Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).

samedi 26 octobre 2013

La chronique du blédard : La France et ses hystéries dilatoires

_
Le Quotidien d'Oran, jeudi 24 octobre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Un pays épié, des diplomates écoutés, des communications, sensibles, privées ou banales, massivement enregistrées, des comptes internet piratés… Dans un Etat qui se respecte, avec une presse à la fois professionnelle et consciente de son rôle, une opinion publique attentive, informée et mature, et, pour finir, une classe politique responsable et courageuse, un tel événement devrait provoquer une immense vague d’indignation avec moult protestations. Pourtant, il n’y a rien de tel qui se passe en France. Les révélations récentes concernant l’espionnage – c’est le mot qui convient – de ce pays par les Etats-Unis n’a guère provoqué de réactions si ce n’est celles, largement convenues, de quelques représentants des autorités françaises.
 
Un tel outrage devrait engendrer de l’émotion et de la colère. De la douleur même face à cette trahison que des esprits cyniques cherchent, par intérêt, à plat-ventrisme ou par lâcheté, à banaliser. Entendons-nous bien, il n’est pas question de regretter l’absence d’un embrasement de la rue française avec des manifestations hystériques et des bannières étoilées brûlées en place publique. Mais tout de même ! Cette affaire, ce n’est pas rien. Elle exige des débats, des prises de position politiques, des demandes d’explication, des promesses, sincères ou non, de punition et de représailles. Il faudrait des tables rondes, des émissions à des heures de grande écoute. En somme, une réprobation nationale qui, en d’autres temps aurait pu déboucher sur un appel à la mobilisation générale.
 
Au lieu de cela, l’opinion publique a droit à d’autres hystéries médiatiques. Récurrentes celles-là, à propos de l’islam, de l’immigration et, souvent, des deux à la fois. Matin, midi et soir, il n’a été question que de la pauvre Leonarda Dibrani, cette pauvre collégienne kosovare expulsée avec sa famille après avoir été embarquée lors d’une sortie scolaire. Bien sûr, cette histoire est terrible mais son ultra-médiatisation est pour le moins étonnante. Tous les jours, des dizaines de personnes, des familles, sont reconduites aux frontières, souvent dans des conditions indignes d’un pays qui se prétend être la patrie des droits de l’homme. Tous les jours, des drames se déroulent dans les centres de transit ou de rétention. Les médias qui en parlent sont rares et aucun ne le fait en boucle.
 
Or, au lieu de parler des pratiques de la NSA et de ses outils de Big Brother, les médias français ont saturé colonnes, images et ondes avec le cas Dibrani au point même de nous faire croire que cela pouvait faire tomber le gouvernement ou, du moins, précipiter un remaniement ministériel avec une grave crise de la majorité dite socialiste à la clé. Ce n’est pas nouveau, mais ce genre de polémique, démontre encore que la France est minée par ses médias mais aussi par sa classe politique. Depuis la rentrée, pas un jour ou presque sans que l’on nous parle d’intégration en panne, d’islam ceci, d’islam cela. Pas un jour sans que l’on n’agite le chiffon rouge des flux migratoires non maîtrisés comme en témoigne la dernière sortie du pathétique Copé qui veut abroger le droit du sol. Or, l’espionnage de la NSA a été révélé au grand jour au début de l’été sans que cela ne génère le moindre affolement journalistique. Que pensent les entreprises françaises de haute technologie qui savent aujourd’hui que leurs échanges internes ont été interceptés ? Que pensent les diplomates français dont les mémos et autres documents sensibles ont été captés avec, visiblement, la complicité active des géants étasuniens du net ?
 
Oui, le système médiatique français est bien malade et il est toujours étonnant de le voir se poser en référence notamment vis-à-vis d’autres pays francophones. Ce système, notamment sa composante la plus influente qu’est la télévision, est peuplé de nuisibles dont la conviction est que c’est la courbe de l’audimat qui détermine la compétence. « Je n’ai pas la télévision » est une phrase qu’aiment à prononcer nombre de Parisiens ce qui fait toujours sourire le présent chroniqueur. Mais force est de constater qu’il y a là de la mesure prophylactique car l’esprit civique et l’hygiène mentale commandent d’éviter les « talk-show » et autres émissions peuplées de chroniqueurs déblatérant sur n’importe quel sujet et ayant érigé la vacuité et la méchanceté gratuite en mode de pensée. Ces spécialistes du tout et du rien ne peuvent-ils s’interrompre de temps à autre pour se mettre au travail ?
 
A quoi reconnaît-on qu’un système donné est proche de la rupture ? L’un des symptômes annonciateurs de la cassure définitive est la multiplication des crises et, plus encore, leur proximité dans le temps. Cela vaut pour les marchés financiers qui nous préparent déjà de nouvelles catastrophes. Cela vaut aussi pour le couple politico-médiatique devenu spécialiste en hystéries dilatoires tandis qu’il demeure incapable de prendre la mesure des grands enjeux et défis du moment. Demain, une femme en hidjab donnera un coup de pied à un caniche. Cela provoquera une centaine de unes de journaux, des sujets spéciaux en ouverture des vingt-heures et quelques minables pugilats dans les émissions dites culturelles ou de société. Et, pendant ce temps-là, les vraies questions – chômage, changement climatique, état de l’environnement, éducation, maintien du service public – seront oubliées…
_

jeudi 24 octobre 2013

Al Khareef 3

_

L'automne à Paris
_

Al Khareef 2

_

L'automne à Paris
_

Al Khareef 1

_
 
 
 
L'automne à Paris.

_

La chronique économique : Le yuan, référence montante

_
Le Quotidien d'Oran, mercredi 23 octobre 2013
Akram Belkaïd, Paris

La monnaie nationale chinoise, le renminbi (« monnaie du peuple »), que l’on désigne à l’étranger par son autre appellation, le yuan, a souvent fait parler d’elle à propos de sa parité controversée avec le dollar américain. On le sait, Washington a longtemps reproché à Pékin de maintenir artificiellement sa devise à des niveaux bas (par rapport au billet vert) afin de soutenir ses exportations (une monnaie faible permet de vendre plus à l’étranger). Ce débat n’a pas totalement disparu mais ce n’est plus lui qui fait l’actualité.

Une monnaie d’échange qui monte

Désormais, c’est la place du yuan dans les échanges internationaux qui mobilise l’attention. Au début des années 2000, cette monnaie n’existait pratiquement pas en tant que référence. Aujourd’hui, elle représente 16% des paiements dans le commerce extérieur chinois, cette proportion devant atteindre 30% d’ici à 2020. Cela signifie tout simplement que les partenaires commerciaux de la Chine libelleront de moins en moins leurs échanges en dollars ou en euros mais qu’ils achèteront et vendront en Chine contre des yuans.

Cela signifie aussi que la monnaie chinoise va de plus en plus être traitée par les marchés des changes et cela même si sa convertibilité n’est pas encore totale (les autorités continuent à agir de manière directe sur sa valeur contrairement à ce qui est le cas pour le dollar, l’euro, le yen ou d’autres devises convertibles comme le won coréen ou le dollar canadien). En 2004, le yuan pointait à la 35ème place en terme de monnaies échangées. Aujourd’hui, il pointe à la 10ème et de nombreux cambistes s’attendent à ce qu’il rentre dans le « top 5 » d’ici 2020.

Preuve de cet essor, une trentaine de pays a d’ores et déjà décidé de passer des accords avec la Chine pour libeller une partie des importations ou exportations avec la Chine en yuan. Parmi eux, on compte la Turquie, le Chili, le Nigéria et la Thaïlande. Il y a une semaine, la Banque centrale européenne (BCE) et la Banque populaire de Chine (PBoC) ont mis en place un échange de devises (« swap ») d’un montant de 45 milliards d’euros (350 milliards de yuans). Cet accord permettra donc aux opérateurs européens de payer leurs opérations de commerce dans la devise chinoise. Dans le même temps, les places de Paris et de Londres sont bien décidées à devenir le premier centre européen pour les opérations de change sur le yuan. Visas facilités pour les ressortissants chinois, relèvement des plafonds autorisés en matière de transferts bancaires : les deux capitales rivalisent en initiatives pour capter les flux monétaires en yuans et leur bataille ne fait que commencer.

Mais toujours pas une monnaie de réserve

Mais si le yuan est désormais une monnaie d’échange, il lui reste un long chemin à parcourir avant d’atteindre le statut de devise de réserve à l’image du dollar, de l’euro ou du franc suisse. A ce jour, le billet vert compte pour 63% des dépôts des Banques centrales contre à peine 1% pour le yuan. Les récentes péripéties sur le plafond de la dette américaine et la paralysie de l’appareil fédéral (« shutdown) n’ont guère changé les choses. Quand il s’agit de mettre de côté son épargne, le monde continue de miser sur le dollar, étant persuadé que l’Etat le plus sûr – c’est à dire celui qui, entre autres, ne fera jamais faillite – demeure les Etats-Unis et pas la Chine.

mercredi 16 octobre 2013

19 novembre 2013 : L'Algérie et la France, en route vers le Brésil ?

_
19 novembre 2013 : l'Algérie et la France en route pour le mondial. Comme le 18 novembre 2009 ?

 
C’est un amusant clin d’œil de l’histoire…
En 2009, c’est un certain 18 novembre que les équipes de football d’Algérie et de France ont obtenu, séparément, leur ticket pour le mondial en Afrique du sud.  On se souvient du fameux match barrage entre l’Algérie et l’Egypte (1-0 pour les Verts) à Oumdourman au Soudan et du contexte de guerre médiatique algéro-égyptienne dans lequel il s’est déroulé. Le même jour, deux heures après le coup de sifflet final au Soudan, l’équipe de France se qualifiait elle aussi en faisant match nul au Stade de France avec l’Eire (1-1 à Paris après une victoire française 1-0 à Dublin). 
Un match, là encore, qui est resté dans les mémoires avec la main honteuse de Thierry Henri grâce à laquelle les Bleus avaient réussi à égaliser durant les prolongations (l’Irlande menait alors 1-0). Dans les villes et banlieues de France, on avait assisté alors à une double fête, drapeaux français et algériens étant mêlés dans une même joie (au grand soulagement des autorités françaises qui craignaient, pour l’ordre public, le scénario d’une qualification de la France et d’une élimination de l’Algérie).
Quatre ans plus tard, les deux équipes vont de nouveau jouer leur qualification pour le Brésil le même mois, le même jour (19 novembre) et presque à la même date qu’en 2009 (à un jour près). A Blida, l’Algérie sera opposée au Burkina Faso (2-3 à l’aller). Quant à la France, elle jouera son barrage retour contre un adversaire qui sera désigné la semaine prochaine (l’aller aura lieu le 15 novembre).
 L’Algérie et la France... Deux matchs de qualification pour la Coupe du monde au Brésil qui se dérouleront en même temps. Vera-t-on se répéter la belle histoire de 2009 ? Le 19 novembre prochain risque d’être chaud. Très très chaud…

MISE À JOUR, le 20 novembre 2013 : C'est fait, les deux équipes se sont qualifiées pour le mondial brésilien.
_

samedi 12 octobre 2013

La chronique du blédard : Une singularité tunisienne

_
Le Quotidien d'Oran, jeudi 10 octobre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Il est encore trop tôt pour affirmer que la Tunisie est sortie de la crise institutionnelle qui la paralyse depuis plusieurs mois mais l’évolution récente de la situation est des plus encourageantes. Après de nombreuses tergiversations, Ennahda a finalement accepté la possibilité de quitter prochainement le pouvoir pour permettre la mise en place d’un gouvernement composé de personnalités indépendantes. Certes, le parti islamiste a posé un grand nombre de conditions et le calendrier de cette recomposition annoncée est encore flou. Mais il faut tout de même relever que cette acceptation de la formation de Rached Ghanouchi de céder la place – fusse de manière momentanée – est un événement des plus importants dans un monde arabe où les alternances politiques se passent rarement de manière pacifique. On pense notamment au cas égyptien où l’armée continue de tirer à balles réelles contre les partisans de l’ex-président Morsi et cela avec l’apparente bénédiction des chancelleries occidentales.

Vues de Tunisie, les négociations qui se déroulent actuellement au nom du « dialogue national » sont désespérantes. Engagées entre une vingtaine de partis sous la houlette de quatre grandes organisations (*), ces tractations traînent en longueur et donnent lieu à de nombreuses manœuvres dilatoires qui frisent parfois le ridicule quand elles ne témoignent pas d’un manque patent de maturité. Il est évident que certains élus d’Ennahda n’ont pas envie d’abandonner la place, estimant qu’ils sont détenteurs de la légitimité populaire, un argument qui passe de moins en moins auprès d’une population qui réclame à la fois « sa » Constitution et de nouvelles élections. D’autres députés, toutes couleurs confondues, multiplient les entraves pour empêcher coûte que coûte la dissolution de l’Assemblée constituante avant le 23 octobre prochain, c’est-à-dire la date anniversaire (c’était en 2011) du jour où des millions de Tunisiens ont, pour la première fois dans leur histoire, désigné librement leurs représentants.

 
A ce sujet, on prétend à Tunis que ces élus savent qu’il leur faut accomplir un mandat d’au moins deux ans pour bénéficier d’une retraite à vie… Ces arguties, les exigences de dernière minute, les arrière-pensées, y compris celles du « président » Moncef Marzouki qui, visiblement, se verrait bien rempiler, la réapparition d’anciennes figures de l’ex-Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti au pouvoir sous Ben Ali et aujourd’hui dissous ; tout cela a provoqué un sentiment d’exaspération mais aussi d’indifférence croissante chez de nombreux Tunisiens. « Qu’ils s’entendent entre eux », est une phrase qui revient souvent et qui montre que la ferveur euphorique des premiers temps de la révolution a bel et bien disparu.

Mais vues de l’extérieur, ces péripéties ne peuvent cacher une réalité bien plus positive qu’il n’y paraît. Malgré ce qu’annoncent les Cassandres de tous bords, les Tunisiens semblent décidés à trouver une solution consensuelle et leur « dialogue national » n’est pas une mise en scène formelle. On le sait, trop de pays arabes, et l’Algérie en a fait partie, se sont engagés un jour dans des processus de « dialogue » qui, en réalité, ne visaient qu’à masquer une situation conflictuelle et une logique d’affrontement pour ne pas dire de guerre civile. « La Tunisie est une île »… Cette formule souvent entendue prend ici toute sa dimension, les « insulaires » finissant toujours par s’entendre, du moins par être capables de trouver un terrain d’entente. Le traumatisme, l’indignation et la colère engendrés par l’assassinat de Chokri Belaïd puis celui de Mohamed Brahmi ont aussi beaucoup pesé dans la recherche d’une solution pacifique.

Bien entendu, la situation est loin d’être réglée. La Tunisie attend toujours une nouvelle Constitution et, surtout, un code électoral accepté par toutes les forces politiques. Car les élections à venir sont le véritable enjeu des joutes actuelles. En acceptant de quitter le pouvoir, et donc en prenant le risque de mécontenter une base travaillée par le salafisme et les idées radicales, la direction d’Ennahda ne fait pas uniquement preuve d’altruisme ou, pour reprendre les termes de l’un de ses dirigeants, de sens de la responsabilité. En réalité, le parti islamiste est bel et bien conscient de son impopularité croissante et de son incapacité à régler les problèmes, notamment économiques et sociaux auxquels la population est confrontée. D’ailleurs, diverses projections électorales circulent à Tunis et toutes entérinent le fait qu’Ennahda serait incapable de renouveler son score d’octobre 2011.

 
Certains spécialistes – peut-être induits en erreur par leur détestation du parti religieux – affirment même que les nahdaouis seraient battus à plate-couture. En se retirant du gouvernement – après avoir pris quelques précautions comme le fait d’avoir placé des hommes sûrs dans l’administration – Ennahda se ménage donc la possibilité d’un retour triomphal aux affaires puisque ses responsables parient sur un échec et une impopularité certaine de la prochaine équipe ministérielle. On le comprend, cette stratégie est d’ores et déjà décriée par d’autres partis qui accusent les islamistes de duplicité. Reste que cette bataille, somme toute normale, empêche les Tunisiens de réaliser que leur pays est en train de réaliser le plus difficile : sortir avec le minimum de dégâts de la deuxième phase d’une transition qui est loin d’être terminée (**).

(*) L’union générale tunisienne du travail (UGTT), l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA, patronat), l’Ordre national des avocats de Tunisie (ONAT) et la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH).

(**) On peut considérer que la première phase de la transition s’est déroulée entre la chute de Ben Ali et le vote pour l’Assemblée constituante le 23 octobre 2011.
_

jeudi 10 octobre 2013

La chronique économique : Pemex, l’autre Sonatrach

_
Le Quotidien d'Oran, mercredi 9 octobre 2013 
Akram Belkaïd, Paris

Voilà une situation qui devrait « parler » aux Algériens, du moins leur paraître familière. Au Mexique, pays producteur de pétrole, la compagnie nationale Petroleos Mexicanos (Pemex), la « Sonatrach » mexicaine, est en proie aux doutes et aux polémiques. Certes, il n’y a pas d’affaires judiciaires de type Pemex 1, 2 ou autre, mais l’avenir de cette compagnie, la septième mondiale et véritable symbole de la souveraineté nationale, fait l'objet de discussions récurrentes et passionnées.
 
Une compagnie en déclin
 
Récemment élu, le président Enrique Pena Nieto veut réformer le secteur des hydrocarbures en ouvrant aux investisseurs privés le monopole public sur le pétrole, le gaz naturel et l’électricité. Un projet qui fait hurler de colère l’opposition laquelle dénonce une « privatisation » inacceptable. Il faut dire que, depuis la nationalisation de 1938, le monopole de Pemex est inscrit dans deux articles de la Constitution. Ainsi, le Mexique est-il le pays le plus protectionniste en matière d’exploitation des hydrocarbures. Bien plus que l’Arabie Saoudite, l’Algérie ou même le Venezuela.
 
Pour autant, les arguments avancés par Nieto ne manquent pas de pertinence car Pemex est une compagnie à bout de souffle. Vampirisée par l’Etat qui prélève 67% de ses bénéfices (soit le tiers du budget mexicain), elle a enregistré des pertes cumulées de 30 milliards de dollars depuis 2008. Un comble pour une entreprise dont le chiffre d’affaires est de 100 milliards de dollars et dont les réserves sont estimées à 115 milliards de barils. Plus grave encore, faute d’investissements pour la moderniser et lui permettre de faire de nouvelles découvertes, Pemex voit sa production décliner, étant passée de 3,4 millions de barils par jour (mbj) en 2004 à 2,5 mbj en 2012.
 
Confronté à des difficultés budgétaires récurrentes, l’Etat mexicain cherche donc le moyen d’augmenter la production pétrolière et gazière en faisant appel aux entreprises étrangères qui attendent cela depuis des décennies à commencer par celles du grand voisin étasunien. Mais il s’agira toutefois d’une ouverture a minima puisque Mexico n’envisage pas des partages de production (cas où les compagnies étrangères peuvent commercialiser en direct les hydrocarbures qu’elles exploitent) mais des partages de bénéfice ce qui implique que Pemex gardera la main sur la commercialisation. Enrique Pena Nieto est donc en droit d’affirmer qu’il n’y aura pas de privatisation proprement dite du pétrole mexicain mais cela ne convainc personne et son projet de révision de la Constitution risque fort d’être remisé tant les esprits s’échauffent sur cette question.

« Reforma si, privatizacion no »

 Un autre élément qui intéressera les Algériens concerne l’opinion des Mexicains sur cette affaire. En effet, les sondages réalisés sur la question de l’avenir de Pemex sont pour le moins étonnants. Les Mexicains considèrent ainsi que la compagnie pétrolière publique est corrompue, inefficace et qu’elle emploie une armada de privilégiés défendus par des syndicats égoïstes. 53% des Mexicains sont donc pour une réforme profonde de Pemex mais, dans le même temps, 61% d’entre eux sont contre la moindre ouverture au secteur privé. « Reforma si, privatizacion no » : en clair, les Mexicains ne veulent pas du « moins d’Etat » dans le pétrole, ils exigent du « mieux d’Etat ». Un souhait que les Algériens, toujours très pointilleux sur les questions de souveraineté nationale et de contrôle des richesses du pays, doivent certainement comprendre et partager…
_

lundi 7 octobre 2013

Les Maronniers, du côté de Ménilmontant

_
C'est, dit-on, l'un des plus anciens restaurants de l'émigration algérienne à Paris puisque son histoire remonte à 1929 quand il fut acheté par un kabyle.
Aujourd'hui, l'endroit a été rénové mais c'est toujours un rendez-vous pour les enfants de Tamurt Leqvayel venus manger un couscous ou un tikerbabine.
Il y a aussi une bibliothèque en libre-échange. On trouve un livre, on le prend, on le lit, on le ramène.
Rien n'interdit aussi d'offrir un ouvrage qu'on aimerait voir lu par d'autres.
Le mercredi après-midi, c'est le rendez-vous avec l'écrivain public adossé à son pupitre donnant sur la rue.
Envie d'aller y faire un tour ? C'est au restaurant Les Maronniers, rue des Maronites dans le 20ème arrondissement parisien.
Et vous y trouverez, s'il n'a pas encore été emprunté, un exemplaire de Retours en Algérie...


_

dimanche 6 octobre 2013

Kechiche, Seydoux et le métier d'actrice

_
Palme d'or au Festival de Cannes 2013 pour "la Vie d'Adèle", Abdellatif Kechiche a été par la suite durement attaqué par Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos, les deux principales actrices de son film. Ces dernières l'ont accusé de mauvais traitements, le terme "tortionnaire" ayant même été prononcé à plusieurs reprises en référence à des scènes de sexe jugées particulièrement éprouvantes. Cela sans oublier les mises en cause par des techniciens ayant dénoncé les conditions de travail sur le tournage.

Le cinéaste franco-tunisien est longtemps resté silencieux et vient juste de faire une première réponse à ces accusations dans un entretien accordé au Nouvel Observateur (*). Une réponse des plus cinglantes à l'encontre de Léa Seydoux, qui, il faut le rappeler, est la petite-fille de Jérôme Seydoux, le président de Pathé.

"Adèle n'a rien dit [de moi] qui m'ait heurté, mais j'ai été très choqué par les déclarations de Léa. Je n'ai pas compris", a indiqué Kechiche qui adresse sa première flèche : "L'explication heureuse [à ces critiques] serait que le film a réveillé en elle des pulsions qu'elle ignorait et qu'elle souhaite maintenant oublier".

Dans la foulée, le cinéaste laisse entrevoir d'autres motifs, qui relèveraient peut-être d'un racisme, au moins social, qui ne dirait pas son nom : "Léa appartient à un monde qui n'est pas le mien, et pas non plus celui d'Adèle", relève-t-il sans donner plus de détails, cette différence d'appartenance expliquant peut-être, selon lui, des "motivations plus sombres" de l'actrice.

Mais, au-delà de cette explication, c'est le jugement de Kechiche sur le jeu de Léa Seydoux qui mérite l'attention :
"J'ai eu du mal à obtenir de Léa ce que j'attends d'une actrice. Je recherche l'incarnation, pas la démonstration, et je ne supporte pas les mimiques, les moues, les poses, les attitudes de femmes mystérieuses (...) pour elle l'interprétation passe par des ficelles, des trucs. Pour signifier l'étonnement, par exemple, elle écarquille les yeux".

Voilà donc l'actrice habillée pour l'hiver. Pour autant, le propos de Kechiche sonne vrai. Cette superficialité et ce manque de fond masqué par des attitudes vaporeuses et ambiguës sont des travers répandus chez les actrices françaises. Et Kechiche aurait pu ajouter aussi des dictions imparfaites pour ne pas dire vulgaires.

Pour finir, on prendra le temps de réfléchir à propos de l'opposition entre "incarnation" et "démonstration". Vieux débat auquel n'importe quel acteur est tôt ou tard confronté. Faut-il être, ou du moins essayer d'être, ou bien alors faut-il juste faire semblant d'être ? Bien entendu, il n'y a pas de réponse définitive mais, dans les deux cas, il faut savoir bien le faire...

(*) Après la palme, les horreurs, 3 octobre 2013
_

samedi 5 octobre 2013

La chronique du blédard : Que vaut la vie d’un Népalais travaillant au Qatar ?

_
Le Quotidien d'Oran, jeudi 3 octobre 2013
Akram Belkaïd, Paris

 
Il s’appelait Ganesh Bishwakarma. Il avait seize ans et, comme 43 de ses compatriotes népalais, il est mort l’été dernier sur le chantier de construction du futur centre urbain de Lusail au Qatar (ce qui donne en moyenne un décès par jour). Selon The Guardian, qui a enquêté sur les conditions de vie déplorables des migrants asiatiques dans l’émirat, Ganesh a été emporté par une crise cardiaque, là aussi comme nombre d’autres victimes ayant été obligées de travailler par des températures extrêmes. Les révélations du quotidien britannique ont fait le tour du globe et relancé les polémiques à propos du maintien ou non de l’organisation de la Coupe du monde de football de 2022 au Qatar.
 
A dire vrai, pour qui s’intéresse à la région, ces informations ne sont guère surprenantes. Dans les pays du Golfe, la main d’œuvre étrangère, surtout celle en provenance du sous-continent indien, n’a guère de droits et la communauté internationale feint à chaque fois de s’émouvoir d’une situation scandaleuse qui dure depuis au moins quatre décennies. Ganesh Bishwakarma s’est endetté à des taux d’usurier pour pouvoir quitter son village et trouver un travail au Qatar. Comme des milliers de migrants, il a certainement été victime de ces agences de « maning », dont l’activité est de rabattre de la main-d’œuvre vers le Golfe en lui faisant miroiter monts et merveilles. Hélas, la réalité qui a été la sienne durant deux mois avant qu’il ne meure est bien différente.
 
Travailler sous cinquante degrés à l’ombre sans pouvoir boire, souvent avec le ventre vide. Vivre à vingt dans un taudis infesté de cafards et de rats. Se voir confisquer son passeport par son employeur et n’avoir ni le droit de changer de travail ni celui de quitter le pays sans son autorisation. Attendre des semaines voire des mois avant d’être payé et constater alors que son salaire n’est pas celui qui a été promis par le recruteur ou qu’il a été diminué pour des motifs fallacieux. Vivre avec la crainte d’être expulsé et de revenir au pays les poches vides et faire ainsi honte à sa famille qui s’est sacrifiée pour payer le voyage. Etre battu par des contremaîtres, parfois des compatriotes, sans pouvoir se défendre ni porter plainte. Ne pas avoir le droit de faire grève pour défendre ses droits. Vivre dans la merde et la crasse tout en travaillant à ériger des constructions somptueuses et clinquantes. Voilà ce qu’est le quotidien de centaines de milliers de Ganesh Bishwakarma soumis à ce qui n’est ni plus ni moins qu’un travail forcé, autrement dit une forme d’esclavage moderne dénoncée régulièrement par les organisations internationales de défense des droits de la personne humaine.
 
Les défenseurs du Qatar, et ils sont nombreux, s’empressent de faire le parallèle avec la situation du bâtiment en Europe ou ailleurs. Il est vrai que toute phase d’expansion économique a son revers sombre. La France des « trente glorieuses » et sa forte croissance a aussi été celle des bidonvilles. Aujourd’hui encore, il suffit d’observer un chantier de construction dans Paris et ses environs pour comprendre que la situation est loin d’être parfaite. Travailleurs employés au noir, sécurité déficiente, cadences difficiles à suivre : tout cela mérite aussi d’être dénoncé et combattu. Mais cela rien n’à voir avec l’ignominie que subissent les migrants asiatiques dans le Golfe. Car, là-bas, il n’y a ni syndicats ni sociétés civiles capables de faire pression sur les employeurs et leurs sous-traitants (comme toujours, les premiers feignent l’ignorance et se défaussent sur les seconds). Car, là-bas, il n’y a pas d’intégration possible, pas de regroupement familial et certainement pas les mêmes droits, notamment sociaux, que les nationaux.
 
En se portant candidat à l’organisation du mondial 2022, le Qatar a visiblement sous-estimé le fait que cela attirerait fatalement sur lui des regards indiscrets et inquisiteurs. Déjà, la Confédération syndicale internationale (CSI) avertit que les travaux gigantesques pour cette compétition (ils n’ont pas encore débuté) – soit un investissement global de 150 à 200 milliards de dollars – pourraient provoquer quatre mille décès sur les chantiers, cela si l’on se base sur le taux de mortalité actuel sur les grands sites de construction au Qatar. D’un côté, quatre mille damnés de la terre venus offrir leurs bras pour faire sortir leur famille de la misère, de l’autre 150 milliards de dollars… On devine vers où les intérêts globaux vont pencher. Que pèsent 4.000 Népalais, Bangladais, Indiens ou Pakistanais devant ces « billions of dollars » ? Dans le questionnaire adressé par The Guardian aux autorités du Qatar, l’une des questions concerne les raisons du nombre important de travailleurs népalais morts d’une crise cardiaque durant l’été. « Une question qu’il aurait été plus pertinent de poser aux autorités sanitaires compétentes du Népal » a répondu Doha. No comment
 
Ces dernières semaines, le monde du football s’est inquiété des effets dévastateurs que pourraient avoir la chaleur et la forte humidité sur les participants au mondial 2022. Des discussions divisent la Fédération internationale de football (FIFA) à propos d’un éventuel décalage de la compétition (qui s’est toujours tenue au moment de l’été dans l’hémisphère nord) à l’hiver 2021 ou 2022. A l’inverse, et c’est là toute l’indécence de la situation, le sort des travailleurs étrangers commence à peine à être évoqué. D’ores et déjà, le Qatar promet de faire des efforts et ne ménage pas sa peine en matière de communication. Il faut dire que ses difficultés actuelles font le bonheur de légions de consultants en relations publiques. A cela, il faut ajouter les foules d’obligés qui doivent la reconnaissance du ventre et du pétro-billet (ou gazo-billet) à l’émirat. D’éminentes personnalités des arts et de la science, des chercheurs auto-auréolés d’intégrité, nous expliquent déjà que les attaques contre le Qatar relèvent du racisme anti-arabe. Quoi de plus normal pour eux. Habitués aux palaces rutilants de Doha, ils n’ont jamais pris la peine d’aller voir où et comment vivaient les Ganesh Bishwakarma qui portent leurs valises ou nettoient leurs belles chambres…
_

vendredi 4 octobre 2013

La chronique économique : Les x-nomics

_
Le Quotidien d'Oran, mercredi 2 octobre 2013
Akram Belkaïd, Paris

Connaissez-vous les « abenomics » ? Ce terme est aujourd’hui omniprésent dans la presse spécialisée dès lors qu’il s’agit du Japon. Pour être plus précis, c’est un mot-valise qui désigne les principales orientations de la politique économique appliquée par le Premier ministre japonais Shinzo Abe depuis son retour au pouvoir en décembre 2012. De quoi s’agit-il ? C’est un cocktail qui mêle plan de relance avec un assouplissement monétaire (maintien à un niveau bas des taux d’intérêts) le tout adossé à une nouvelle stratégie de croissance où un yen faible dope les exportations. Dans le même temps, Shinzo Abe tente de relancer la consommation par une hausse des salaires tandis que l’augmentation prévue de la taxe sur la valeur ajoutée (tva) a été moins importante que prévu pour ne pas briser la timide reprise de l’activité.

De Reagan à Thaksin

A force d’être martelées, expliquées, décortiquées, les grandes lignes de la politique économique d’Abe ont donc mérité le label « nomics ». Il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas d’un jugement de valeur ou d’une quelconque forme de validation mais juste d’un constat selon lequel la dite politique est cohérente et, surtout, qu’elle est concrète. Le premier homme politique à avoir bénéficié de cette catégorisation est bien entendu Ronald Reagan, président des Etats-Unis de 1980 à 1988. Concoctés par l’économiste Milton Friedman, les « reaganomics » ont façonné nombre de programmes économiques dans les années 1980 et 1990 et continuent d’ailleurs d’influencer les doctrines de la majorité des institutions financières. Réduction des dépenses publiques, réduction des impôts, dérégulation et, enfin, recours à la politique monétaire pour combattre l’inflation : voilà ce que furent les quatre piliers des « reaganomics ». On sait que l’ancien acteur devenu président s’est fortement inspiré de la ligne économique suivie par Margaret Thatcher. Mais, pour cette dernière, il n’a (presque) jamais été question de « thatchernomics ». En effet, on parlait plus de Thatcherisme, ce « isme » tendant à prouver que l’influence de la dame de fer a été le socle majeur et prépondérant de toutes les politiques néolibérales.

D’autres responsables ont eu droit eux aussi à leur « nomics ». Certains sont plus ou moins oubliés à l’image de Roger Douglass, ministre néo-zélandais des finances (1984-1990). Appartenant au Parti travailliste, il a tout de même mis en place des mesures libérales – les « rogernomics » - avec des privatisations, une baisse des subventions et un soutien au libre-échange commercial. A l’opposé, les « thaksinomics » du Premier ministre thaïlandais Thaksin Shinawatra (2001-2006) étaient un mélange de relance keynésienne destinée à définitivement effacer les effets de la crise asiatique de 1997 (grands travaux, soutiens à la consommation, aides au monde rural avec un moratoire sur certaines dettes) le tout mâtiné de quelques privatisations pour ne pas trop fâcher le Fonds monétaire international (FMI). Enfin, Bill Clinton est le dernier président américain dont la politique économique a été jugé suffisamment consistante pour être appelée « clintonomics » : discipline budgétaire pour réduire les déficits, taux d’intérêts bas, soutien au libre-échangisme et développement des marchés financiers, notamment par la dérégulation, en ont été les grandes orientations (inspirées, entre autre, par Robert Rubin et Lawrence Summers). A l’inverse, l’expression « obamanomics » est à prendre avec des pincettes, ayant été utilisées par les républicains pour en moquer le manque de consistance et pour faire la rime avec « kremlinomics », une manière comme une autre de persuader l’électeur américain que Barack Obama n’est qu’un dangereux communiste…

Les « zéronomics »

Et l’Algérie dans tout ça ? Rentier incapable de diversifier son économie, il y a bien longtemps que ce pays n’a plus bénéficié de politique économique cohérente. Le terme n’existait pas dans les années 1970 mais l’on aurait peut-être pu parler de « boumenomics » voire d’« abdessnomics ». Une décennie plus tard, il aurait été possible, réformes obligent, d’évoquer les « hamrounomics ». Mais, depuis, plus rien. Car qui peut aujourd’hui trouver la moindre ligne directrice et la moindre logique rationnelle dans les semblants de politiques économiques suivies en Algérie depuis plus de vingt ans ? Peut-être, d’ailleurs, faudrait-il parler à ce sujet de « zéronomics »…
_

samedi 28 septembre 2013

La chronique du blédard : Quand Idir parle et chante

_
Deux rendez-vous pour la présentation de Retours en Algérie
 
- Mercredi 2 octobre à l'invitation de  l'Association culturelle berbère (ACB), soirée animée par Arezki Metref.
   19h, 37 bis rue des Maronites Paris 20ème - M° Ménilmontant - 01 43 58 23 25 - contact @acbparis.org
 
- Jeudi 3 octobre à l'invitation du Forum France Algérie, débat animé par Farid Yaker,
   A 18h30 au restaurant Ideles, 21 rue St-Nicolas 75012 Paris. Métro Ledru-Rollin.
   Entrée libre et possibilité de dîner sur place à partir de 20h (nombre de places limité)
____________________________________________________________________________________
Le Quotidien d'Oran, jeudi 26 septembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
On s'échappe avec soulagement du pavillon célébrant le Japon, ses rituels et ses gadgets tellement mimis, tellement fous, tellement troooop kawaïi (mignons) pour citer quelques exclamations entendues ci et là dans la bouche d'ados et d'adulescents. On y a feuilleté quelques mangas. On y a vu un gros thon rouge se faire découper en sushis comme à Tsukiji, le gigantesque marché aux poissons de Tokyo. On y a palpé et soupesé moult objets apportant chance et bonheur comme ces chouettes dorées ou ces chats assis qui lèvent les deux pattes, l'une pour attirer l'argent, l'autre les clients. Mais, pour cause de longue file d'attente, on a hélas renoncé à lamper un bol de ramen, ces nouilles qui baignent dans un chaud bouillon et qui sont peut-être ce que la culture chinoise a offert de mieux au Japon. Et, pour finir sur ce liminaire nippon, on n'a pas cessé de s'étonner devant le défilé des cosplay, ces jeunes filles aux tenues improbables et fantasques, se répétant à l'envi que Dieu crée ce qu'Il entend créer...

Nous voici donc marchant dans les allées du parc floral de Vincennes, jadis conçu - c'était dans les années 1960 - à l'image des jardins japonais. L'été indien est enfin là, avec sa lumière douce et ses senteurs apaisantes. On s'attarde dans le jardin insolite, on s'extasie devant les massifs de dahlias et d'iris. On caresse les fougères géantes et on repense aux confitures de l'enfance en passant sous les branches chargées et parfumées d'un cognassier. Un enchantement. Ouvrons ici une parenthèse pour relever que le manuel du journaliste déconseille l'usage de l'expression « été indien », lui préférant celle de « belle arrière-saison ». Voilà une recommandation que l'on se gardera bien de respecter ne serait-ce que par égard pour feu Joe Dassin, lequel n'a semble-t-il pas chanté son célèbre « été indien » en japonais alors qu'il l'a fait pour les « Champs Elysées » (peut-être lui était-il difficile de trouver l'équivalent du fameux « va-va-va » en japonais). Fin de la parenthèse.

C'est dans l'impressionnante pinède (des arbres hauts et effilés venus de Corse) que l'on entend au loin les premiers accords. Une guitare électrique. Une flûte. On se dit qu'un groupe nippon vient de débarquer de Shibuya mais l'air familier dissipe vite cette perception. Non, cette flûte qui monte haut, cette basse qui riffe, ce bendir, pardon cet adjoune, qui tonne et ces voix féminines qui montent aux aigus : tout cela ne peut venir que de chez nous. On s'approche à pas rapides. La petite esplanade de spectacle est déjà noire de monde et il faut se hisser sur la pointe des pieds pour apercevoir la scène. Oui, c'est bien lui.
Idir en personne. On était venu pour le Japon, on se retrouve en... Bon, il faut une nouvelle parenthèse : là, le présent chroniqueur hésite sur le mot à employer. En Algérie ? Les uns vont râler. En Kabylie ? Les autres en feront de même. En Berbérie ? Cela ne mettra personne d'accord. Alors va donc pour Algékabérie. Fin de la seconde parenthèse.

Sur scène, des jeunes brandissent un drapeau bleu, vert et jaune. « Ce n'est pas un message politique » prévient le chanteur. « C'est l'emblème d'une revendication culturelle. Celle d'un monde berbère qui refuse de disparaître ». Applaudissements et youyous ponctuent cette sortie. Des nipophiles qui passent à proximité s'arrêtent, se demandant qui est cette star qui déchaîne la foule. Certains décident de rester, s'asseyant sur la pelouse où des familles prennent déjà le goûter. C'est évident, l'ambiance berbéro-arabo-gauloise est bien plus chaude et conviviale que des déambulations entre des stands exposant des babioles et autres japonaiseries bien onéreuses.

Idir parle, les accords qu'il égrène lento suffisant à deviner la chanson qui arrive. Il évoque l'enfance, les gestes répétitifs d'une mère barattant le lait, rythmant son travail par des mots, des chants, des sourires ou parfois des pleurs et des soupirs. C'est un long hommage aux mères que prononce l'artiste. Aux mères d'ici et de là-bas, exhortant les présents à avoir dans leur tête, « une image claire, précise et lumineuse », de celle qui leur a donné la vie, qu'elle soit ou non de ce monde. Il y a alors des gorges qui se serrent et des paquets de mouchoir que l'on ouvre. Puis viennent les premières paroles d'ssendu, la calebasse qui donne le beurre tant désiré. Le soleil décline et sa lumière devient encore plus tendre. C'est juste un « perfect day » comme aurait pu le chanter Lou Reed. Juste ce qu'il faut de chaleur. Juste ce qu'il faut de bleu dans le ciel. Des hommes et des femmes qui dansent. Des enfants qui se poursuivent, tombent et se relèvent.
 
Idir annonce maintenant la chanson qui lui a évité d'aller faire le géologue dans les champs pétroliers du sud algérien. Il s'agit bien sûr d'A Vava Inouva (non, ce n'est pas le vavava de Dassin mais le premier tube d'Idir). Ah, que cette chanson a compté dans l'Algérie des années 1970 ! « L'Algérie a aussi son Bob Dylan » avait alors titré la très sérieuse presse unique du parti unique, célébrant ainsi le premier tube maghrébin à s'imposer en France (et cela bien avant les raïeries de l'ex-cheb Khaled). Impossible de l'entendre sans penser à l'album éponyme tant de fois écouté, prêté, rayé, perdu et racheté. Puis, après avoir moqué cette étrange et bien hypocrite coutume du rappel, Idir clôt son tour de chant avec l'inévitable Zwits rwits, un indétrônable et toujours aussi moderne « shake it baby » à la mode kabyle (ah, cette intro de guitare sèche, annonciatrice de tant de déhanchements…).
 
Voilà, le concert est terminé. La foule s'égaille, de larges sourires aux lèvres. Et l'on ne peut s'empêcher de gâcher un peu de sa propre joie en se disant que dans un monde parfait, tout cela aurait pu se passer dans les allées du Jardin d'Essai algérois. Que des familles venues flâner sous les dragonniers seraient tombées par hasard sur un concert d'un Idir enfin revenu pour chanter au pays et en auraient profité en toute tranquillité. Oui, cela aurait pu être ainsi mais cela n'est pas. Et, pour bien apprécier ce qui se passe ici, on se convainc alors qu'il faut apprendre à oublier parfois les peines de là-bas.
 
Lire aussi :
 
- La chronique économique : Quand la Fed surprend les marchés 
_

vendredi 27 septembre 2013

La chronique économique : Quand la Fed surprend les marchés

_
Le Quotidien d'Oran, mercredi 25 septembre 2013
Akram Belkaïd, Paris  
 
La Réserve fédérale américaine serait-elle devenue une adepte du contre-pied ? La semaine dernière, les marchés et la majorité des observateurs s’attendaient à ce qu’elle augmente ses taux et qu’elle mette fin à sa politique de soutien actif à l’économie américaine (Quantitative easing ou QE) en cessant progressivement ses achats de Bons du Trésor à long terme et de titres hypothécaires. Or, le dernier Comité de politique monétaire (FOMC) a décidé de ne rien en faire en maintenant son taux directeur au plus bas (il est de 0,25%) et en injectant chaque mois 85 milliards de dollars dans les circuits financiers.

Le «QE» est maintenu

La nouvelle a été saluée par les marchés mais aussi par les capitales émergentes confrontées à une fuite de capitaux vers les Etats-Unis (si la Banque centrale américaine remonte ses taux, placer son argent sur les marchés étasuniens sera plus rentable). Pour se justifier, la Fed – qui doit changer de président en 2014 (Janet Yellen, vice-présidente de l’institution est annoncée pour succéder à Ben Bernanke) - a estimé que la reprise de l’économie américaine reste encore fragile et qu’elle nécessite le maintien de son soutien. Un avis que confortent les chiffres de conjoncture puisque si la croissance du Produit intérieur brut (PIB) est de retour, le chômage peine à diminuer ce qui place les Etats-Unis dans la situation inconfortable de la «jobless recovery» soit la reprise sans emplois nouveaux. La Fed a d’ailleurs abaissé ses prévisions de croissance pour 2013 et 2014 ce qui laisse présager d’un maintien plus long que prévu du Quantitative easing, une politique d’intervention monétaire dite «non-orthodoxe» (jusqu’en 2012, l’approche habituelle excluait qu’une Banque centrale rachète la dette de son propre pays ce qui, in fine, revient à faire fonctionner la planche à billet).
 
Mais la bonne surprise passée, des critiques se sont fait entendre. Plusieurs experts ont regretté ce qu’ils qualifient de laxisme de la Fed. Pour eux, il est temps que la Banque centrale américaine mette fin à cette période « d’argent gratuit » dont les conséquences pourraient être catastrophiques à terme. En effet, avec cette abondance de liquidités, il y aurait au moins trois bulles en formation : dans l’immobilier, sur le marché des actions et sur celui des Bons du Trésor (treasuries). Et qui dit bulle dit, au final, éclatement et donc nouvelle crise. Car en se gardant de resserrer le marché du crédit, la Fed serait finalement fidèle à sa réputation grandissante de « serial bulber », comprendre un provocateur de bulles en série, la première ayant été celle des marchés d’actions et des valeurs internet il y a une quinzaine d’années.

La Fed n’a que faire des anticipations

Si ces critiques sont recevables et même nécessaires, d’autres sont pour le moins étonnantes. Ainsi, de nombreux acteurs du marché ont reproché à la Fed son «manque de sérieux» pour n’avoir pas adopté la position largement anticipée par le marché. Donc, et à suivre ce raisonnement, il aurait fallu que la Réserve fédérale augmente ses taux parce que le marché en était persuadé… Voilà qui redéfinirait les règles de cette institution, cette dernière s’obligeant à respecter les anticipations des investisseurs. En réalité, il n’est nulle question de crédibilité dans cette affaire car il est bon que le marché soit confronté à quelques surprises de temps à autre. Et il est aussi  bon pour lui de se rappeler qu’une anticipation n’est rien d’autre qu’un pari plus ou moins risqué.
_

jeudi 26 septembre 2013

Rigolade matinale grâce à France inter et Chalghoumi

_
-->
Entendu ce matin (journal de 7h) sur les ondes de France Inter. 

L’imam Chalghoumi, oui encore lui, en visite au Vatican avec d’autres imams à l’initiative de Marek Halter et au micro de la journaliste de France Inter :

« … que l’endroit il est ça, je sentais on dirait je suis à La Mecque ». « … tellement de monde, ça, ça m’a touché énormément »  « mais les imams ils m’ont dit on sent une chose forte » (…) « Voir sa sainteté il arrive vers nous… nous aussi on se lève (…) … c’est plus qu’un mufti pour nous »

Pour la petite histoire, et selon la journaliste, le pape n’a serré la main qu’au seul Marek Halter et la photo de groupe n'a pas eu lieu... La prouchine foua ?
_

_

mardi 24 septembre 2013

Entretien accordé à Courrier international : FRANCE “Le Front national profite de l’absence d’idées

_
Courrier International, jeudi 19 septembre 2013

Courrier international – Le Front national semble être l’épicentre de la vie politique française. Cela vous semble justifié ?
Akram Belkaïd – C’est effectivement le cas car la classe politique traditionnelle est incapable de trouver une parade efficace à la crise sociale qui mine le Vieux Continent. A gauche comme à droite, on manque d’idées pour lutter efficacement contre le chômage et réduire les inégalités engendrées notamment par la mondialisation financière. Les affaires DSK et Cahuzac, pour ne citer qu’elles, ont aussi écœuré des millions de Français, dont la colère profite directement au Front national. Ce parti est désormais au centre du jeu politique pour les prochaines élections, y compris la présidentielle de 2017.

Un tiers des Français se sentiraient “proches des idées” défendues par Le Pen. Faut-il s’en inquiéter ?
Absolument. Certes, on peut se rassurer en disant que nombreux sont ceux qui trouvent dans le FN le seul recours pour exprimer leur colère. Mais un tel raisonnement revient à nier la réalité de la radicalisation d’une partie de la société française sur les questions des inégalités sociales, de l’insécurité, de l’immigration ou même de la peine de mort. Aujourd’hui, le discours humaniste et tolérant est en partie déconsidéré parce qu’il est tenu par des élites politiques et économiques complètement déconnectées de la réalité sociale et, à mon sens, coupables de désinvolture à l’égard des classes populaires et moyennes.

Quel est votre point de vue sur les positions peu claires de l’UMP concernant les reports de voix aux municipales de mars 2014 ?
Cela fait plus de vingt ans que la droite est tentée de faire alliance avec le FN. A chaque rendez-vous électoral, les garde-fous et les rappels à l’ordre au sein de cette famille politique ont empêché ce rapprochement. Mais, quand on regarde ce qui se passe dans le reste de l’Europe, y compris en Scandinavie, où les partis d’extrême droite sont devenus fréquentables, on se rend compte que la France demeure une exception. Est-ce que cela va durer ? Rien n’est moins sûr, car on sent bien qu’une bonne partie de l’opinion publique française est prête à accepter une alliance UMP-FN, que la présidence Sarkozy et ses dérapages divers (discours sur les Roms, débat sur l’identité nationale…) ont contribué à préparer.
_

dimanche 22 septembre 2013

La chronique du blédard : Le bijoutier de Nice et la tentation FN de la droite française

_
Le Quotidien d'Oran, jeudi 19 septembre 2013
Akram Belkaïd, Paris


Les faits divers sont souvent révélateurs de l’état d’une société et des pulsions qui l’animent et, parfois, la minent. L’affaire dite du bijoutier de Nice, se faisant justice lui-même en abattant l’un de ses agresseurs, en est un parfait exemple. Mise en examen pour homicide volontaire et placée en résidence surveillée, cette personne est désormais au centre de passions qui la dépassent. Comme on pouvait s’y attendre, ce drame – il y a tout de même eu mort d’homme – a fait l’objet de plusieurs récupérations politiques à commencer par  celle d'une partie de la droite dite républicaine. L’occasion était trop belle pour elle de profiter – verbe employé à dessein – de l’occasion pour régler ses comptes avec la gauche au pouvoir mais surtout avec Christiane Taubira, la ministre de la justice accusée de laxisme à l’égard des délinquants.

On retiendra surtout la participation d’Eric Ciotti et de Christian Estrosi, deux élus UMP de droite, à la marche organisée en soutien du bijoutier. Le président du conseil général des Alpes-Maritimes et le député-maire de Nice ont donc manifesté leur solidarité avec un criminel ayant ravi une vie humaine alors que la sienne n’était pas menacée (il a tiré sur ses assaillants alors qu’ils prenaient la fuite). Bien sûr, rien ne justifie que l’on attaque un commerçant mais, dans un Etat de droit, ce n’est pas le citoyen qui se fait justice lui-même. En participant à la marche, les deux compères ultra-droitiers ont donc discrédité l’institution républicaine ce qui, finalement, peut être considéré comme un encouragement à appliquer la loi du talion ou bien encore celle du far West.

Le plus étonnant dans l’affaire, c’est que le Front national, du moins ses dirigeants, ont été plus réservés. Ainsi, Marine Le Pen a-t-elle balayée la thèse de la légitime défense, prédisant que le bijoutier sera vraisemblablement jugé aux assises. La leader frontiste s’est tout de même empressée de rappeler « l'exaspération, le sentiment d'abandon » qu’éprouveraient nombre de Français qui « aujourd'hui ont le sentiment que s'ils ne se défendent pas eux-mêmes, le pouvoir ne les défendra pas ». Bien sûr, et à l'inverse, de nombreux militants et sympathisants du FN n’ont pas eu la même prudence rhétorique comme en témoignent les discours vengeurs qui se sont propagés à la vitesse de l’éclair sur les réseaux sociaux, la page de soutien au bijoutier sur Facebook n’étant que la partie visible d’un iceberg de haine et d’irresponsabilité. Pour autant, on ne peut s’empêcher de penser que, dans cette triste affaire, le FN a été moins en pointe que l’UMP. Et cela en dit long sur l’évolution de la droite française.

Le temps où existait une ligne de démarcation extrêmement claire entre cette dernière et l’extrême-droite n’est plus. De Gaule est parti et ses héritiers sont en maison de retraite. Cela fait déjà plusieurs années que l’UMP est tiraillée par l’envie de faire alliance avec le Front national ou par celle de lui « voler » ses électeurs. C’est ce qu’a d’ailleurs fait Nicolas Sarkozy dès sa nomination au poste de ministre de l’intérieur en 2002, le paroxysme de cette stratégie ayant été atteint lors de la campagne électorale de 2007. En 2012, l’ancien président français a tenté la même capture mais cela n’a pas suffit pour qu’il batte François Hollande (il s’en est tout de même fallu de peu…). La stratégie du « rapt » n’ayant pas fonctionné on en revient donc à celle de l’alliance.

Il y a quelques jours, l’ancien Premier ministre François Fillon, censé jusque-là représenter une droite responsable et vigilante quant à toute compromission avec l’extrême-droite, n’a pas écarté l’idée d’appeler à voter pour des candidats du Front national. C’est tout sauf anodin car cela traduit un rapport de force qui évolue. Quand on examine avec attention l’évolution des scrutins en France, on se rend bien compte qu’il existe une réelle dynamique électorale du FN. Il fut un temps où d’anciens militants communistes basculaient vers ce parti politique. Aujourd’hui, et il en a déjà été question dans ces colonnes, on voit même des électeurs d’origine maghrébine ou sub-saharienne clamer leur intention de voter pour Le Pen.

Crise économique et sociale, crainte du déclassement social au sein des classes moyennes, comportement désinvolte des élites politiques et économiques et multiplication des scandales : les raisons de l’adhésion au Front national de personnes n’étant pas forcément xénophobes ou islamophobes sont connues. Considérées comme temporaires et non structurelles, elles ont poussé jusque-là la droite républicaine à penser qu’elle pourra tôt ou tard récupérer ces voix sans s’allier avec le diable. Aujourd’hui, nombreux sont les élus UMP qui pensent le contraire. Du coup, on peut se demander jusqu’à quand durera l’exception française en Europe. En effet, à ce jour, de nombreux partis de droite n’ont pas craint de s’allier avec des partis équivalents au Front national. Autriche, Suède, Norvège, Pays-Bas, Hongrie et même Italie : Quand on dresse l’état d’une Europe qui semble reprise par ses vieux démons, on réalise que la France est effectivement à part.  Les prochaines élections municipales mais aussi, et surtout, européenne, montreront si cela reste le cas.

Mais revenons sur l’affaire du bijoutier de Nice. Un autre de ses enseignements, peu abordé par les médias, est que la question de l’abolition de la peine de mort n’est toujours pas une affaire entendue en France. On sait que l’extrême-droite revendique son rétablissement. Mais, à examiner de près le discours des soutiens « républicains » du bijoutier, notamment celui d’Estrosi et de Ciotti, on se rend compte que le message répété à l’envi selon lequel « la justice n’est pas assez sévère » ne sert qu’à véhiculer celui selon lequel les criminels n’auraient peur de rien puisque la peine de mort n’existe plus. Cette constatation provoque un malaise à la mesure des dangers que charrie cette époque troublée.

_

vendredi 20 septembre 2013

La chronique économique : De l'offre et de la demande

_
Le Quotidien d'Oran, mercredi 18 septembre 2013
 Akram Belkaïd, Paris
 
Aux économistes qui ont un peu trop tendance à se hausser du col en considérant que leur discipline est une science exacte, il est souvent dit qu’elle ne se résume en réalité qu’à une seule loi. Celle de l’offre et de la demande tandis que le reste ne serait que broderies et autres obscures abstractions destinées à imiter  -en vain- les mathématiques. La moquerie est quelque peu outrancière mais il est vrai qu’il est fréquent que l’on oublie de revenir aux lois fondamentales pour expliquer la crise que traverse actuellement une grande partie de la planète. De quoi s’agit-il ?

Favoriser l’acheteur ou le vendeur ?

Dans les pays développés le dilemme des gouvernements se pose souvent en termes de choix entre une politique de l’offre et une politique de la demande. Dans le premier cas, ce sont les « vendeurs » qui sont le plus favorisés. Il s’agit principalement des entreprises à qui il est consenti maints avantages pour qu’elles produisent plus et pour qu’elles demeurent compétitives. Cela passe par une fiscalité allégée et diverses aides financières. Cela se traduit aussi par des mesures incitatives notamment sur le plan réglementaire (normes et législations moins contraignantes, dérégulation…) mais aussi sur le plan social (baisse des charges, modification du code du travail à l’image de ce qui se fait dans les zones franches,…). On notera au passage que les avantages accordés aux ménages les plus aisés (cette fameuse minorité dont les avoirs sont inversement proportionnels à son importance démographique) sont souvent parés de la vertu de l’offre. Ainsi les cadeaux fiscaux consentis aux riches seraient la garantie que ces derniers paieront la société en retour en faisant fonctionner l’économie grâce à leurs dépenses et investissements.

Dans le second cas, la politique de la demande bénéficie aux « acheteurs », c’est-à-dire les ménages. L’idée est d’augmenter leur pouvoir d’achat et de les inciter à dépenser. Dans cet ordre d’idée, il arrive aussi que l’on cherche à convaincre les épargnants à puiser dans leurs économies -et cela par une fiscalité moins attractive pour les produits d’épargne- ou alors à s’endetter grâce notamment aux crédits à la consommation cela sans oublier toute la panoplie autour du diptyque immobilier et prêts hypothécaires (aux Etats-Unis, avant la crise des subprimes, la renégociation des prêts hypothécaires en cas de baisse des taux permettait de dégager des liquidités susceptibles de financer la consommation).

Où en sommes-nous aujourd’hui ? La situation est simple. Une partie de l’économie mondiale est confrontée à une crise de la demande. En clair, les produits sont là et en quantités suffisantes mais c’est la demande qui manque. Confrontés à des salaires en stagnation et entraînés vers le bas par la mondialisation et les délocalisations, les « acheteurs » hésitent à dépenser tandis que leur baisse de confiance engendrée par des crises à répétition (subprimes, situation en Grèce,…) les pousse à favoriser l’épargne. Dès lors, se pose la question de savoir comment sortir de ce cercle vicieux. Pour l’heure, nombre de gouvernements ont choisi de continuer à croire aux vertus de la politique de la demande. Ainsi, et alors que le chômage explose en Europe et qu’il peine à refluer aux Etats-Unis, ce sont toujours et encore les entreprises – et surtout les grandes - qui bénéficient des mesures financières accommodantes.

L’Europe fait fausse route

Après des années de dérégulation, de baisse des prélèvements fiscaux sur les bénéfices et de réduction des dépenses sociales (lesquelles sont aussi un moyen de relancer la demande), le salarié tend à devenir un travailleur d’autant plus pauvre que c’est lui, en priorité, qui, par ses impôts, fait les frais des efforts en matière de réduction des déficits publics. Aussi suicidaires soient-elles, ces politiques continuent d’être appliquées en Europe et, à un degré moindre, aux Etats-Unis. Pourtant l’histoire économique montre que l’austérité couplée à une politique d’offre ne donne guère de résultats probants. Voilà pourquoi l’Europe gagnerait tant à privilégier une approche couplant politique de la demande et relance keynésienne, cette dernière permettant à l'Etat de se substituer momentanément par ses dépenses et investissements aux ménages.
_

jeudi 19 septembre 2013

La chronique économique : Coup de mou pour les pays émergents

_
Le Quotidien d'Oran, mercredi 11 septembre 2013
Akram Belkaïd, Paris

Ils étaient cités en exemple pour leur dynamisme, les voici accusés de menacer la reprise de l’économie mondiale. Et pourtant, ce n’est pas entièrement leur faute… De fait, depuis plusieurs semaines, les alertes se multiplient quant à la baisse des performances des principaux pays émergents cela alors même que les Etats-Unis mais aussi la zone euro s’éloignent de la zone dangereuse de la récession. Or, si le ralentissement est bien tangible chez les fameux BRIICS (Brésil, Russie, Inde, Indonésie, Chine et Afrique du Sud), ses raisons sont, en grande partie, à rechercher du côté des pays développés.


La Fed a allumé l’incendie

En annonçant, le 22 mai dernier, qu’elle envisageait de cesser ses injections massives de liquidités dans l’économie (85 milliards de dollars par mois), la Réserve fédérale américaine (Fed) a enclenché un mouvement d’ajustement des flux de capitaux qui dessert les pays émergents. En effet, la perspective de la fin de ce programme d’ « assouplissement quantitatif » a provoqué une hausse des taux d’intérêts aux Etats-Unis. Du coup, nombre d’investisseurs rapatrient en masse leurs capitaux placés dans les pays émergents car cette hausse des taux longs américains leur garantit de meilleures rentabilité et liquidité.

En moins de trois mois, les fonds placés dans les pays émergents ont perdu près de 60 milliards de dollars et ont été rapatriés vers les Etats-Unis et la zone euro. Un reflux plus important encore que lors de la crise financière de 2008. Pays soumis à des déficits de paiements structurels, l’Inde et le Brésil sont les plus affectés par ce réajustement et leurs monnaies ont perdu près de 20% de leur valeur par rapport au billet vert depuis mai dernier. Du jamais vu depuis 1995, ce repli faisant écho aux grandes crises monétaires ayant ébranlé les pays émergents durant les années 1980 et 1990.

Cette fuite des capitaux jusque-là placés dans les pays émergents vers les Etats-Unis et l’Europe a plusieurs conséquences négatives. En provoquant la dépréciation des devises comme la roupie ou le real, elle engendre des tensions inflationnistes lesquels dissuadent les ménages d’épargner ce qui aggrave la dégradation des comptes externes des pays concernés.  Pour autant, les risques d’une grande crise financière des pays émergents doivent être relativisés car la majorité des pays émergents disposent de confortables réserves de change ce qui leur évitera, du moins dans un premier temps, de faire appel au Fonds monétaire international (FMI) pour équilibrer leurs comptes. Dans le même temps, l’Inde et le Brésil envisagent de créer un fonds commun d’intervention sur le marché des monnaies.  Une intervention qui passera par l’achat de dollars afin de provoquer l’appréciation du billet vert et, inversement, de freiner la glissade de leurs monnaies.

Un G20 toujours vain

Comme l’avaient prédit de nombreux observateurs, la tenue du G20 au cours du week-end dernier n’a débouché sur aucun accord concret pour trouver une solution aux déboires monétaires des pays émergents.  Certes, les gouverneurs des banques centrales du G20 se sont engagés « sur le fait que les changements futurs de politiques monétaires continueront d'être calibrés avec précaution » mais cela ne signifie pas que la Fed renoncera à sa décision de ne plus injecter des fonds dans l’économie américaine. En clair, l’hémorragie de capitaux dans les places émergentes risque de se poursuivre. C’est là une nouvelle preuve du caractère hautement volatil des investissements financiers étrangers et cela devrait inciter les pays pénalisées à développer leurs marchés intérieurs et à encourager l’épargne des ménages.
_

dimanche 15 septembre 2013

La chronique du blédard : De la laïcité et de l'islam en France

_
Le Quotidien d'Oran, jeudi 12 septembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Le gouvernement français s’en défend mais pour de nombreux musulmans de France la mise en place d’une charte de la laïcité à l’école s’apparente à un acte hostile contre eux et contre leur religion. Il ne faut pas se leurrer : la défiance à ce sujet est réelle d’autant qu’il faudrait être naïf pour nier l’existence d’arrière-pensées des autorités concernant un sujet hautement délicat pour ne pas dire explosif. Car, dans ce genre de situation, les procès d’intention sont nombreux. « Islamophobie évidente et intolérable » crient les uns. « Démarche rendue nécessaire par les problèmes rencontrés en milieux éducatifs » répondent les autres en jurant pourtant qu’ils ne visent personne en particulier.
 
Le mieux, pour juger de l’affaire, est de se reporter à ce document de quinze articles. La première constatation c’est que l’islam n’est jamais cité et que les musulmans n’y sont pas désignés du doigt. Mais, diverses actualités obligent, il est évidemment impossible de lire ce texte sans penser à la religion musulmane et aux diverses tensions qui accompagnent sa présence de plus en plus visible – d’aucuns diront son essor – en France. On pense bien sûr aux affaires liées à l’interdiction du voile dans les établissements scolaires mais aussi à d’autres polémiques si caractéristiques de l’air du temps dans l’Hexagone comme la question de la viande hallal dans les cantines.

Le premier article de la charte stipule que la France, « République indivisible, laïque, démocratique et sociale (…) respecte toutes les croyances ». La République, peut-être, mais cela n’est pas toujours vrai en ce qui concerne ses représentants ou ceux qui aspirent à l’être. Cette réalité alimente bien des rancœurs. En effet, depuis plus d’une décennie, les discours ouvertement islamophobes ne sont pas le fait de la seule extrême-droite et dans ce contexte même l’Etat français n’est pas toujours exempt de reproches.

Le document rappelle ensuite la neutralité de l’Etat vis-à-vis des convictions religieuses ou spirituelles. « Il n’y a pas de religion d’Etat » proclame ainsi l’article deux. Ce principe fondateur né des combats menés au début du XXème siècle pour affranchir la République du poids de l’Eglise catholique mériterait aujourd’hui une exégèse. Non pas pour le remettre en cause mais pour répondre aux enjeux de l’époque avec notamment une importante communauté musulmane, de nationalité française, qui estime qu’une partie de ses droits lui sont déniés. Cela quand elle n’est pas victime d’une stigmatisation récurrente alimentée, il est vrai, par les errements et les excès sanglants de mouvements extrémistes se réclamant de l’islam.
 
L’absence de religion d’Etat en France est un acquis dont les pays musulmans feraient mieux de s’inspirer (mais ceci est une autre affaire...). Par contre, il est des questions auxquels les principes de laïcité tels qu’ils existent aujourd’hui ne répondent pas de manière satisfaisante. L’un des reproches des musulmans français à l’égard de leur Etat – reproche souvent exprimé de manière vigoureuse – est que ce dernier répugne à assurer l’égalité des religions entre elles, estimant que là n’est pas son rôle. Certes, comme le rappelle le troisième article de la Charte, la laïcité « permet la libre expression de ses convictions » - précisant au passage que cela se fait « dans le respect de celles d’autrui et dans les limites de l’ordre public ». Mais ce document ne dit rien à propos de l’égalité pour ce qui est des conditions et possibilités de pratiquer librement et dignement son culte ? On pense, bien entendu, à la question des constructions de mosquées qui, le plus souvent, s’apparentent à un parcours du combattant comme en témoignent notamment les péripéties juridiques autour du chantier de la future mosquée de Marseille…
 
Pour de nombreux défenseurs de la laïcité, l’Etat n’a pas à se mêler de l’égalité en matière de conditions de pratique du culte son rôle se bornant à garantir la liberté de conviction religieuse. C’est une position que l’on pourrait comprendre dans un panorama religieux figé mais la France, comme une bonne partie du monde évolue. La place importante de l’islam dont la présence remonte pourtant à moins d’un siècle, l’émergence de nouvelles spiritualités, tout cela ne peut permettre à l’Etat français de se cantonner dans une position défensive pour ne pas dire répressive. Si l’Etat n’a pas à se mêler de religions il est tout de même obligé de veiller à ce qu’aucune d’entre elles ne se considère comme malmenée.
 
Il est certainement important de défendre la neutralité religieuse de l’école publique et l’exigence d’une application identique des règles pour tous les écoliers. Il est aussi bienvenu de rappeler que « nul ne peut se prévaloir de son appartenance religieuse pour refuser de se conformer aux règles applicables dans l’Ecole de la République » (article 13 de la charte). Mais grande est la conviction chez une bonne partie des musulmans de France que la laïcité est un outil de coercition destinée à préserver un statu quo en matière de prépondérance d’une religion sur l’autre et à empêcher que, finalement, l’islam ne puisse être considéré comme une religion « française » au sens qu’elle ne serait plus « importée » de l’extérieur.
 
Enfin, il faudrait aussi que l’Etat et ses représentants s’emploient à rappeler que, la laïcité, ce n’est pas la promotion de l’athéisme et le refus des religions. Que la laïcité, ce n’est pas consacrer la critique systématique et la mise en cause des religions au rang de projet de société et de mode de vie. Car, hélas, qu’ils soient chrétiens, juifs ou musulmans, de nombreux croyants se sentent aujourd’hui pointés du doigt par toute une machinerie médiatico-intellectuelle dont la conception de la laïcité semble pour le moins des plus restrictives. Et l'Etat français gagnerait à ne pas s'en faire le relais.
_