misère sociale et du désarroi identitaire. La lecture attentive des profils et des itinéraires des individus responsables de cette actualité sanglante depuis plusieurs années est édifiante. Elle met en exergue non pas l’échec de l’intégration des populations d’origine maghrébine ou subsaharienne mais, en réalité, l’abandon, délibéré ou non, et l’absence de volonté de les intégrer. Que peut-on attendre de bon quand des populations entières sont oubliées, ghettoïsées durant plusieurs décennies et livrées au premier prêcheur venu ?

Les attentats continueront tant qu’il subsistera aussi une certaine indulgence à l’égard des criminels qui en sont les auteurs. Il suffit de relever les réactions des uns et des autres pour découvrir, effaré, que les théories du complot n’ont jamais été aussi populaires. Par classes entières, des adolescents sont convaincus que les attentats de Paris ou de Bruxelles ne sont pas l’œuvre de Daech. Leurs aînés sont encore plus virulents dans la dénonciation de ce qui ne serait qu’une immense manipulation américano-sioniste. Tant que la réalité sera niée par les populations de confession ou de cultures musulmanes, les brèches dans la raison commune persisteront et il se trouvera toujours des gens pour attenter sans aucun remord à la vie d’autrui.

L’Europe de l’ouest va au-devant de jours difficiles. La cohésion de ce continent, le « vivre ensemble » de ses multiples composantes humaines, son modèle social, tout cela est menacé. La réponse sécuritaire est nécessaire. On notera d’ailleurs qu’elle est minée par un manque de moyens qui résulte de décennies de politiques économiques bâtie autour du culte de la réduction des dépenses publiques et de la nécessaire rémunération des actionnaires (sinon comment expliquer que des aéroports et des gares rechignent à installer des portiques et des scanners et cela contrairement à ce qui existe en Asie ou en Afrique ?).

Mais la force seule ne suffira pas. On attend encore la révolution que constituerait une remise en cause rigoureuse des politiques d’intervention des Européens au Proche-Orient. Cela, en attendant aussi un règlement de la question palestinienne qui demeure la mère de toutes les frustrations dans le monde arabe et au sein des communautés européennes d’origine maghrébine ou proche-orientale.
_
 

 

La chronique du blédard : Monologue du chauffeur Uber

_
Le Quotidien d'Oran, jeudi 17 mars 20
Akram Belkaïd, Paris
 
Vous croyez que je fais ce métier par facilité ? C’est tout ce que j’ai trouvé. C’était ça ou du gardiennage dans des entrepôts. C’est un miracle pour moi. Acheter une licence de taxi ? Je n’en ai pas les moyens et, de toutes les façons, c’est devenu un placement risqué. Qui est assez fou pour débourser trois cent mille euros en sachant que l’Etat va finir par racheter la licence à moitié prix ou au quart ? Moi, ce que je veux, c’est travailler, gagner ma vie. Avec Uber, je ne roule pas sur l’or, je n’ai pas d’horaires de bureau et je suis obligé d’être au taquet pour gagner un max mais je peux au moins bosser.
 
J’ai un BTC force de vente. J’ai grandi dans le 9-5. De tous mes potes de quartier, je suis le plus diplômé, l’intellectuel comme ils disent. Si on s’en tient à ce critère, je suis celui qui a réussi. J’ai pu aller jusqu’au bout. Plus jeune, je me suis fais serrer deux ou trois fois pour de petites bêtises mais je ne suis jamais allé en prison. Je voulais une vie tranquille. Comme à la télévision. Un pavillon, une belle femme et un métier. Oui, j’ai eu de la chance parce que j’ai même pu faire des stages. J’ai une belle tête d’arabe mais la chance a compensé…
 
Mais la chance, elle a disparu à la fin de mes études. Là, impossible de trouver un vrai boulot. Que du black, de l’intérim, des CDD de quelques jours à l’autre bout de la région parisienne. Des fois, je m’accrochais. D’autres, je me laissais aller. Dans ma tête, je me disais que je pouvais toujours trouver de quoi m’occuper. La rue et la cité, quand on la connaît, ça devient comme un plan B. J’ai juste oublié qu’il y a les jeunes qui poussent. Aujourd’hui, je suis trop vieux pour faire ces choses-là. Et puis, je ne connais personne. Ne pas être passé par le zonzon c’est un avantage pour écrire un cv, mais pour le bizness, ça ne rend pas service.
 
Rien, monsieur. Jamais eu le moindre CDI. Quand je décrochais un entretien, ça me mettait dans une forme extraordinaire. Ensuite, rien. Même pas une lettre pour me dire qu’ils ne me prenaient pas. Une fois, j’ai juste eu un sms. On ne devrait pas traiter les gens comme ça. Quand j’entends à la radio que Valls veut changer le code du travail, je me demande ce que ça va donner. Est-ce que les entreprises vont mieux traiter des gens comme moi ? Ça m’étonnerait. Au final, c’est toujours le patron qui gagne, c’est bien connu.
 
J’ai été chauffeur de taxi. J’ai sous-loué une voiture. C’était limite réglo. Je m’arrangeais avec le proprio. Quand les collègues ont commencé à parler d’Uber, j’ai compris que ça pouvait bousculer la profession. J’ai un BTS. Je sais qu’avec le client, c’est celui qui le bichonne le plus qui remporte la mise. Je suis sûr que les patrons de cette boîte ont juste réfléchi en tant que clients. Ça explique leur succès. Les taxis n’ont rien vu venir. Ils pensaient que le gouvernement empêcherait ça. Bien sûr, c’est ce qui se passe en ce moment mais ça ne durera pas. L’histoire, elle est en marche. Uber, ou un autre, va gagner. C’est le marché, monsieur.
 
Oui, je sais qu’Uber ne paie pas d’impôts en France. Mais ils ne sont pas les seuls, non ? Pourquoi est-ce qu’on ne dit rien aux autres entreprises ? Il y en a plein. Les Google, Apple… J’écoute les émissions économiques, ça m’instruit. La dernière fois, un journaliste expliquait que même les boites françaises ont leur siège au Luxembourg ou en Hollande. C’est accepté. Alors pourquoi tout ce bruit autour d’Uber ? Qu’ils trouvent un accord et qu’on nous laisse travailler. C’est tout ce que je demande.
 
Dans cette affaire, monsieur, c’est du capitalisme contre un monopole. Je ne vais pas défendre Uber. C’est une compagnie mondiale et son but, c’est de faire de l’argent. C’est sûr qu’elle ne respecte peut être pas toutes les règles. Je ne vais pas parler d’elle comme si j’étais dans une secte. Mais, de l’autre côté, regardez les tarifs des taxis. Vous trouvez normal de payer plus de soixante dix euros pour un Paris-Roissy ? Et le taxi qui arrive chez vous avec déjà quinze euros au compteur et qui ne veut pas prendre la carte bleue ? Essayez de vous plaindre. Essayez d’écrire à la Préfecture. Ça ne changera rien.
 
De toutes les façons, cette histoire entre les conducteurs d’Uber et les chauffeurs de taxi, c’est presque une bagarre entre les misérables. Des arabes, quelques noirs et quelques asiatiques contre des arabes, quelques noirs et quelques asiatiques. L’économie va mal, le gouvernement ne fait rien depuis des années pour les jobs, alors à la moindre occasion, les gens se jettent sur ce qu’on leur propose. C’est comme dans les films de science-fiction. On va finir par tous s’entretuer pour avoir du boulot.
 
J’ai pris des risques. Je me suis endetté pour acheter cette voiture. Je loue aussi une place de garage. Il faut souvent passer à la station de lavage, acheter des produits pour que ça sente bon à l’intérieur. De l’eau minérale et des journaux aussi. Ça me plait bien. C’est du service. Du vrai service. Jusqu’à présent, je trouve que ça rend les clients plus sympathiques. Ils sont plus polis, moins ronchons. Mais je commence à entendre des histoires. Des clients qui se comportent mal, qui exigent plus. Ils se disent qu’on est à leur merci, qu’ils peuvent se plaindre à Uber… Vous voyez, rien n’est jamais simple.
_

mardi 15 mars 2016

La chronique du blédard : Une histoire de balance

_

Le Quotidien d’Oran, jeudi 3 mars 2016
Akram Belkaïd, Paris

Hé, dis donc, t’avais pas le droit de raconter mon histoire. Mais si ! C’est celle de la femme corse qui gifle son mari kabyle parce qu’il a dit que la côte de Ziama était plus belle que toutes les plages de Porto Vecchio. Figure-toi qu’un gars a lu ta chronique et comme il connaissait l’anecdote, il a appelé son cousin qui a fait ses études de médecine avec le mari en question. Maintenant, avec facebook, tout le monde connaît tout le monde ! Au moins, avertis-moi la prochaine fois. J’achèterai le journal.

En tous les cas, j’en ai une autre à te raconter. Non, non, je te jure que ce n’est pas une série. Là, je regarde Baron Noir. Ya khô, c’est superbe ! Bon, ça n’a rien à voir avec House of Cards, mais c’est bien mené et Kad Merad est excellent. Un Algérien, mon frère ! Sidi Bel Abbes... Avant, il y avait la Légion, maintenant c’est le raï, Maïssa Bey et Kad Merad. Là-bas, tout le monde dit qu’il connaît sa famille. S’il y revient, c’est l’émeute. Ce serait bien de lui faire passer le message. Qu’il y passe quelques jours, comme Zidane en Kabylie…

Bon, l’histoire… En fait, il y en a deux. Ça raconte bien l’époque, frangin. La première, c’est dans une classe du primaire. En CM2 ou en CM1, je ne sais plus. L’instituteur, enfin maintenant on appelle ça un professeur des écoles, organise un vote pour je ne sait quoi. Le choix d’une sortie ou l’élection d’un délégué. Tu vois l’intérêt pédagogique : la citoyenneté, la République et tout le reste. Attends, accroche-toi bien : le problème c’est que le type explique à ses élèves que seuls ceux qui sont français ou européens ont le droit de voter. Et comme ça se passe dans une école en milieu plutôt populaire, la moitié des gamins est exclue ! L’histoire arrive aux oreilles de quelques parents qui décident de protester. Ils rencontrent la directrice qui convoque l’instit. Et qu’est-ce qu’il dit pour se défendre ? « Je n’ai fait qu’appliquer les lois de la République. »

Moi j’ai voté Hollande, mon frère. Pas pour ses promesses mais parce que j’en avais assez de Sarkozy et de son identité nationale. Je ne vais pas te mentir. Je ne savais même pas qu’Hollande avait promis le vote aux étrangers pour les élections locales. Mais, maintenant, avec l’histoire des binationaux et tout le reste, ça devient un truc incontournable chez moi. Il faut qu’il s’excuse de ne pas avoir tenu cette promesse et qu’il s’explique. C’est ce que j’ai dit aux militants PS que je croise au marché. Ça ne leur plaît pas. Il y en a même un qui m’a traité de communautariste. Alors, quand on m’a raconté cette histoire, ça m’a fait bondir. Il a fallu que je me calme et que je me dise que ça ne me regardait pas.

L’autre histoire est plus amusante. Là, ça se passe au collège, après un devoir surveillé en physique. Oui, de la physique au collège. Les gamins apprennent de ces trucs aujourd’hui. Tu sais qu’on leur explique ce qu’est un cardan ? Si, en technologie ! A des enfants de onze ans… Et ils sont obligés de le dessiner et tout… Au lieu de les laisser faire du sport, on leur bourre la tête de trucs inutiles… Le cardan : mais qui a pu avoir une idée pareille ? Bref, le devoir se termine mais deux jours plus tard, le prof annonce que tout le monde va devoir le refaire parce que des élèves auraient copié.

Là aussi, les parents s’en mêlent. Ils veulent des explications. Mais tiens-toi bien, ils ne demandent pas qui a copié mais comment le prof l’a su. Alors, pour avoir la paix, le type donne le nom de la pauvre gamine qui est venue se plaindre à lui en disant que ce n’était pas juste que d’autres aient une meilleure note qu’elle après avoir copié. Là où ça se complique, c’est que la gamine est d’origine russe. Tu devines les commentaires des autres parents… L’Europe de l’est, le Kgb et toutes ces réflexions faciles. Oui, c’est vrai, ils auraient dit des choses du même genre si elle avait été suisse. Comment ? Ah oui, d’accord, ils auraient dit les mêmes bêtises si elle avait été suissesse.

Mais ça ne se termine pas là… Un matin, cette fille se rend compte que quelqu’un a écrit au feutre indélébile « té kune balance » sur sa table. Avant, les gamins utilisaient le compas, les temps changent, hein ? Du coup, émotion générale. Pleurs de la concernée, la directrice qui déboule pour demander au coupable de se dénoncer. Comme personne ne moufte, elle sort son portable et prend une photo du graffiti en disant qu’elle va faire appel à un graphologue. Ça m’a rappelé des choses. Tu te souviens à l’Enita ? Le jour où tu as ajouté des noms imaginaires à la liste d’appel que le prof d’anglais voulait ? C’était un aspirant qui venait de rentrer des Etats Unis. Comme il n’arrêtait pas de parler de son Phd, tout le monde a fini par l’appeler Bhv…

Les faux noms en plus, ça l’avait mis fou de rage. Je me souviens de sa voix nasillarde. « The graphology est une science exacte maintenant », voilà ce qu’il répétait. Il passait son temps à mélanger le français et l’anglais… Des trucs comme « ça involve que… ». Bon, tu ne t’es pas dénoncé et on a tous été consignés pour le week-end. Par contre, la coupable qui a traité la petite belge de « balance », l’a fait. Oui, c’était une fille aussi… Ses parents ont fait un scandale en disant qu’il était inadmissible qu’elle soit punie ; que s’en prendre à une dénonciatrice était un acte courageux ; que la délation, c’est mal ; que les enfants n’ont pas à « balancer » parce que, demain, ça va donner naissance à une société policière. Bref, devant tout ce barouf, l’affaire a été plus ou moins étouffée et, finalement, personne n’a été puni. Moi, si j’avais été la directrice, j’aurais mis des claques à tout le monde. Oui, monsieur. Ça aurait remis tout le monde dans le bon chemin !
_

vendredi 11 mars 2016

La chronique du blédard : En défense de BDS

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 mars 2016
Akram Belkaïd, Paris

C’est une question de liberté d’opinion, de droit à l’expression et de droit à l’engagement citoyen. C’est aussi l’illustration de la médiocrité pour ne pas dire plus qui caractérise le discours politique officiel dans l’Hexagone. Depuis plusieurs mois, le Premier ministre français Manuel Valls ne cesse de fustiger celles et ceux qui s’opposent à la politique coloniale de l’Etat israélien. Tel une girouette, celui qui, il y a quelques années encore, réclamait avec vigueur une remise en cause des accords entre l’Union européenne et Israël afin de protester contre le sort fait aux Palestiniens, a donc changé totalement de registre… Pour lui désormais, se revendiquer antisioniste revient à faire preuve d’antisémitisme.

Ce genre de propos n’est pas neutre. Il vise d’abord à empêcher toute critique de l’Etat israélien. La ficelle est grosse et ancienne. Cela fait des décennies qu’elle est utilisée par la propagande de l’état hébreu et par ses nombreux soutiens dans les pays occidentaux. Faire peser le soupçon d’antisémitisme sur les voix pro-palestiniennes vise à disqualifier une solidarité dont la vigueur ne se dément pas. Dans un pays où les fantômes de la Seconde Guerre mondiale et du régime de Vichy continuent de hanter la vie politique, cela contribue à placer les amis des Palestiniens dans une position défensive, obligés qu’ils sont à toujours se justifier et à expliquer qu’ils ne sont ni antisémites ni judéophobes mais qu’ils mènent un combat honorable. Un combat qui consiste à revendiquer pour les Palestiniens, toujours privés d’Etat, les droits que leur dénie Israël.

Ensuite, il faut bien relever que la déclaration de Manuel Valls intervient dans un contexte de contre-offensive menée par le gouvernement israélien et ses soutiens à l’égard du mouvement BDS. Ce dernier qui prône le boycott, le désinvestissement et des sanctions contre Israël est très actif en Occident et il ne se passe pas une semaine sans que l’on apprenne que telle ou telle université ou universitaire américains a décidé de le soutenir si ce n’est de le rejoindre. Même si elles sont niées ou minorées, les pertes financières subies par l’économie israélienne en raison de l’essor de BDS inquiètent le gouvernement de Benjamin Netanyahou.

Dès lors, on comprend ce qui est en train de se jouer en France. Pour Manuel Valls, il ne s’agit pas simplement de faire en sorte que la critique d’Israël soit de plus en plus difficile et malaisée. Il veut passer à la vitesse supérieure et empêcher définitivement que ne s’expriment les appels au boycottage de ce pays et de ses colonies de Jérusalem et de Cisjordanie. Ce dernier point est le plus important. Fondamental même. Au regard de la justice internationale, les colonies qui ne cessent de s’étendre, sont illégales. Cela, Manuel Valls feint de l’oublier. Ni les Etats-Unis et encore moins l’Europe ne sont capables d’imposer à Netanyahou la fin de la colonisation et, encore plus, le démantèlement des colonies existantes.

Le mouvement BDS est donc légitime dans son action et ses objectifs. Contrairement aux divagations que l’on peut entendre et lire ici et là, il ne vise pas à délégitimer l’Etat d’Israël et encore moins le détruire. Son but est de l’obliger à revenir sur la politique coloniale du fait établi. Ce sont le boycott et les sanctions internationales qui ont obligé l’Afrique du sud raciste et ségrégationniste à remettre en cause l’apartheid. C’est ce que veut le mouvement BDS dont certains militants sont encore poursuivis en France. Des poursuites que Christiane Taubira, alors ministre de la Justice, s’est bien gardée d’annuler...

Appeler au boycottage d’un produit, d’une entreprise ou d’un pays est un droit. Cela relève de cette liberté d’expression dont on parle tant depuis plusieurs mois. Cela relève aussi de la conviction et de l’engagement politiques. Nier ce droit et, à l’inverse, l’assimiler à un délit est une démarche dangereuse. Non seulement, elle risque de radicaliser les positions mais, surtout, elle va renforcer l’idée que l’actuel gouvernement français est aux ordres de Benjamin Netanyahou. Bien sûr, on peut ergoter sur le fait qu’il serait plus judicieux, voire plus stratégique, de limiter le boycottage aux colonies mais ce serait ignorer que ces implantations, illégales on ne le répétera jamais assez, ne sont rien d’autre que le prolongement de la politique du gouvernement israélien. Ce dernier ne fait pas que les tolérer. Il les encourage et il les protège.

Il y a quelques années, feu Stéphane Hessel publiait son fameux « Indignez-vous » où il expliquait – à la grande fureur de nombre d’éditorialistes parisiens – que le motif principal de son indignation était le sort fait aux Palestiniens. Rien n’a changé depuis, bien au contraire. On peut effectivement continuer de s’indigner. Mais on peut aussi agir. C’est ce que propose BDS et de la manière la plus pacifique et la plus citoyenne qui soit. Et c’est cela que Manuel Valls entend contrecarrer. 
_

jeudi 3 mars 2016

Allez voir "La Vache" de Mohamed Hamidi

_
Conseil cinéma : Allez voir "La Vache" !!! 

Un film de Mohamed Hamidi avec Fatsah Bouyahmed, Lambert Wilson, Jamel Debbouze, Julia Piaton et Hajar Masdouki

Bon, au début, je me suis demandé si les Algériens et l'Algérie n'étaient pas les dindons de la farce de ce film. Impression vite dissipée. C'est une belle comédie. Allez-y vite. On se détend, on rit et on oublie les débats et les postures à deux sous du moment. Bravo à Mohamed Hamidi qui continue de tracer son sillon.
Ah, un conseil, ne regardez pas le trailer. Découvrez le film en direct, c'est mieux et hilarité garantie.
Et dites-vous bien que si ce n'est pas de votre faute, c'est celle de...

_

mercredi 2 mars 2016

Their Sons in Gaol

_
translated from French, by Kenneth BROWN (texte publié en langue française dans Le Jeudi d'Algérie, le 12 mars 1992)

 
Kolea [west Algiers]. Somewhere between the town hall in the centre of town and the surrounding hills there used to be, some years ago, a neighbourhood called Tombourouf. Who remembers it today? The small house where I am welcomed is sad. Nonetheless, the sky is blue and the smell of the mimosas  makes me think of spring. The family are all there to listen to their mother. To interrupt her, to make sure that she doesn't talk about certain things. The words they say, caught by my sensitive microphone, lend a breathing space to a period that's too short. A break in the middle of anxiety. A pause.
 
It's clear that the mother doesn't want to cry. Her weakness doesn't matter. The story is enough. An ode to someone absent.  "I knew that he'd be arrested sooner or later. As soon as people started talking about the arrests, I asked him to shave off his beard. His older brother even begged him to go to the countryside for a few days. You see, in June he stayed quietly at home. But this time he went out every evening. I don't even know where he went. He'd come back late at night. Sometimes, I didn't speak to him at all for two or three days. Ramadan without him is going to be sad. Politics? Of course, he was involved. Like all the boys in the neighbourhood. They're all FIS here. Except the children of the jeweller. Yazid, my boy, didn't get on with them much, because they preferred HAMAS. As for me, I don't understand anything. All I know is that he's down there in the south, and I don't know when I'm going to be able to see him.

The older brother explains things. Yazid was the most active and the most militant of all the boys. He makes an open gesture. "Of course, they left school too early. That's normal. I'm also FIS, but we never agreed on all points." Yazid was arrested at night as he was coming home. His family saw nothing, knew nothing. It was a neighbour  who told them. 
Sighs from the mother.
"It seems that he wanted to let me know, but the soldiers refused. I don't know if I should believe all that because the neighbour exaggerates.
"But why didn't they tell me? Even if he did a thousand stupid things, I've the right to go see him. And who knows if he's in good health? He's not even 20 years old, and I'm afraid for him.
 "Prison is Hell. Now I ask of everyone, even you, to make a prayer of supplication for him.  So that he return safe and sound..."

El-Biar, the infamous housing estate of Africana. Yesterday, people said that it was the territory of young delinquents, prowlers and car thieves; today, other things are said. The new term "Islamist" isn't used yet. 
A tiny two room apartment.
Curiously, there's nothing framed on the wall, not even a verse of the Quran. The mother's eyes are hostile. Her son told her that journalists always lie. 
"They came at ten o'clock in the evening. We were watching TV. From the way they knocked at the door, I understood. He did, as well, and he turned pale. At first, everything was alright. One of them told him to be cool and everything would be fine. And then my son called them Jews. The first time they pretended not to hear. Then he said it again, louder, and their chief slapped him. I screamed, because it was as if they had hit me

"His father tried to calm them, but it was too late. Even th neighbours came down to see what was going on. My son was screaming and so were they. They called him every kind of name, but other than that one slap they didn't hit him again. I don't even know what he did other than that he was with the khwanjiya—-the Muslim Brothers. Maybe it's because of that, but his father and I know nothing of what he and his brothers do. As for the girls, they stay at home. In their case at least we know, but when the boys go out it's finished. Maybe the imbecile did do something, but don't you think that's normal? Look how crowded we are. He wanted to get married this summer, and his father refused because it's impossible for one more woman to live here. So he started going out all  the time, went into politics and the mosque. I was happy because he wasn't going out to get drunk or into trouble. Tell me, do you think that the people who go to bars are also being sent to the south? 

"I'm scared. Because what they're doing will do no good. When he gets out, he'll start all over again. Because he has nothing else to do. They say that there's going to be work for all the young people, and housing. But if he stays down there too long, he'll miss all that. Do you think that he'll be able to get a job after all that?"
 
Hydra. The real neighbourhood of the smart set where Farid rode around in a VW Golf and had everything that a young hittiste—-a street-corner boy—-dreams about. Farid, the son of a bourgeois bureaucrat,  belonged to and was an active militant in the FIS. His story is much more common than one might think.
His mother is an English teacher. For the last year there has been a long hostile silence between her and her son. Then he was arrested. Her words are hard.
"He had become so intolerable that all I wanted was for him to leave the house. At first I thought he was going through a bad patch, but things got worse and he began to try to control our lives. 
"I didn't think that he'd get carried away. I suspected that he was close to the Islamists, that he was making lots of things available to them, like for example his computer; but to go from there to thinking that he was an activist... His father and I tried to find out where he was, but at those moments doors are closed and you can count your friends on one finger. So we waited. Do I seem worried? I am and I'm not, at the same time. I can't believe it. Not really. I think to myself that they just want to frighten them, that it's a lesson; but sometimes I imagine him alone and unhappy, and then I go to pieces. His father says that this will teach him a lesson. I don't know. Where he's at, they're all together, and I fear that when he comes back he'll be even further from us. They'd better not hurt him.

The father  intervenes, mentions the League for the Defense of Human Rights and Amnesty International. She's reassured, falls silent. The cigarette almost drops from her hand. She shakes her head. "The worst thing is that I'm sure that deep down inside himself he's happy about what has happened to him. He never stopped talking about Afghanistan. We did nothing for him to get a reprieve, and so he hasn't been able to get released. But, there, imprisoned with all those FIS people...That will be his future glory.
"I miss him, and despite all that I've just said my only wish is that he come back soon. Very soon."
The housing estate of La Montagne seems to sway under the rain. Life there takes on a predictable appearance. A serene facade. Nothing more to say, to write about this neighbourhood. Too many words, clichés. In this family there's another kind of unease.
Their son hasn't been arrested, at least for the moment. Their story is interrupted by sobs. "When Chadli resigned, my son became infuriated; then two or three days later he calmed down. His eyes were full of laughter. One evening, he prepared a basket, didn't say a thing, neither where he was going, nor what he was going to do; before leaving he spoke with his brother, that's all. He asked me to make an invocation to God for His blessing, and since then we've had no news. A friend of his who worked with him at the post office told me that he'd cashed in all his savings; he left me a bit of money, but he kept a lot of it. One morning the gendarmes came; they didn't want to believe me. They questioned all of the neighbours. You know, it's impossible to get on with everyone; perhaps some of them said something. I don't know what's going to happen.

"He could be anywhere, even in prison without our knowing when or why. I've no longer any desire to do anything, even for Ramadan.
"Luckily my sister's here to help me. For her, it's her husband; but at least she knows where he is, and maybe she'll go to see him. By talking to you, I hope that my son will read your newspaper and at least let us know where he is".
This woman's son has chosen to disappear. Maybe into the Kabylia, or maybe abroad. Who knows? Myths and rumours are already widespread; false papers, false passports, contacts for getting abroad. "Whatever he does, he's my son. And I'll defend him till the end. His brothers will stick by him in the same way."  

Khemis El-Khechna, or Algeria exposed. Here all of the bombastic slogans of yesterday, today, and tomorrow snap and break into a thousand pieces. The people living here are accustomed to uniforms. First of all there are those who regularly pass through in lorries on their way to training in the mountains, and then there was the Bouyali Affair. The police roundups. October, June, and now again. At present all that is of no special interest to a mother whose son wasn't involved. In February 1991, there was a sad story in Dellys. A brawl between the bearded and the unbearded. He was one of those arrested. A verdict of 18 months in prison. Another long story to tell. "He knew nothing, not even about what was going on at the time. In prison, he was with common prisoners. He wanted to be moved.  In August he asked to be moved to Blida with the sheikhs, the Islamist leaders. His lawyer told me it was impossible. Then, after the October mutiny, they transferred him from El-Harrach to Constantine.  I know nothing about all this. I don't understand. 

"All I know is that life is difficult. Prices are high. Life in this world is expensive. My son, he wanted all of this to change. They must forgive him. They should pardon the lot of them. They are their own children. The people of the government, some of them participated in the war of liberation, they have to pardon these kids. A little mercy."  

Boufarik, the oranges, the doughnuts, and the trabendo—-the blackmarket in agricultural goods. A few years ago their son was a local hero, at least in the neighbourhood called Afghanistan.
His return there just before October 1988. The euphoria of military battle. And then Iraq. That strange war and the volunteers for the Battalion of Islam. His arrest was expected, inevitable. There was a sense of relief for his mother, relief from fear. "His travels, his reputation, all that had gone to his head. I'm sure that he would have done ...things. In June 1991 he came home wounded. Yes, wounded.  Bleeding. We were frightened.
"We didn't want him to go to the hospital, so a cousin tried to take care of him. I'm sure he would have done the same thing again. At least for a while now he'll be calmed down, and his younger brother is going to school rather than wanting to be like him.  Maybe now everything will be alright, but do you think they'll pardon him and the others? After all he's no thief."  
_

jeudi 25 février 2016

La chronique du blédard : Ecrire, c’est s’exposer (du moins, à ses pairs)

_
-->
Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 février 2016
Akram Belkaïd, Paris

S’exprimer dans la presse, qu’elle soit imprimée ou électronique, mène aujourd’hui à d’inévitables déboires surtout quand le sujet est tout sauf consensuel. Ainsi, ma chronique de la semaine dernière à propos de la Syrie m’a valu nombre de messages insultants de la part des inévitables « trollnards » qui hantent les limbes des réseaux sociaux et qui semblent vouer une admiration bien virile pour Assad et Poutine. Qu’ils soient basés à Alger, Seattle, Genève ou Paris, ces « idiots » tels que les a défini Norbert Bolz, philosophe allemand et spécialiste des médias, infestent les réseaux sociaux et rendent les débats impossibles (1). Ouvrons juste une parenthèse pour préciser que le terme « idiots », comme l’expliquait Bolz, est à prendre dans son sens originel, « idiotae », autrement dit des gens qui, dans le meilleur des cas, ne jurent que par la « doxa », leur opinion ou par leur capacité à élaborer de longs posts truffés de références et de renvois à d’innombrables sites plus ou moins sérieux. Quel que soit le sujet, ils se contentent de cette opinion, surtout si elle converge avec d’autres avis semblables, et estiment donc qu’ils n’ont nul besoin du savoir étant persuadés que ce dernier est relatif et que les experts ne le sont que de nom. Ainsi cet internaute qui n’a eu de cesse de me reprocher avec virulence d’avoir critiqué le livre de Boualem Sansal avant de concéder qu’il n’avait pas lu ce roman…

De nombreux confrères sont excédés par les attaques incessantes dont ils font l’objet de la part d’inconnus qui agissent souvent en se cachant avec courage derrière un pseudonyme. Des sites ont d’ailleurs décidé de ne plus permettre que les articles soient commentés, leurs modérateurs n’étant plus capables de juguler le flux d’insanités ou d’empêcher que des échanges ne se terminent par des insultes et des menaces réciproques. C’est tout le drame des pugilats électroniques… Il y a dix ans, on pensait que le web 2.0 allait permettre l’émergence d’une intelligence collective et presque immédiate. Certes, cela s’est en partie réalisé avec l’émergence d’un site comme wikipedia mais, trop souvent, cela se traduit par l’aggravation des clivages et par le renforcement des dissensions. Dans le cas algérien, le credo est le suivant : « qui n’écrit pas ce que je pense est forcément un vendu ». Un vendu à BHL (toujours lui…), à la France, au Qatar, à Israël (ah, le Mossad…), au Maroc ou à la Turquie (signe des temps, on ne parle plus des Etats Unis mais cela reviendra très vite à la prochaine guerre déclenchée par l’Oncle Sam…). Face à cette bêtise, il faut continuer d’écrire sans tenir compte de ces fâcheux. Parfois, parce que l’on continue tout de même de croire que l’homme est fondamentalement bon et honnête, on accepte l’échange mais l’on se rend compte très vite que cela ne mène pas à grand-chose.

Ceci m’amène maintenant à aborder une question qui a fait couler beaucoup d’encre en Algérie comme en France. Après la polémique engendrée par son article à propos des agressions de femmes à Cologne, Kamel Daoud vient d’annoncer qu’il se retire du débat public et qu’il envisage d’abandonner le journalisme. Je n’entrerai pas dans la discussion à propos du papier incriminé même si je tiens à préciser qu’il ne m’a guère convaincu et qu’il a même généré un malaise certain. Il se trouve que des universitaires et des chercheurs ont pris la plume (ou le clavier) et mis en cause l’article de Daoud. C’est leur droit le plus absolu. Leurs arguments peuvent être acceptés ou rejetés mais il ne s’agit en aucun cas d’une « opinion » ou d’un « trollage ». Autrement dit, leur texte est le bienvenu parce qu’il alimente le débat. Parce qu’il ne se nourrit pas des anathèmes habituels que véhiculent les trolls et les expertes autoproclamés.

Les signataires de l’article incriminé ont le droit de réagir au texte de Kamel Daoud et de le « challenger ». A lui de répondre (ce qu’il a fait) ou pas. Mais décider de se retirer du débat public, en partie à cause de cette réaction écrite, ne me semble pas être la bonne chose. Il faudrait pouvoir continuer à débattre quitte à voir son aura être écornée. On ne peut pas plaire à tout le monde. On ne peut pas être applaudi par tous. Mieux, si l’on est célébré « ici », il faut s’attendre à être déboulonné « là-bas ». C’est la règle du jeu : qui écrit, s’expose. Ou, plus exactement : qui écrit, doit accepter de s’exposer à ses pairs. Mais je peux comprendre la réaction de mon confrère. Il dit qu’il abandonne le journalisme. Je l’inciterai plutôt à faire le contraire. A pencher vers le « vrai » ou « un autre » journalisme. Autrement dit à prendre le temps d’aller à la rencontre des gens, d’enquêter et de restituer un rendu qui ira au-delà de ses propres convictions.

A l’inverse, je trouve stupéfiantes ces réactions diverses qui s’indignent de l’article des chercheurs et qui dénoncent des tentatives de censure ou de passer une muselière à l’écrivain. Cela en dit long sur l’incapacité de nombre d'Algériens (*) à comprendre que critiquer un texte, ce n’est pas s’en prendre personnellement à l’auteur. Ce n’est pas chercher à faire du mal à l’Algérie en critiquant l’un de ses champions. J’ai même vu passer une pétition pour protester contre cette mise au point. On frise le ridicule. Le monde des idées, ce n’est pas un stade de football où règnerait le plus primaire des chauvinismes. Ridicule est aussi une partie de la presse française qui s’empare de l’affaire pour faire croire qu’il y a une tentative organisée de censure contre Kamel Daoud. Il est vrai que l’occasion est belle pour elle de s’indigner en prenant l’habituelle posture du phare mondial de la presse libre qui pointe un faisceau accusateur vers ce pays, l’Algérie, où la censure ne cesserait de sévir…

(1) "Web 2.0, expertise et opinion : Le nouveau royaume des idiots ?", Courrier international, 31 août 2006.
(*) Dans une version précédente de cette chronique, j'avais écrit "de nombreux". L'usage de "nombre d'Algériens" atténue ce qui pourrait passer pour une forme d'essentialisme.
_
 _

vendredi 19 février 2016

La chronique du blédard : Gambit syrien

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 février 2016
Akram Belkaïd, Paris
 
A bien des égards, la situation en Syrie peut paraître des plus compliquées en raison de l’intervention de plusieurs forces extérieures à commencer par la Russie. Mais, une chose est certaine. Bachar al-Assad, quoiqu’en disent ses défenseurs et ses thuriféraires, est d’abord un criminel qui massacre son peuple. C’est le point de départ de toute réflexion, de toute approche de la question syrienne. Si l’on n’est pas d’accord sur ce point, il ne sert à rien de débattre ou de poursuivre la discussion. Je lis et j’entends régulièrement que l’homme, son régime et même son pays sont les victimes et qu’ils ont été agressés en premier. C’est faux. Il faut rappeler, encore et encore, que les premières manifestations en mars 2011 étaient pacifiques (salmiya) et que c’est le pouvoir d’Assad qui a œuvré à ce que la contestation soit confisquée par des groupes violents composés d’individus dangereux qu’il a lui-même relâché de ses propres prisons.
 
Assad, comme ce fut le cas pour son père, ou comme d’autres dictateurs, du monde arabe ou d’ailleurs, n’a guère de respect pour la vie humaine. Il applique même cette bonne vieille règle de la fin qui justifie les moyens ou celle, bien connue par les militaires, qui stipule qu’il n’existe pas d’opération neutre et qu’un pourcentage de victimes, y compris collatérales est inévitable. Il y a quelques années, le diplomate algérien Lakhdar Brahimi avait mis en garde Assad contre son jusqu’auboutisme et avait insisté sur le fait qu’il risquait, in fine, d’être forcé de quitter le pouvoir. « Alors, Damas brûlera » aurait répondu le président syrien. Autrement dit, peu importe que des centaines de milliers de Syriens soient morts et que près de 4 millions d’entre eux aient été jetés sur les routes de l’exil. Ce que veut Bachar, c’est durer et l’intervention russe lui permet cela. Pire, elle le pousse désormais à envisager l’impensable, c’est à dire la reconquête de tout le pays.
 
Parlons maintenant de la Russie. Evoquant l’intervention de l’aviation russe notamment dans le nord-ouest syrien, un diplomate occidental m’a fait la réflexion suivante : « il est étrange que les articles de presse sur l’action de la Russie en Syrie ne fassent presque jamais le lien avec ce qui se passe en Ukraine et avec l’augmentation massive de moyens humains et techniques que l’Otan vient de décider pour ses installations en Europe ». Et d’ajouter, en parlant du Secrétaire d’Etat américain John Kerry et du ministre des affaires étrangères russe Sergueï Lavrov : « croyez-vous vraiment qu’ils ne parlent que de la Syrie lorsqu’ils se rencontrent à Genève ? ». De fait, il est impossible de comprendre l’implication russe dans le théâtre syrien si l’on n’étend pas sa réflexion à l’Ukraine où le statu quo est de mise entre le gouvernement et les factions de l’est proches de Moscou. Impossible aussi de ne pas prendre en compte les sanctions européennes à l’encontre de la Russie. Des sanctions qui ont été non seulement maintenues mais alourdies.
 
Alors, la Russie fait-elle la guerre en Syrie parce qu’elle souhaite garder un allié au Proche-Orient et qu’elle refuse d’envisager de perdre l’accès à la base maritime de Tartous ? C’est certain. Mais on peut aussi se dire qu’elle intervient contre les opposants à Assad parce qu’elle ne peut mener de guerre aussi ouverte en Ukraine. En clair, parmi les éléments qui pourraient modifier la donne concernant la question syrienne, c’est qu’un « effort » occidental, donc des concessions, sur le dossier ukrainien pourrait modifier la donne et le rapport de forces en Syrie. Bien sûr, il ne s’agit pas de tomber dans le piège du raccourci mais on peut aussi estimer que c’est la confrontation Occident-Russie en Ukraine qui est, d’une certaine manière, responsable de la prolongation des malheurs du peuple syrien (sans l’intervention de Moscou, le régime d’Assad serait tombé depuis bien longtemps). Pour reprendre un terme d’échec, la stratégie de Poutine est donc de proposer un « gambit », soit le sacrifice d’une pièce à ses rivaux de l’ouest. Offensive à tout va en Syrie, usage d’une force disproportionnée, escalade possible avec la Turquie : tout cela force les membres de l’Otan, Etats Unis en tête à réfléchir à ce qu’il pourraient abandonner. Selon le diplomate évoqué précédemment, Vladimir Poutine entend d’abord réinstaurer l’équilibre antérieur à ses frontières avec une Ukraine qui reviendrait dans son giron et une Crimée dont l’annexion serait reconnue par la communauté internationale. Et tant qu’il n’obtiendra pas cela, il continuera à durcir l’épreuve de force en Syrie.
 
La notion de gambit s’applique aussi aux Etats Unis qui, obnubilés par la volonté d’arriver à une normalisation avec l’Iran, y regardent à deux fois quant à toute initiative contre Assad, l’allié de Téhéran. Cela explique en partie les atermoiements de l’administration Obama à chaque fois qu’une opération d’envergure est envisagée contre le régime du président syrien. S’il y a une unanimité, même de façade, pour réduire l’Organisation de l’Etat islamique (OEI), la donne change dès qu’il s’agit de Damas. Cela ne signifie pas qu’Assad peut espérer durer encore des années. Mais, pour quelqu’un dont on disait qu’il tomberait très vite, le fait d’avoir gagné cinq années de survie est déjà un grand miracle. Et il sait que le peuple qu’il est en train de détruire, ce peuple qui est finalement l’objet du grand gambit car sacrifié pour la survie du régime, continuera de faire les frais de calculs diplomatiques qui n’ont rien à voir avec la Syrie.
_

La chronique du blédard : Du pouvoir et de la diaspora algérienne

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 février 2016
Akram Belkaïd, Paris
 
Les Algériens binationaux ne pourront donc plus occuper de postes clés puisque c’est ce que stipule désormais la Constitution dont la réforme vient d’être votée par nos illustres représentants du peuple… Certes, de nombreux pays dans le monde ont une législation restrictive quand il s’agit de certaines hautes responsabilités précises (c’est le cas des Etats Unis où il faut être né sur le sol américain pour prétendre à la présidence). Mais dans le cas algérien, l’intention est plus large et la mesure est un message de défiance sur lequel il convient de s’attarder.
 
De fait, qu’est-ce qui unit un Algérien résidant à Paris à une Algérienne vivant à Los Angeles, Montréal,  ou Brunswick (ME) ? Qu’est-ce qui unit une Algérienne installé à Marseille à une Algérienne de  Tunis, Taipeh ou Tokyo ? Qu’est-ce qui unit un Algérien vivant à Tokyo à un Algérien installé à New York, Dubaï ou Istanbul ? Dans la majorité des cas, et à de rares exceptions, il y a un sentiment diffus d’inaccompli, la sensation d’un échec plus ou moins assumé, celui de n’avoir pu se réaliser dans son propre pays. Il y a la volonté, récurrente, de « faire quelque chose ‘là-bas’ », « d’aider el-bled », de rembourser une dette que chacun apprécie et assume à sa façon. Il y a donc une virtualité. Une potentialité.
 
Quand on évoque la triste situation de l’Algérie, les facteurs d’optimisme sont rares. Dans un contexte de fuite en avant où la pire des possibilités est toujours celle qui se réalise au grand dam de celles et ceux qui espéraient, espèrent toujours, que ce pays prenne enfin son envol, c’est la jeunesse, sa créativité, sa capacité à réaliser des choses malgré un environnement hostile qui empêchent l’accablement de triompher. D’un point de vue socio-économique, n’importe quel observateur relèvera aussi que l’un des atouts principaux de l’Algérie est aussi sa diaspora. Bien sûr, il est aisé de s’engager dans des polémiques inutiles en divisant les Algériens. On est en droit, à Alger, Oran ou Constantine, de reprocher leur départ à ceux qui sont partis ou de leur signifier que leur avis ne compte pas dans la mesure où ils ne partagent pas le quotidien éprouvant, du moins pour certains, de ceux qui sont restés. Mais tout cela est secondaire. En tous les cas, cela devrait le rester.
 
Car, la réalité, c’est que la majorité des pays qui ont réalisé un développement économique spectaculaire durant la deuxième moitié du vingtième siècle l’ont fait avec l’aide de leur diaspora. C’est le cas, par exemple, de la Chine. On connaît la fameuse phrase de Deng Xiaoping pour justifier le grand écart entre orthodoxie communiste et réformes libérales : « qu’importe la couleur du chat pourvu qu’il attrape la souris ». Ce que l’on connait moins c’est que le pragmatisme du PC chinois l’a aussi obligé à être accommodant à l’égard des compétences issues de la diaspora et cela reste encore le cas aujourd’hui. Sinon, comment expliquer que des sino-américains ou même des sino-vietnamiens ou encore des sino-singapouriens se retrouvent parmi les dirigeants économiques les plus en vues en Chine ?
 
Prenons un autre exemple, moins connu que celui de la Chine. A la fin des années 1950, la Corée du sud était un pays qui désespérait ses soutiens occidentaux. Economie en panne, corruption, fuite de capitaux, chômage, autrement dit une situation qui n’a rien à voir avec ce qui existe aujourd’hui. Or, l’un des facteurs de redressement de ce pays a été qu’il a réussi à convaincre sa diaspora de rentrer au pays. Comment ? En lui garantissant un minimum de conditions décentes de vie avec, entre autre, la réforme du système éducatif, une politique ambitieuse de logement et la modernisation du système de santé. Dans ce « deal », le pouvoir sud-coréen reconnaissait deux choses majeures : d’abord, la gravité de la situation du pays et l’exigence d’un changement. Ensuite, le fait que le pays avait besoin de « sa » diaspora.
 
Si l’on en revient à l’Algérie, le pouvoir ne reconnaît ni la gravité de la situation et donc l’exigence de réformes urgentes ni le fait que la diaspora est un élément de la solution. Je ne vais pas m’attarder sur la première partie de ce qui précède. On sait ce qu’est le pouvoir algérien, inutile d’insister là-dessus. Par contre, concernant la diaspora, il est important de dire certaines choses. Tout comme il refuse de faire confiance aux Algériens qui vivent en Algérie, le pouvoir n’a que peu de considérations pour la diaspora. Certes, elle a droit de temps en temps à quelques discours laudateurs mais ils sonnent aussi creux que les promesses d’une plus grande démocratisation ou de la mise en place d’une politique pour sortir du tout pétrole.
 
Jadis, entre les années vingt et la fin de la guerre d’Indépendance, c’est au sein de l’émigration algérienne que le mouvement nationaliste s’est renforcé. Peut-être est-ce cela qui alimente la méfiance à l’égard des exilés d’aujourd’hui. Il est vrai qu’un Algérien qui travaille à la Nasa ou dans la Silicon Valley ou qui est encore l’un des pontes de la recherche médicale en France n’apportera pas que sa seule expertise.  Il aura aussi sa manière de voir les choses et des exigences pour que le minimum de vie décente – et il ne s’agit pas que de considérations matérielles – lui soit garanti.
 
Finalement, les seuls binationaux qui intéressent le pouvoir algérien sont les footballeurs. Appelés en masse d’Europe pour les besoins d’un « wanetoutrisme » mortifère, ces joueurs sont célébrés en tant qu’exemples de dévouement pour le pays alors, qu’en réalité, ils ne servent qu’à donner des jeux et flatter le nationalisme du peuple (cela sans compter quelques magouilles avec les agents et autres intermédiaires). Quant aux autres « binat », quels que soient leur niveau de compétence, leur capacité d’entreprendre et d’investir, il vient de leur être signifié qu’ils ne sont plus que des Algériens de seconde catégorie.
_
 
   

vendredi 12 février 2016

Le marché pétrolier sous la menace du retour de l’Iran

_
Akram Belkaïd,
vendredi 12 février 2016

La levée des sanctions internationales permet à l’Iran de faire un retour en force sur le marché pétrolier. Mais cet afflux supplémentaire d’or noir risque de contribuer à la chute des prix, tandis que la volonté de Téhéran de remplacer le paiement en dollars par le paiement en euros pourrait créer des tensions avec les Etats-Unis.


La suite de l'article est à lire sur le site d'OrientXXI
_

vendredi 5 février 2016

La chronique du blédard : Cœurs de grenades

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 février 2016
Akram Belkaïd, Paris

Tiens, viens voir, toi qui aimes les séries. Il y en a une qui passe en ce moment sur Nessma et qui fait déjà un carton. Oui, Nessma, la télé tunisienne qui est aussi très regardée en Algérie, la preuve, elle passe même des pubs en dialecte algérien. Non, je corrige, en dialecte néo-algérois limite vulgos, si tu vois ce que je veux dire. Attends ! Je suis sûr que ça va t’intéresser. C’est un feuilleton turc. Tu vois, je savais que tu allais réagir. Bah oui, les séries turques ont tué le feuilleton égyptien et je me demande souvent si c’est une bonne chose ou non.

Bref, ça s’appelle « qloub erromen » autrement dit les « cœurs de grenades ». Joli, hein ? Bon, il y a des sites tunisiens qui traduisent ça par les « cœurs de grenadine ». Je te dis ça, je dis rien… En turc, ça s’appelle « Yaoum Kitabet Qadari » ou « Loabet al Kadar ». Ne me demande pas ce que ça veut dire, je n’en sais rien. En turc, je ne sais dire que « teşekkür ederim », merci beaucoup, et « Onlar Bizi Dinlerler ». Ça veut dire « ils nous écoutent ». Qui ? Le DRS, la NSA, va savoir... C’est une chanson du groupe Yüksek Sadakat autrement dit « haute fidélité », de la pop turque qui déménage. Si, si, ça existe et c’est cogne grave !

Donc, le feuilleton turc… Le plus important, c’est qu’il est doublé en arabe tunisien. C’est une grande première. Ils ont pris des acteurs et des actrices tunisiens pour ça. Je t’avoue que c’est un peu bizarre. J’ai pris l’habitude du doublage syrien. Tu me diras qu’il est tout aussi bizarre de doubler un feuilleton turc en syrien qu’en tunisien. Mais bon… Peut-être qu’il n’y a plus d’acteurs syriens pour le faire. J’ai pourtant lu que les maisons de production syriennes se sont installées à Dubaï. J’aime bien regarder les feuilletons turcs doublés en syrien. L’habitude. L’exotisme. L’accent lointain. Là, les gens parlent en tunisien mais ce que tu vois et entends n’a rien à voir avec la Tunisie ou même le Maghreb. Enfin, je nuance, les Turcs, ils ont plus des têtes à être doublés en algérien. Le débit est le même tout comme les intonations et ils sont tout autant renfrognés…

Enfin, le doublage c’est jamais simple. Une fois, j’ai vu Rocky en espagnol… Quelle rigolade. Ou alors, Le Bon, la Brute et le Truand en version ourdoue… Bon, peut être que les Ricains, ça les fait aussi rigoler d’entendre leurs films en français. Tu te souviens de cette prof au collège qui ne savait pas ce qu’était un doublage. Mais si ! Elle nous avait juré que J.R de Dallas était un Américain qui parlait le français… Prof au collège, mon pote… Et c’était avant l’arabisation ! T’imagines les dégâts que cette ânesse a fait pendant des années ?

Oui, oui, d’accord. Donc, le feuilleton… C’est l’histoire d’une grande famille. Des riches. Superbe maison, belles voitures. Le père, façon chef de clan, qui  ne sourit jamais. Le fils, un quadra bogosse, taciturne, avec une belle épouse qui a tout pour être heureuse sauf qu’elle n’a pas d’enfants. Et tout le monde lui met la pression à commencer par sa belle-mère qui, tu t’en doutes, est la manœuvre. Pas d’enfant, c’est le qu’en dira-t-on qui fonctionne à plein régime, c’est des histoires d’héritage, bref, c’est la tchaqlala. La solution finit par être trouvée. Le couple trouve une mère porteuse. Oui, monsieur ! Un feuilleton turc qui parle de mère porteuse et qui est diffusé en Tunisie, ça existe et ça ne pose pas de problème à la censure. Va vite le dire à ceux qui ne parlent que des fatwas d’Al-Azhar, tu sais comme celle de cet imam qui veut que les employés mâles tètent leurs collègues femmes pour avoir le droit de rester avec elles dans le même bureau…

Comme tu t’en doutes, la mère porteuse est pauvre. Belle mais pauvre… Ça ouvre des possibilités… On sent bien que le père commence à se rapprocher d’elle sans même s’en rendre compte. Au début, c’est juste parce qu’il est attentionné vis-à-vis de celle qui porte son enfant mais ensuite tu devines qu’il va peut-être y avoir moyen pour lui de moyenner… Et c’est là que l’affaire se corse… L’épouse apprend qu’elle est totalement stérile. Donc, le bébé qui est dans le ventre de la mère porteuse n’est pas le sien. Suspense total ! Drame ! Pleurs, sanglots, crise de nerfs ! – la doubleuse en rajoute d’ailleurs pas mal ce qui crée un drôle de décalage… Il y a d’autres trucs comiques qui n’ont rien à voir avec l’intrigue mais toujours avec le doublage… L’épouse, le mari, la belle-mère, parlent tous des « zoviles », parce que l’un des mystères est de savoir à qui appartient l’ovule qui a été fécondé pour que la pauvrette puisse porter « el-bibi »…

Il y a des moments où je décroche. Je regarde juste les décors. C’est tourné du côté d’Antalya. C’est vert, c’est propre, c’est magnifique. La mer, la forêt et la montagne. J’ai passé deux étés là-bas. Crois-moi, c’est plus beau que la côte de Ziama-Mansouriah et même celle de Ténès. Hein ? D’accord, je retire. C’est plus beau que Ziama-Mansouriah tout court, ça te va ? Tiens, ça me rappelle cette histoire. Un jour, je raconte mon séjour à Antalya à un couple d’amis. Lui est d’Aokas, elle d’Ajaccio. Un Kabyle et une Corse, tu imagines le duo. Moi, sans vraiment me douter de ce qui allait arriver, j’ai juste dit qu’Antalya, c’est l’un des plus beaux coins de la Méditerranée. Là, l’ami dit un truc du genre : plus beau que la Corse, peut-être mais ça n’a rien à voir avec la côte algérienne. Et là, sans hésiter, elle lui met une claque magistrale. Il a fallu que je les sépare. Tiens… Ça ferait un beau feuilleton cette histoire. On le doublerait en corse et en kabyle !

_

dimanche 31 janvier 2016

La chronique du blédard : Mais où est passée la gauche arabe ?

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 janvier 2016
Akram Belkaïd, Paris
Les différents peuples qui vivent dans le monde arabe – et qui ne sont donc pas forcément arabes – sont-ils plus ou moins sensibles aux idées de gauche ? La question peut surprendre. On a l’habitude d’en poser une autre, celle qui consiste à se demander si ces peuples sont aptes à la démocratie, ou bien encore, s’ils préfèrent la stabilité autoritariste, pour ne pas dire dictatoriale, à la liberté incertaine (aventureuse, affirmeront certains).
 
J’ai abordé la question de l’exigence démocratique à plusieurs reprises, dans ces colonnes ou dans des ouvrages. Disons simplement que je ne souscris pas aux affirmations selon lesquels les peuples du monde arabe préfèrent le gourdin, à la fois protecteur et menaçant, du maître. Dans ce qui se déroule aujourd’hui comme drames et comme revers pour des transitions dont on attendait beaucoup en 2011, il y a aussi la volonté, in fine, de bouleverser un ordre ancien, liberticide et peu respectueux des droits les plus fondamentaux.
 
Mais revenons à la question concernant les peuples arabes et la gauche. Dans un contexte marqué par l’omniprésence politique des courants islamistes, et face à des régimes sclérosés, kleptocrates et brutaux, on cherche en vain la troisième voie. La question, récurrente, est de se demander où est passée la gauche. Où sont donc passées ces forces « progressistes » dont on parlait tant entre 1950 et 1990 ? Pourquoi sont-elles si peu présentes aujourd’hui ou, à défaut, si peu influentes ?
 
Pour beaucoup d’observateurs, la gauche arabe s’est embourgeoisée. Après avoir plus ou moins soutenu des régimes nationalistes qui l’ont tour à tour instrumentalisée et réprimée, elle a succombé aux ors du pouvoir et a peu à peu abandonné le terrain au profit des salons cossus où il était plus facile de refaire le monde. Cette explication mérite d’être retenue même si elle est incomplète et parfois même injuste. Des forces de gauche continuent d’activer, on pense notamment à la Tunisie, mais il est vrai que nombre de ses figures historiques ont du mal à reprendre l’initiative et à faire pièce à d’autres forces politiques plus dynamiques, comprendre les islamistes.
 
Mais la question concerne aussi l’évolution des élites. Dans les années 1970, il était naturel pour un étudiant arabe d’être plus ou moins proche des idées de gauche. Le fond de l’air était rouge, l’URSS existait encore, le monde était divisé en deux et l’anti-impérialisme agrégeait autour de lui nombre d’engagements. Las, en 2011, une étude du cabinet américain de relations publiques Edelman a mis en exergue une bien étrange évolution. Ce dernier a demandé à des « leaders d’opinion » du monde entier (chef d’entreprises, journalistes, universitaires connus) ce qu’ils pensaient de la fameuse phrase de l’économiste néolibéral Milton Friedman à propos de ce que l’on est en droit d’attendre d’une entreprise. « La responsabilité sociale de l’entreprise est d’accroître ses profits » a souvent répété celui qui a influencé les politiques de dérégulation et de libéralisation de l’économie apparues à partir des années 1980.
 
Le cabinet Edelman a établi un classement des pays où cette assertion était la plus soutenue. Et nombre de pays arabes figuraient dans la partie haute, les Emirats arabes unis arrivant même à la première place. En 2011 toujours, les observateurs notaient que les fameux blogueurs des révolutions arabes revendiquaient certes la liberté et la dignité pour leurs peuples mais qu’ils avaient souvent tendance à confondre allégrement démocratie et économie de marché oubliant par la même occasion les combats sociaux de leurs aînés ou la persistance de lutte de classes qu’il est de bon ton, aujourd’hui, de nier.
 
On a souvent décrit le monde arabe comme étant un ensemble hermétique aux idées portées par la globalisation. C’est une erreur. Ces idées se sont répandues à leur rythme et on les retrouve aujourd’hui chez nombre d’acteurs influents. Les gouvernements, par exemple, ont compris tout l’intérêt qu’il y a à reprendre la vulgate néolibérale, ne serait-ce que pour s’attirer quelques sympathies à Washington ou à Bruxelles. Mais cela vaut aussi pour les fameux « leaders d’opinion ». En Algérie, la fin constatée, même si elle n’est pas encore revendiquée en tant que principe politique, de la gratuité de l’éducation ou des soins ne choque guère. Une lecture régulière de la presse montre que des concepts comme le « moins d’Etat », « les privatisations » et, bien sûr, le fameux « marché » et la non moins fameuse exigence de « réduction des subventions » reviennent comme des leitmotivs.
 
Cela vaut aussi pour la Tunisie où des personnalités, jadis de gauche voire d’extrême-gauche, expliquent que la solution miracle pour le développement réside dans la généralisation des partenariats public-privé (PPP). On a beau leur rappeler que ces solutions ne marchent pas en Europe, qu’elles débouchent sur des gouffres financiers que les contribuables sont appelés à combler, rien n’y fait, on est moqué et l’on se fait traiter de nostalgique du dirigisme.
 
Le fait est que les « élites » du monde arabe ressemblent de plus en plus à celles des pays de l’ex-bloc de l’Est. La pensée « friedmanienne », en recul en Europe de l’Ouest et aux Etats-Unis, y est bien présente. Dans la perspective de futures transitions politiques – elles finiront bien par arriver y compris dans des pays comme la Libye, la Syrie ou l’Irak – cela constitue un autre motif d’inquiétude pour une région du monde qui mérite bien mieux que son sort actuel.
_