Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).

lundi 10 février 2020

Note de lecture (Le Monde diplomatique) : Ho Chi Minh. Écrits et combats d'Alain Ruscio

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Ho Chi Minh. Écrits et combats

Alain Ruscio
Durant toute une vie de luttes et d’engagements, Ho Chi Minh (1890-1969), le père de l’indépendance du Vietnam, n’a jamais cessé d’écrire. L’ouvrage présenté par l’historien Alain Ruscio propose une plongée dans un choix d’articles, discours, lettres, poèmes de celui qui fut un homme du peuple, un voyageur, un exilé vivant dans le dénuement — notamment en France et au Royaume-Uni — et un organisateur politique, avant de revenir en 1941 dans son pays natal, où il œuvra longtemps dans la clandestinité. Ce recueil permet de découvrir la pensée toujours pragmatique de cet « homme aux sandales de caoutchouc »,comme le surnomma l’écrivain algérien Kateb Yacine dans une pièce contre la guerre du Vietnam. Au fil des pages, une question d’importance, d’emblée posée par Ruscio, se précise : Ho était-il avant tout un communiste ou un nationaliste ? Débat sans fin, auquel on peut échapper en le disant d’abord profondément patriote, mais aussi anticolonialiste et anti-impérialiste. Ses écrits — on pense notamment aux rapports entre le parti au pouvoir et le peuple — méritent d’être médités dans un monde de confusion idéologique.
Akram Belkaïd
Le Temps des cerises, Montreuil, 2019, 388 pages, 20 euros.

La chronique du blédard : One, two, three, viva l’Algérie, le Maroc, la Tunisie et le Maghreb aussi !

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 6 février 2020
Akram Belkaïd, Paris


L’Algérie va donc placer cent cinquante millions de dollars (des millions, pas des milliards) en dépôt de garantie auprès de la Banque centrale tunisienne. L’opération est banale. Toutes les Banques centrales du monde peuvent gérer une partie de leurs liquidités de la sorte. Dans le cas algérien, à l’heure où les réserves de change sont de soixante-deux milliards de dollars (des milliards, pas des millions…), ce dépôt ne constitue pas grand-chose. Si l’on est attentif à la situation actuelle de la Tunisie, marquée par la crise économique et financière, laquelle exacerbe les incertitudes politiques, on peut même dire que cela n’est pas assez.

Ce n’est pas l’avis de nombre de nos compatriotes qui se sont exprimés via les réseaux sociaux. Pour eux, charité bien ordonnée commence par soi-même. Les voici soudain transformés en bons gestionnaires, observateurs avisés de l’emploi efficient des ressources financières du pays. Cent cinquante millions de dollars… Un epsilon à comparer avec les huit cent milliards de dollars (des milliards, pas des millions), voire plus, dilapidés en vingt ans de règne bouteflikien. Comme l’ont relevé des internautes sur Twitter, ainsi s’indigne-t-on à propos de ces cent-cinquante millions de dollars quand, dans le même temps, on ne dit rien de l’importance des budgets de la défense ou des montants consacrés aux importations…

Je suis Algérien. Je suis aussi Tunisien. J’ajouterai même que je suis aussi Marocain. Il ne s’agit pas juste des paroles jetées en l’air, s’inscrivant dans un discours mécanique et répétitif, à l’image des discours creux sur l’arabité et l’union du monde arabe. Non, le Maghreb est à la fois une réalité et une interdiction. Qui ne voyage pas en Tunisie ou au Maroc ne peut le comprendre. Ces gens que certains d’entre-nous ne cessent d’insulter via les réseaux sociaux ou via une presse irresponsable sont plus que nos sœurs ou nos frères. Ils nous ressemblent. Ils sont nous-mêmes. Le Maghreb uni devrait être une évidence pour tous. C’est, hélas, du pain béni pour nombre de personnes qui confondent patriotisme et xénophobie primaire.

Il n’est pas normal que l’on ne puisse pas voyager par la route de Rabat à Tunis en passant par Alger. Nous sommes en 2020 et nous vivons dans un Maghreb où la restriction du mouvement, de l’installation et des échanges commerciaux est bien plus importante que durant la période coloniale ! Celles et ceux qui ont de la famille de l’autre côté de l’une des deux frontières le savent très bien.

Certes, la situation de l’Algérie n’est guère reluisante. Les problèmes structurels de l’économie algérienne qui existaient en 1999, ou même en 1989, sont toujours là. Certains, comme la dépendance aux hydrocarbures, se sont même aggravés (Ah que le bilan de Bouteflika et de tous ceux qui l’ont servi est reluisant…). Mais tout de même ! Où est la traditionnelle générosité algérienne ? Celle dont nous ne cessons de nous prévaloir ? Quand il y en a pour dix, il y en a pour quinze ou vingt. Et personne en Algérie n’a intérêt à voir la Tunisie ou le Maroc s’effondrer. Et puisqu’on parle beaucoup de la guerre de libération, où est notre reconnaissance ?

Bien sûr, on ne fera jamais disparaître les petites mesquineries des uns et des autres, les saillies clochemerlesques, les « ah non, chez nous c’est mieux que chez vous ». En fait, ce qui vaut à l’échelle nationale vaut aussi sur le plan régional. Si, Algérois, on excelle dans les blagues au détriment des gens de Mascara ou de Mostaganem, il est normal aussi que l’on raconte à l’envi l’histoire de Bourguiba disant « qoulna klima, rdja3na fi dhlima » - (« on a dit un petit mot, on s’est retrouvé dans l’obscurité ») – après que Boumediene eut ordonné la coupure de la ligne électrique reliant l’Algérie à la Tunisie, le « Combattant suprême » ayant eu l’audace de revendiquer le Constantinois…

Tout cela n’est que plaisanteries et galéjades. A la condition que l’on ait en tête que dans le monde qui s’annonce, aucun pays ne peut s’en sortir seul. Il ne s’agit pas de singer l’Union européenne qui s’est peu à peu transformée en regroupement commercial et libre-échangiste au détriment de valeurs plus humanistes et plus sociales. L’idéal maghrébin existait vraiment à l’époque des combats anticoloniaux. Il a été trahi par les élites dirigeantes qui ont pris le pouvoir au moment des indépendances. Ces élites ont échoué dans la bataille de développement et de la démocratie mais elles ont aussi failli dans la construction maghrébine. A l’heure où les Algériennes et les Algériens renouent avec les idéaux de Novembre, il y a quelque chose d’étrange dans le fait de voir la revendication d’une union maghrébine tarder à être portée par tous.  Le changement en Algérie doit embrasser l’horizon maghrébin, c’est une priorité.

Écoutons les chants de certains stades. Les supporters de l’USM Alger, comme ceux du Raja Club Athletic de Casablanca ou ceux de l’Espérance de Tunis célèbrent la fraternité maghrébine. Pendant ce temps-là, des intellectuels des trois pays avivent le chauvinisme et servent les intérêts qui tirent profit d’un Maghreb désuni. Il est temps que cela change.
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La chronique du blédard : Les Palestiniens et le torchon américain

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 janvier 2020
Akram Belkaïd, Paris


Avant de commencer, un constat préalable : le plan de paix, présenté mardi 28 janvier par l’administration américaine en vue d’un règlement de la question palestinienne, n’est rien d’autre qu’un torchon. Ce document de près de deux cent pages n’a aucune autre intention que de servir uniquement l’intérêt israélien, ou plus exactement celui de Benyamin Netanyahou et des partisans de l’annexion des territoires palestiniens. Concocté par le gendre d’un président qui est déjà entièrement tourné vers sa réélection – d’où ses appels du pieds aux électeurs évangélistes qui soutiennent l’État hébreu-, ce plan est surtout un révélateur du rapport de force existant aujourd’hui au Proche-Orient et, de façon plus générale, dans le monde arabe.

Dans cette affaire les Palestiniens, à qui on propose des bantoustans démilitarisés en guise d’État, sont d’abord victimes du parti-pris américain qui s’est déjà manifesté il y a un an avec la reconnaissance par Washington de la souveraineté israélienne sur Jérusalem-Est. Jared Kushner, le maître d’œuvre du torchon a partie liée avec la frange la plus radicale de la droite israélienne, celle qui ne voit les intérêts de l’État hébreu qu’au prisme de ceux des colons installés en Cisjordanie. On ne dira pas que la précédente administration, celle de Barack Obama, était plus équitable mais, au moins, s’est-elle clairement prononcée sur le caractère illégal des colonies dont le document Kushner-Trump propose (impose ?) l’annexion définitive. Souvenons-nous juste que le 23 décembre 2016, le Conseil de sécurité des Nations unies adoptait par quatorze voix et une abstention (celle des États-Unis) la résolution 2334 condamnant « la construction et l’expansion de colonies de peuplement » dans les « territoires occupés ». L’abstention américaine, événement rare pour ce qui concerne les textes votés contre Israël, n’a pas changé la donne mais au moins les États-Unis faisaient-ils mine de respecter le droit international ce qui n’est plus le cas avec Donald Trump.

Les Palestiniens sont aussi victimes des bouleversements du monde arabe. Aujourd’hui, ce sont les monarchies pétrolières du Golfe qui font la loi et imposent leur crédo. Le royaume de Bahreïn, le sultanat d’Oman et la fédération des Émirats arabes unis (EAU) étaient représentés à Washington quand le « plan de paix » a été dévoilé. Les Saoudiens étaient absents mais c’est comme s’ils étaient présents à une cérémonie qui, dans les faits, enterre le plan du roi Abdallah de 2002 (la paix contre la restitution des terres palestiniennes). On sait que ces pays, tétanisés par la menace iranienne, comptent sur Israël pour les protéger et suppléer une Amérique qui regarde de plus en plus du côté de l’Asie. Face à ces monarchies réactionnaires, aucun dirigeant d’envergure n’est capable de faire entendre sa voix. L’Égypte fait ce que Riyad exige d’elle et les autres pays arabes qui échappent aux affres de la guerre civile et de l’instabilité sont aux abonnés absents.

Certes, les peuples demeurent très attachés à la cause palestinienne mais leurs dirigeants ont renoncé depuis longtemps à en faire un point non-négociable. Cela vaut aussi pour l’Algérie qui, ces trente dernières années, c’est souciée comme d’une guigne de cette question. Il y a quelques semaines, un dirigeant du Fatah confiait au présent chroniqueur qu’il y a quelques années, Alger n’avait même pas daigné répondre à une demande pressante des Palestiniens pour une médiation entre l’Autorité palestinienne et le Hamas. Le temps où la diplomatie algérienne plaidait pour que personne ne parle au nom des Palestiniens, les accueillant même en 1988 pour qu’ils proclament la naissance de leur État, est bel et bien terminé.

Enfin, les Palestiniens sont aussi les victimes de leurs propres dirigeants. Que d’aveuglements et de naïveté ! L’affaire était déjà pliée avec les accords d’Oslo mais ni Yasser Arafat ni Mahmoud Abbas n’ont semblé prendre conscience du nœud coulant représenté par l’extension permanent des colonies (600 000 colons aujourd’hui). La lutte fratricide entre le Hamas et le Fatah, le non respect des droits humains à Gaza comme en Cisjordanie et l’absence d’élections (le mandat d’Abbas a expiré) fragilisent la position palestinienne. Aujourd’hui, l’Autorité palestinienne ne semble exister que par son rôle de supplétif dans sa collaboration sécuritaire avec les Israéliens. Ceci explique, en partie, le mépris affiché par Trump et Kushner à l’égard des Palestiniens.

En attendant la réponse fulgurante de la Ligue arabe qui a une nouvelle fois l’occasion de montrer qu’elle ne sert à strictement rien, il est évident qu’un nouveau chapitre débute au Proche-Orient. Déjà, Netanyahou, loin d’être tiré d’affaire en ce qui concerne ses déboires judiciaires, s’apprête à déposer un texte de loi pour entériner l’annexion des terres palestiniennes où sont installées les colons. En Occident, les masques tombent. Bien sûr, les partisans de la cause palestinienne demeurent nombreux et mobilisés. Mais les habituels visqueux qui n’ont que le mot paix à la bouche – sans jamais critiquer l’existence des colonies, tiennent là une belle occasion de ressortir la vieille rengaine à propos de Palestiniens « qui gâchent les occasions de faire la paix », « qui n’acceptent pas la main tendue et les propositions généreuses »,… Bref l’habituel blabla destiné à faire oublier l’essentiel : la profonde injustice subie par tout un peuple depuis 1948.
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La chronique du blédard : Des riches et des pauvres, le monde en 2020

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 janvier 2020
Akram Belkaïd, Paris

Chaque année, à la fin du mois de janvier, le tout petit monde des plus riches, des puissants et de celles et ceux qui les suivent, les surveillent, les admirent, les jalousent ou les défendent se réunit dans la station suisse de Davos à l’occasion du Forum économique mondial. Pour faire bonne mesure et éviter l’accusation de l’entre-soi, les organisateurs s’arrangent depuis plus d’une décennie pour inventer quelques voix marginales, dissidentes ou même contestatrices. Cela ne mange pas de pain, cela permet même de mettre un peu d’animation. Cette année, c’est la jeune suédoise Greta Thunberg qui a fait le déplacement. Je ne sais pas si elle est arrivée en skis ou en traineau à chiens mais ce qui est sûr c’est qu’elle n’a pas pris l’un des 1 500 vols privés prévus pour l’occasion.

Cette année, les participants à cette grande messe - dont le principal intérêt est ce que l’on appelle le « réseautage » (vous savez mon cher, les conférences et autres panels sont d’un tel ennui…) - auront en tête l’étude que l’organisation non gouvernementale Oxfam vient de publier avec un parfaite maîtrise du timing. Selon cette Ong britannique, l’écart qui sépare aujourd’hui les plus riches du reste de la planète dépasse désormais l’entendement. Un exemple : la planète compte 2 153 milliardaires (Rabbi izidelhoum, que Dieu leur donne plus, dira-t-on de manière ironique et désabusée). Ces deux milliers de personnes possèdent plus d’argent que 4,6 milliards d’individus dont les revenus les classent parmi les plus pauvres. Autre chiffre édifiant : Le 1% le plus riche de la planète possède une fortune supérieure au double des richesses cumulées de 6,9 milliards de Terriens (92% de la population totale). Bref, les riches sont très très riches et les pauvres ne voient guère le bout du tunnel. Malgré les discours triomphalistes de la Banque mondiale, la moitié de la population mondiale (3,8 milliards de personnes) vit avec moins de 5 dollars par jour.

Restons-en là, pour le moment, avec les chiffres (ne pas noyer le lecteur, règle essentielle pour le papier à facture économique). Les conclusions de l’étude d’Oxfam obligent à poser une première question : est-ce que cette situation de profond déséquilibre est considérée comme scandaleuse et comme nécessitant des actions d’envergure ? Au-delà des discours politiques promettant la lune, la réponse est évidemment négative. Nous vivons une époque où une grande partie des élites dirigeantes agit en respectant un postulat implicite : pour eux, l’inégalité, et la pauvreté qui en résulte, est normale. Elle est l’ordre naturel des choses.

Les riches sont encore plus riches mais ils ne redistribuent guère. Et pourquoi est-ce le cas ? Parce que les pouvoirs politiques les servent eux et non plus la majorité. Et comment les servent-ils ? En faisant en sorte qu’ils participent de moins en moins, et de loin en loin, à la solidarité nationale. La tendance qui a été enclenchée dans les années 1980 s’est accélérée : les grandes fortunes échappent de plus en plus à l’impôt puisque les politiques fiscales leur sont de plus en plus favorables. Et ce qui reste d’impôt exigible, car il en faut un peu pour préserver les apparences, est diminué de ce qui s’échappe grâce à l’optimisation fiscale.

Pour faire taire les critiques, les servants des plus riches ont inventé la notion de ruissellement. Ceux d’en haut ont les coffres pleins ? Pas grave, la gravité va faire qu’une partie de cette eau précieuse va descendre vers le bas… Or, le ruissellement est une foutaise. En France, rappelle Oxfam, on comptait 41 milliardaires en 2019 soit quatre fois plus qu’en 2008 année de la fameuse crise financière qui a provoqué l’application de maintes mesures d’austérité. Merci Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron : les 10% les plus riches des Français détiennent la moitié des richesses du pays. La France, pays de 41 milliardaires, compte près de 10 millions de pauvres.

Pour calmer la colère sociale qui monte, on explique aux gens que ces fortunes sont virtuelles puisqu’elles sont le plus souvent calculées à partir de valorisations boursières. Ce n’est pas faux. Mais cette richesse est tout de même tangible. Elle se traduit par le paiement de dividendes sonnants et trébuchants qui mettent en relief une autre réalité : l’actionnaire tire son épingle du jeu, le salarié, lui, voit la courbe des salaires s’aplatir quand elle ne dévale pas la pente. 2019, a été un cru excellent en matière de versement de dividendes dans les pays développés, notamment en France (60 milliards d’euros, un record). Les salaires, eux, stagnent. Voilà comment, entre autres, les inégalités s’aggravent.

Restons en France avec son projet de loi sur les retraites. Tout le monde sait, y compris dans la presse économique, que le véritable enjeu est de faire en sorte que le salarié de demain épargne pour préparer sa retraite. Et cette épargne est destinée à alimenter directement, ou indirectement, la Bourse. Ce qui sera profitable aux marchés financiers et donc aux entreprises cotées, celles qui fondent la fortune des milliardaires. En 2020, la redistribution n’est plus à l’ordre du jour. Ce qui compte, c’est la captation de l’épargne (quand elle existe) et la limitation des impôts des plus riches. Tout cela n’est guère soutenable. Ici et là, comme au Chili, des peuples se révoltent. En face, les pouvoirs n’ont d’autre solution que d’user de la force et de mesures antidémocratiques. Jusqu’à quand ?
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vendredi 24 janvier 2020

Paroles de femme : Megan Rapinoe et le silence (lâcheté ?) des grands noms du football masculin...

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Megan Rapinoe, capitaine de l’équipe américaine féminine de football, Ballon d’Or féminin 2019.

Extraits d’un entretien accordé à France Football après l’attribution du Ballon d’Or (4 décembre 2019)


France Football.- Ce Ballon d’Or va-t-il autant à la meilleure joueuse de la Coupe du monde qu’à la femme qui lutte contre les discriminations et s’en prend à Donald Trump ?
Megan Rapinoe.- Aux deux, je pense… Je me vois comme une activiste, donc cette part de ma personnalité ne peut être écartée. D’une part, je suis une très bonne joueuse de football. D’autre part, mon action hors du terrain m’attire du soutien car les gens comprennent que j’agis pour les emporter avec moi afin de trouver des solutions aux problèmes de nos sociétés. (…)

N’avez-vous pas envie de crier : « S’il vous plaît, Christiano (Ronaldo), Leo (Messi), Zlatan (Ibrahimovic), aidez-moi ? »
Oh que si… Ces grandes stars ne s’engagent sur rien ! (Raheem) Sterling et (Kalidou) Koulibaly, eux, au moins, ont parlé car ils ont subi des attaques racistes, mais qui d’autre ? Je m’efforce de mettre ces grands noms au défi de s’exprimer, quitte à passer pour une emmerdeuse, mais je m’en moque.

Vous sentez-vous seule ?
Carrément ! Il existe tellement de problèmes dans le football masculin et ils ne bougent pas d’un pouce. Est-ce parce qu’il y a tant d’argent en jeu ? Ont-ils la hantise de tout perdre ? Ils le croient, mais ce n’est pas vrai. Qui va rayer Ronaldo ou Messi de la planète football pour une déclaration contre le racisme ou le sexisme ? Au contraire, ils recevraient un soutien massif. (…)

Pourtant les Messi, Christiano Ronaldo, Ibrahimovic, Neymar et consorts sont issus de milieux très modestes.
D’où mon incompréhension face à leur silence ! Je suis à la fois en colère et triste. J’imagine qu’ils se disent : « Je m’en suis sorti, je ne veux pas mettre ma vie en danger. » Bon sang, en danger de quoi ? Ils ont des amies, des sœurs, des potes noirs ou gays, ils doivent savoir que des tas de gens souffrent de discrimination. Tant qu’ils ne seront pas aussi outrés que Sterling et Koulibaly par les cris de singe [dans les tribunes], rien ne changera ! Et ils seront une partie du problème.

Et si Lionel Messi quittait le terrain au premier cri de singe envers…
Ce serait énorme ! L’arbitre n’oserait pas lui adresser un carton rouge, à lui, le meilleur footballeur de tous les temps. Je n’en peux plus des effets de manche quand un joueur subit un chant raciste. Les autres joueurs le réconfortent, et c’est tout. Merde, alors ! »


Propos recueillis par Christophe Larcher.

jeudi 16 janvier 2020

La chronique du blédard : De l’art de l’esquive en parlant d’Algérie

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 16 janvier 2020
Akram Belkaïd, Paris

De nombreuses analyses sont publiées, et continueront de l’être, concernant l’Algérie et la situation qui y prévaut. Pour leur lecteur, il est un certain nombre de postulats implicites qu’il est toujours utile et important de connaître ou de déceler pour se faire une idée de la pertinence du texte et de son intention. L’un des plus importants, peut-être le plus important, est de savoir si l’auteur part du principe que l’Algérie est un État de droit et qu’il fonctionne normalement. Si tel est le cas, alors il convient de ne pas perdre son temps. Tout ce qui normalise et blanchit ce qui est anormal n’est pas acceptable.

Un exemple. La récente élection présidentielle du 12 décembre dernier. Faire comme si ce scrutin a été organisé de la manière la plus rigoureuse et la plus transparente, c’est soit se mentir soit propager un mensonge de manière délibérée. Qui peut croire que, soudain, le pays s’est débarrassé de ses mauvaises habitudes ? Qui peut vraiment croire que l’on peut établir une analyse sérieuse de la situation en disséquant les « chiffres » de la participation et les « résultats » des cinq candidats. Gloser sur le fait que « x » a remporté plus de suffrages qu’ « y » est un exercice creux sauf à essayer de comprendre les intentions et la logique interne du système ou, pour reprendre le propos de Mouloud Hamrouche au printemps dernier, du « non-système ».

Je me souviens d’une conférence organisée il y une vingtaine d’année à l’Institut du monde arabe (IMA) sur la Tunisie, alors présidée par feu Zine El Abidine Ben Ali. A la tribune, un chercheur tentait d’expliquer la logique politique concernant l’évolution des scores électoraux, qu’il s’agisse de la présidentielle, des législatives ou des municipales, toutes remportées à la majorité absolue par l’ex-Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD). Soudain, un Tunisien présent dans l’assistance s’est levé en criant cette phrase : « il n’y a aucune différence à être élu à 90% ou 80% quand le système est verrouillé. » Cela vaut pour l’Algérie. Certes, le pays a désormais un président. It’s a fact. Mais nous savons tous qu’il y a beaucoup à redire sur ce scrutin. Et il ne s’agit pas simplement de l’abstention (massive) qui affecte la crédibilité de l’élection mais du processus en amont, des mécanismes d’exclusion politique qui prévalent depuis bientôt six décennies, de l’interdiction d’un vrai pluralisme et de l’impossibilité de tout type d’alternance. Une élection n’est jamais le début d’un processus politique de démocratisation, elle doit en être l’aboutissement.

Dès la démission d’Abdelaziz Bouteflika, de nombreux observateurs internationaux posaient la même question. Pourquoi continuer à manifester alors que le président ne fera pas un cinquième mandat ? Puis vint une autre question : pourquoi continuer à manifester alors qu’un scrutin présidentiel est prévu ?  Là aussi, ce genre d’interrogation partait du principe que le « reste », était normal. Or, dans un pays où des gens vont en prison puis en sortent sur simple appel téléphonique, quand des gamins sans avocats encaissent des peines de prison ferme pour un simple drapeau brandi ou quelques propos exaltés sur les réseaux sociaux, alors non, rien n’est normal. Étayer tout raisonnement en faisant de cette élection un élément objectif n’est pas honnête sur le plan intellectuel. En clair, ce n’est pas parce qu’une élection présidentielle a lieu que l’Algérie est une démocratie ou un État de droit. Les apparences d’un changement ne sont jamais la preuve d’un vrai changement.

Autre question fondamentale à poser quand quelqu’un s’exprime à propos de l’Algérie. Quel est, selon lui, le principal problème du pays ? Ou, pour dire les choses de manière plus directe : qui est le plus à blâmer ? Je l’ai déjà écrit mais on ne le répétera jamais assez : depuis le début du mouvement, le Hirak a le courage de regarder le pouvoir algérien dans les yeux en lui disant ceci : « il n’y a aucun blabla possible : tu es le problème numéro un. C’est à toi que l’on doit cet échec et cette situation. »

Pas question donc de biaiser, de tergiverser ou d’éluder les vraies questions. Le Hirak ne ménage pas le pouvoir. Il ne transige pas. Il ne fait pas semblant de croire à l’indépendance de la justice pour justifier son silence quand des gens vont en prison pour leurs opinions. Il ne croit pas que des négociations sérieuses sont ouvertes juste parce que le mot « dialogue » a été prononcé (comme il le fut par le passé sans que rien ne change).

Le Hirak dis les choses sans détours. C’est ce qui lui vaut d’être en danger depuis le début et, plus encore aujourd’hui. Tout cela parce qu’il empêche l’apparence d’un retour à la normalité. Cette normalité pépère où les dissidences, ou celles présentées comme telles, s’en retourneront aux limites qui leurs sont imparties. Position plus ou moins confortable qui leur fera trouver d’autres cibles moins dangereuses.

S’il faut juger la situation du pays, alors il faut rappeler que le peuple n’est pas décideur, que ce ne sont pas des « députés » prompts à voter ce qu’on leur ordonne de voter, qui relaient ses attentes et ses demandes. On trouvera toujours mille et un défauts au peuple du Hirak. Pourquoi, d’ailleurs, devrait-il être parfait ? Où trouve-t-on exemple dans l’Histoire de révolutions menées par des êtres purs et parfaits ? Donc, tout texte d’analyse qui s’éloigne ou qui minimise le point essentiel, à savoir la responsabilité première du pouvoir algérien, n’est guère pertinent.

Ainsi, pour en revenir à l’élection présidentielle, il y a eu des textes circulant sur internet appelant à voter pour tel ou tel candidat au prétexte de faire barrage à celui qui semblait représenter le courant islamiste. Yakhi festi… On retrouve ici cette satanée entourloupe qui consiste à faire oublier l’essentiel en agitant, d’une manière ou d’une autre, le danger des barbus et, ce faisant, les mauvaises manières, ou supposées telles, des Algériennes et des Algériens (wanetoutrisme, obsession du complot, rapport ambigu à la France). Le Hirak est là pour rappeler cette vérité : le problème numéro un, c’est ce système hors-sol qui, il y a un an, nous expliquait qu’un cinquième mandat de Bouteflika serait la meilleure chose qui puisse arriver au pays.

Le Hirak n’est pas un coup d’État. Comme l’a dit l’excellent et avisé Saïd Djaafer, il n’a pas vocation à prendre le pouvoir (1). Il est là pour acculer le pouvoir, l’obliger à faire concessions sur concessions, notamment sur la question des libertés individuelles et politiques. Cela prendra le temps qu’il faut, l’Histoire n’étant pas une connexion internet à haut débit. L’impatience, l’inconfort, voire cette amertume qui colle au cœur de nombre d’Algériennes et d’Algériens, ne sauraient être un argument pour déclamer l’élégie du Hirak.

(1) « 47 vendredis contre des décennies de régression : le Hirak a remis l’Algérie en mouvement », Radio M Post, 14 janvier 2019.
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